youtube4.pngfacebooklogocolourtwitterlogocolourflickrlogocolourvimeologocolourrsslogocolour

revolutionary ideas FB bannerFR

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis inquiète. Le déploiement dégoûtant d’agressions, d’actes de vandalisme et de messages à caractère xénophobe suite à la victoire du clown réactionnaire indique que les pires éléments de la société relèvent la tête. Le choc est grand au Québec et au Canada. Avec la montée de la droite en Europe aussi, nombreux sont ceux et celles, particulièrement chez les personnes issues de groupes opprimés, à regarder avec crainte ce qui se déroule de l’autre côté de la frontière. Et, bien que l’extrême droite ne nous pose pas de menace existentielle immédiate, il serait une erreur de croire que le populisme de droite à la Trump est un phénomène propre aux États-Unis et que le Québec et le Canada vivent dans une forteresse de libéralisme inébranlable.

Doit-on craindre l’extrême droite?

L’élection d’un milliardaire misogyne, raciste, xénophobe à la présidence de la première puissance mondiale fait craindre le pire aux personnes issues de groupes opprimés. La couche la plus réactionnaire des supporters de Trump en a profité pour montrer sa face hideuse. Le Parti nazi des États-Unis, de même que le Ku Klux Klan se sont réjouis de la victoire de Trump. Le KKK organise d’ailleurs une parade de célébration le 3 décembre prochain. Aussi, le Southern Poverty Law Center rapporte plus de 700 incidents haineux racistes, islamophobes, homophobes, transphobes, antisémites et misogynes entre le 9 et le 16 novembre aux États-Unis. Des dizaines d’affiches faisant la promotion de sites Web suprémacistes blancs sont apparues dans les rues de Toronto dans les jours suivant l’élection. Peut-être plus épeurante encore est la nomination de Steve Bannon au poste de stratège en chef du futur président des États-Unis. Bannon, le « Leni Riefenstahl du mouvement Tea party », avant d’être le directeur de campagne de Trump, se trouvait à la tête de Breitbart News, le principal porte-voix du mouvement d’extrême-droite « alt-right ».

Cette élection fait écho à une montée de la droite populiste en Europe. En France, la primaire de la droite a vu les candidats de la bourgeoisie faire dans la surenchère de nationalisme au nom des « valeurs de la France ». Le vainqueur de la primaire, François Fillon, a même affirmé qu’« il n'y a pas de problème religieux en France, [mais qu’]il y a un problème lié à l'islam ». Les électeur-trices français risquent fort de se retrouver dans la même situation que les Étasunien-nes, à devoir choisir entre le Front National et Les Républicains un cheveu moins à droite. Au Royaume-Uni, le Brexit représentait à la fois un rejet de l’Union européenne des banquiers et une victoire de l’extrême-droite représentée au sein du UKIP, qui se maintient aujourd’hui à 11 % dans les intentions de vote. Le PVV de Geert Wilders aux Pays-Bas, autre parti nationaliste islamophobe, se trouvait en octobre à 16,5 % dans les intentions de vote, 1,5 % derrière le VVD au pouvoir. L’Autriche a évité de justesse de porter à sa tête le parti d’extrême-droite FPÖ par 31 000 voix en avril dernier, mais des irrégularités forcent la tenue d’une nouvelle élection le 4 décembre prochain, et le résultat pourrait être moins agréable.

Ici, l’extrême droite est encore loin d’entrer à l’Assemblée nationale ou au Parlement. Toutefois, elle commence à sortir de sa cachette. Une cinquantaine de membres de groupes haineux comme Pegida Québec, les Justiciers du peuple, les Soldats d’Odin et La Meute ont manifesté contre « l’Islam » (lire : les Arabes) en octobre dernier à Québec. Bien que ce genre de manifestations soient le plus souvent écrasées par une contre-manifestation de la gauche, le fait que le pendant québécois de Pegida, parti d’extrême droite d’origine allemande, se sente assez confiant pour tenter d’en organiser à Montréal depuis quelques années est révélateur d’un changement dans la situation. De même, le Front national a maintenant son chapitre québécois. À travers le Canada, il existerait environ 100 groupes extrémistes de droite comprenant entre 15 et 100 membres chacun, dont entre 20 et 25 d’entre eux au Québec. L’extrême droite est donc encore trop faible pour vraiment sortir au grand jour, et se ferait réduire en pièce si elle le faisait, mais elle existe bel et bien.

Par ailleurs, les partis de droite institutionnels commencent déjà à flirter avec le populisme raciste, anti-immigration et islamophobe, en misant sur la crainte des gens face au terrorisme. Ce nouveau chapitre de la politique québécoise s’est ouvert avec le projet de Charte des valeurs raciste qui visait réellement à parler d’autre chose que des mesures d’austérité du Parti québécois, mais qui a surtout mené à une hausse des crimes haineux. Puis, Jean-François Lisée a remporté haut la main la course à la chefferie du PQ en faisant usage de « dog whistle politics », autrement dit en utilisant un langage codé pour profiter de l’islamophobie ambiante tout en ayant l’air d’un politicien « respectable ». Nous aurons ainsi appris qu’au Québec, où on n’a droit qu’à trois mois d’été par année, un débat sur l’interdiction du burkini serait d’intérêt national.

Le PQ et la Coalition Avenir Québec jouent maintenant à « Qui pisse le plus loin à droite? ». La CAQ a marqué des points en annonçant en août qu’elle souhaitait réduire l’immigration de 20 %. Au début novembre, elle a changé sa constitution pour s’affirmer clairement nationaliste : pour un parti non souverainiste, il n’y a pas de doute sur ce que cela veut dire. Puis, une publicité récente de la CAQ a elle aussi misé sur la peur des musulmans : « Couillard et Lisée, en faveur du tchador pour les enseignantes dans nos écoles », pouvait-on y lire. Le 24 novembre dernier, voyant la CAQ monter au deuxième rang des intentions de vote derrière les libéraux, le PQ a durci sa position sur les signes religieux (autrement dit le voile), et dit maintenant être pour leur interdiction dans les écoles et les garderies. « Peut-être que j’ai donné la perception, depuis la semaine dernière, que la question identitaire est moins importante que je le crois vraiment », a dit Lisée, qui avait avant cela affirmé que la question identitaire était secondaire pour son parti. En d’autres mots, devant la montée de la CAQ, Lisée ne voit d’autre solution que de revenir aux tactiques viles qui l’avaient porté à la tête de son parti.

Le reste du Canada n’est pas immunisé non plus. À cet effet, on peut voir dans l’élection de Rob Ford – une version canadienne de Donald Trump en plus pathétique – à la mairie de Toronto en 2010 un présage de la montée du populisme quelques années plus tard. En Alberta, le Wildrose Party, autre parti populiste de droite, se trouve en deuxième position derrière le Parti conservateur. À l’échelle fédérale, la candidate qui mène la course à la direction du Parti conservateur, Kellie Leitch, cherche visiblement à miser sur le phénomène Trump. Elle a encensé la victoire du président désigné, affirmant qu’il apportait un « message excitant dont le Canada aurait aussi besoin ». La députée conservatrice propose de filtrer les immigrants grâce à un test des « valeurs anti-canadiennes », et elle est derrière la ridicule ligne téléphonique de dénonciation des « pratiques culturelles barbares » de Harper.

Bien que le Québec et le Canada ne soient pas près de voir l’extrême droite au pouvoir, nous nous trouvons sur la même trajectoire que les États-Unis et l’Europe, et sans changement de cap, nous risquons de nous réveiller avec notre propre Trump. En effet, au-delà des constatations empiriques, la trajectoire ascendante de la droite révèle des changements plus profonds dans les consciences. Une colère sourde contre l’ordre établi bouillonne dans les tréfonds de la société, et les grands médias, partis « de centre » et autres institutions traditionnelles de maintien du consentement peinent à la contenir. Cela se traduit par des développements politiques explosifs de plus en plus fréquents, comme on l’a vu plus tôt cette année avec le Brexit. Avec un déficit de moyens d’expression sur la gauche, le mécontentement des masses emprunte des canaux parfois sinistres. Le capitalisme est en crise, et cela bouleverse le paysage politique des États-Unis et de l’Europe. Dans les mots de Gramsci : « La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »

Le produit d’un système en crise

« Le chemin vers une victoire de Trump au collège électoral n’est pas étroit. Il est inexistant. », affirmait le Washington Post trois semaines avant l’élection. Après des mois à nous bassiner sur l’échec inévitable de Trump, les analystes bourgeois au grand complet se sont réveillés le 9 novembre avec une violente gueule de bois. Dans toute leur arrogance et leur myopie, les idéologues des grands médias ne pouvaient concevoir autre résultat que la victoire décidée d’avance de leur candidate. Ils ne se seraient pas trompés si l’élection avait eu lieu il y a dix ou vingt ans, mais l’époque inaugurée par la crise économique de 2008 en est une de bouleversements profonds, et leur cadre d’analyse empirique, fondé sur l’idée que demain sera une répétition d’aujourd’hui, peine maintenant à prévoir quoi que ce soit. Comme l’affirmait avec justesse Le Monde au lendemain de l’élection : « [Cet] événement ouvre sur un nouveau monde, dont on peine encore à distinguer les contours mais dont une caractéristique est d’ores et déjà avérée : dans ce monde-là, tout ce qui était réputé impossible, ou irréaliste, devient désormais envisageable. »

En effet, le monde post-2008 est radicalement nouveau. Les capitalistes sont embourbés dans une crise insoluble à l’échelle planétaire, par laquelle chaque pays, l’un après l’autre, titube d’une récession à l’autre, avec de brèves périodes de reprise anémique. L’OCDE prévoit une croissance léthargique de 3 % par année à l’échelle planétaire jusqu’en 2060. C’est presque la moitié du rythme de croissance de l’économie mondiale pendant les trente glorieuses. Alors que les marchés émergents et économies en développement constituent le principal moteur de la croissance mondiale, leurs perspectives de croissance ont récemment dû être révisées à la baisse par la Banque mondiale (BM). De plus, les prévisions de la BM jusqu’en 2018 pour la Chine indiquent que son rythme de croissance continue à ralentir. Elle prévoit aussi la « persistance à moyen terme de faibles taux de croissance potentielle » pour les États-Unis. Le Japon et l’Union européenne ne vont pas mieux. Et avec une crise pétrolière, une bulle immobilière à l’horizon et des ménages surendettés, ce n’est qu’une question de temps avant que le Canada replonge. D’après la BM, « la faible croissance est en train de gruger les réserves stratégiques permettant d’absorber les chocs, ce qui laisse l’économie planétaire vulnérable aux risques de ralentissement. » Autrement dit, devant une crise qui ne veut pas finir, les capitalistes ont épuisé toutes leurs solutions.

Une telle situation a de profonds effets sur les conditions de vie des jeunes et des travailleur-euses. Aux États-Unis, bien que le taux de chômage soit revenu à un niveau décent de 4,9 %, après un pic de 10 % en 2009, le taux d’emploi (la proportion de personnes adultes en emploi) reste à un niveau à peine supérieur à celui de 2009, à 59,7 %. Autrement dit, la baisse du taux de chômage ne reflète pas simplement une création d’emplois accrue, mais aussi le fait que de nombreux chômeur-euses ont abandonné leur recherche d’emploi. De plus, la lente croissance des salaires bruts combinée à une augmentation des prix des biens et services essentiels, comme le logement et la santé, a en fait signifié la stagnation des salaires réels. Ainsi, la reprise après le creux de 2009 n’a pas réellement entraîné d’amélioration des conditions de vie pour la majorité des travailleur-euses et des chomeur-euses. Les augmentations de salaires ont surtout profité aux échelons plus élevés, avec des gains minuscules pour les travailleur-euses pauvres.

Le discours incendiaire de Trump ne pouvait manquer de trouver du combustible dans cette situation. Les sondages à la sortie des urnes sont éclairants à ce sujet. La proportion des votes démocrates chez les électeurs à faibles revenus (moins de 50 000 $) a chuté de 8 % comparativement à l’élection de 2012. Alors que 79 % des électeurs de Trump étaient d’accord pour dire que l’économie du pays était dans un mauvais état, 83 % des électeurs démocrates pensaient qu’elle était dans un excellent état. À 78 %, les électeurs républicains affirmaient que la situation financière de leur famille était meilleure hier qu’aujourd’hui, alors que pour les démocrates, 72 % disaient qu’elle s’était améliorée. Les électeurs de Clinton étaient optimistes pour la prochaine génération à 59 %, contre 63 % de pessimistes chez Trump. Des divisions similaires se retrouvaient quant aux sentiments à l’égard du gouvernement fédéral, à l’égard de la présidence d’Obama, du libre-échange, et de l’orientation que prenait le pays. Ces chiffres le montrent clairement : au-delà de la base électorale traditionnelle des républicains chez les blancs riches, une partie importante des délaissés du système se sont tournés vers Trump.

Il est donc erroné d’attribuer le phénomène Trump simplement à une montée de la xénophobie et autres sentiments rétrogrades. Bien sûr, la misogynie, le racisme, l’homophobie et la transphobie ne sont pas nouveaux au sein de la société étasunienne, bien au contraire, et il serait absurde d’affirmer que Trump ne les a pas attisés. Mais au-delà de cette constatation, il est nécessaire de comprendre le mouvement derrière Trump dans un contexte de système capitaliste en grave crise, que la classe dirigeante est incapable de régler.

Après deux mandats d’Obama sans lueur d’espoir à l’horizon pour des millions de travailleur-euses étasuniens, la candidate qui affirmait que « l’Amérique est formidable parce qu’elle est bonne » ne pouvait manquer de susciter le dégoût. Parfaite représentante de l’arrogante élite libérale des grandes villes, de Wall Street et de la corruption pestilentielle de Washington, Clinton est détestée par les masses et adorée par les milliardaires. Pas étonnant alors que le candidat qui affirmait au moins l’existence d’un problème ait réussi à canaliser une partie de la colère ambiante.

En plus des positions réactionnaires typiques de son parti sur les femmes et les personnes LGBTQ+, le discours de Trump mêlait la xénophobie à une dénonciation des traités de libre-échange, à des attaques contre les élites de Washington et des grands médias, et à des promesses grandiloquentes de créer des emplois. Ainsi, parmi les millions de gens voyant leurs conditions de vie se dégrader, une partie allait nécessairement croire la seule personne leur désignant des coupables, et leur promettant de rétablir la situation. Mais Trump reste un capitaliste, et il ne dénoncerait jamais réellement sa propre classe. Plutôt, comme c’est souvent le cas, ce sont les « étrangers » qui ont été désignés comme boucs émissaires des problèmes des travailleur-euses. D’autres électeur-trices, devant le choix entre un raciste promettant des changements et une « progressiste » promettant le statu quo, ont choisi le changement et fermé les yeux sur le racisme. En somme, Trump constituait un « cocktail molotov humain », d’après l’expression de Megyn Kelly de Fox News, que des millions gens en colère ont choisi de lancer contre Washington et tout ce qu’il représente.

En fait, le populisme de droite à la Trump découle de la radicalisation générale des masses, à droite comme à gauche, et non d’une montée unilatérale de la droite. Cette radicalisation se constate partout. En Grèce, cela s’était exprimé par le catapultage de Syriza à la tête du pays, et par la destruction du PASOK. En Espagne, Podemos est passé d’une poignée de gens à un parti de plusieurs centaines de milliers de membres en l’espace de quelques mois. Et le chef du Parti travailliste britannique Jeremy Corbyn, qui se prétend socialiste, suscite un enthousiasme monstre grâce à un programme plutôt audacieux en comparaison avec celui des conservateurs déguisés qui dirigeaient le parti auparavant. Bien sûr, on ne peut non plus manquer de souligner le tremblement de terre politique que constitue la défaite du Parti conservateur albertain et son remplacement par le NPD et le changement profond dans les consciences que cela dénote. Mais surtout, l’engouement suscité par le populiste de gauche Bernie Sanders lors de la primaire du Parti démocrate constitue la preuve que la radicalisation aux États-Unis ne va pas que vers la droite. Ce n’est donc qu’en surface que la droite populiste semble gagner de la vitesse.

Le socialisme bat la haine

Ainsi, la montée de la droite reflète simplement le fait que les masses commencent à chercher un moyen d’exprimer politiquement leurs intérêts. Face à des conditions de vie en dégradation, une catastrophe écologique à l’horizon, d’énormes inégalités que plus personne n’ignore et une insécurité croissante, l’avenir ne semble pas rose pour un nombre grandissant de gens. L’urgence devient évidente, et la modération n’est plus à l’ordre du jour. Les masses cherchent des réponses, elles cherchent à comprendre pourquoi leurs vies empirent de jour en jour. Elles se mettent donc à tester différentes solutions, différentes idéologies, différents partis, par essai-erreur.

Les populistes de droite en profitent pour se présenter comme un choix radicalement nouveau, et offrent une explication et une solution aux problèmes des masses. Mais leurs objectifs ne sont pas réellement différents de ceux de leurs homologues des partis traditionnels. Ils représentent la même classe capitaliste, et défendent leurs mêmes intérêts matériels. Leurs méthodes seules sont différentes. Si la gauche n’explique pas clairement que le réel problème est l’avarice des élites à la tête des banques et des grandes entreprises et, surtout, le système capitaliste qui les maintient en place, alors les arguments des populistes de droite, qui blâment les immigrants et les minorités, vont continuer à trouver une oreille attentive. Si de plus en plus de gens sont attirés par les réactionnaires, c’est que personne ne leur propose d’autre solution. Il est donc nécessaire d’offrir une solution de gauche radicale aux masses, une solution qui explique que le problème réel est le capitalisme.

Mais les politiciens corrompus des partis traditionnels n’offriront jamais cette solution, et préféreront toujours trouver des boucs émissaires chez les immigrant-es que d’avouer que leurs amis riches et puissants sont responsables des problèmes économiques. Il faut donc dès maintenant organiser un parti des travailleur-euses et des jeunes, capable d’offrir une solution radicale et de défendre les groupes opprimés contre les attaques de l’extrême droite. Avec un programme socialiste audacieux, les travailleur-euses et les jeunes organisés au sein de ce parti seraient capables de régler les problèmes quotidiens de l’ensemble des classes laborieuses, de leur redonner espoir et ainsi de couper l’herbe sous le pied une fois pour toutes à l’extrême droite raciste, belliqueuse et réactionnaire.