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Voici la 2ème partie des « Perspectives Mondiales 2010 »,
dont la rédaction a été terminée en février 2010. Ce document sera
discuté lors du Congrès mondial de la Tendance Marxiste Internationale,
début août, en Italie.
La Chine
Le développement des forces productives en Chine et en Asie du
Sud-Est est un processus positif, d’un point de vue marxiste, car cela
renforce la classe ouvrière de la région. L’illusion a été créée d’une
croissance économique chinoise sans limites. Or, en participant au
marché mondial, la Chine est désormais exposée à toutes les
contradictions du capitalisme international. L’économie chinoise dépend
lourdement du commerce mondial. Son excédent commercial s’élève à 12 %
du PIB. D’après les statistiques officielles, ses exportations
représentent 40 % de son PIB. Cependant, des économistes calculent
qu’une fois déduites les importations d’éléments assemblés en Chine et
réexportés, le chiffre réel tourne aux alentours de 10 % du PIB.
La surproduction mondiale affecte les exportations chinoises. Des
millions de travailleurs chinois ont été licenciés. Des usines ont été
fermées. La récession mondiale a détruit de larges pans de l’industrie
chinoise tournée vers l’exportation, en particulier dans l’industrie
légère, les usines d’assemblage, etc. Cela a essentiellement frappé le
secteur privé. Dans différents secteurs de l’industrie lourde, comme
l’acier et le charbon, le gouvernement a introduit des mesures de
« rationalisation » de la production. Des centaines de petites
entreprises ont été « consolidées » (fusionnées) pour former quelques
entreprises géantes – et généralement contrôlées par l’Etat.
Comme ailleurs, la Chine a recouru, face à la crise, à un programme
de stimulation économique – doublé dans ce cas d’une expansion massive
des crédits accordés par les banques d’Etat. D’énormes quantités
d’argent ont été injectées dans l’économie chinoise, essentiellement
pour alimenter l’investissement, qui est entré pour 90 % de la
croissance économique du premier semestre de 2009. La majorité de
l’investissement (près de 50 % du PIB) est tournée vers la production de
machines, pour l’exportation. Une autre partie importante de
l’investissement a été affectée à l’immobilier résidentiel et aux
investissements d’infrastructure.
Ces mesures ont été dictées au gouvernement chinois par la peur de
mobilisations sociales qui menaceraient sa position, son pouvoir et ses
privilèges. Il y a des divisions au sein du PCC et de l’Etat. Il ne
s’agit pas de divisions entre ceux qui veulent en revenir à une économie
planifiée et ceux qui veulent consolider les rapports de production
capitalistes. La division est entre ceux qui pensent que la stabilité
sociale passe par un haut niveau d’investissement public et de
protection sociale – et ceux qui pensent qu’elle passe par une
« libéralisation » encore plus poussée de l’économie, laquelle
permettrait, selon eux, de maintenir la croissance économique.
Les mesures prises par le gouvernement chinois ne sont pas une remise
en cause du processus de restauration du capitalisme – mais plutôt une
tentative de créer de grandes entreprises d’Etat capables d’être
concurrentielles, sur le marché mondial. Il s’agit également d’une
tentative de contrôler la surproduction. La destruction de petites
entreprises et la concentration du capital fait partie du processus
normal de développement capitaliste.
Cela a conduit à un prolongement de la forte croissance chinoise.
Mais dans les conditions d’une économie de marché, cela ne fera
qu’aggraver le problème de la surproduction (surcapacité). La masse des
marchandises produites doit être vendue. Or, le marché intérieur chinois
est trop restreint pour l’absorber. La plupart des économistes
bourgeois considèrent que cette politique est insoutenable, à moyen et
long termes. Si l’investissement massif et l’accroissement des capacités
productives ne s’accompagnent pas d’une croissance des exportations ou
de la consommation domestique, cela mettra des entreprises dans
l’incapacité de rembourser leurs crédits – et donc à une série de
fermetures et de faillites.
Le sort de l’économie chinoise (et de l’économie asiatique en
général) dépend des perspectives pour l’ensemble du monde capitaliste.
Le Financial Times écrit, à propos de la Chine :
« Avec une surcapacité massive dans le secteur manufacturier et la
fermeture de milliers d’entreprises, pourquoi les entreprises privées
et d’Etat investiraient davantage, même si les crédits sont moins
chers ? Obliger des banques d’Etat et des entreprises à, respectivement,
prêter et investir davantage, ne fera qu’accroître le nombre de
créances en souffrance et le niveau de surcapacité.
« Donc, sans une reprise des économies américaine et mondiale, la
croissance chinoise ne peut pas se poursuivre à un rythme aussi élevé.
Par ailleurs, la reprise américaine nécessitant moins de consommation,
plus d’épargne privée et un moindre déficit commercial, la croissance de
la Chine et des autres pays aux balances commerciales positives (Japon,
Allemagne, etc.) devra dépendre davantage de leur demande domestique
que de leurs exportations. Or, la croissance liée à la demande
domestique, dans ces pays, est anémique, pour des raisons cycliques et
structurelles. En conséquence, une reprise de l’économie mondiale est
impossible sans un rapide et méthodique rééquilibrage de sa balance des
paiements globale ». (FT, 3/05/09)
Cette analyse a été confirmée par des observations de Zhu Min,
Vice-président du Forum Economique de Davos. En janvier 2009, il
expliquait que même une croissance rapide de la consommation chinoise ne
suffirait pas à compenser la baisse de la consommation américaine. Sur
le marché mondial, la Chine a beaucoup moins de poids comme pays
consommateur que comme pays producteur. Les Etats-Unis et l’Europe font
pression sur la Chine pour qu’elle réduise sa surcapacité et se
concentre sur le développement de sa consommation domestique.
L’énorme expansion du crédit a permis aux firmes chinoises
d’emprunter à bas prix de façon à faire des placements financiers à haut
rendement. La croissance massive des liquidités, à l’initiative du
gouvernement, n’a pas seulement généré une croissance du PIB – mais
également une explosion des investissements spéculatifs.
Le prix moyen du logement a atteint les 2200 dollars le mètre carré à
Pékin, un tiers des revenus moyens annuels, dans la capitale. A
Shanghai, les prix ont bondi de 60%, en 2009. Beaucoup d’Entreprises
d’Etat, inondées de liquidités, ont dirigé ces fonds vers la spéculation
sur les matières premières, la Bourse et des produits dérivés
complexes. En conséquence, la Bourse de Shanghai a gagné plus de 60%, en
2009.
Ainsi, nous avons à la fois un accroissement des dépenses
spéculatives et un développement du phénomène de surcapacité, qui a mené
à une baisse des prix, dans certains secteurs. Le prix de l’acier
chute, en Chine, ce qui reflète la baisse globale de la demande. En
Asie, les exportations baissent : de 40 à 50 % au Japon, à Taiwan et en
Corée.
Voici un commentaire intéressant sur la surcapacité en Chine, par un
journaliste australien qui relate un entretien avec Yu Yongdin,
Président de la Société Chinoise d’Economie Mondiale :
« Il pense que la Chine est prise dans un cycle où la croissance
constante de l’investissement augmente l’offre, alors que la
consommation n’a jamais réussi à croître assez vite pour l’absorber. En
réponse, la Chine est obligée d’accroître encore l’investissement, de
façon à créer assez de demande pour absorber le cycle précédent
d’augmentation de l’offre, créant ainsi un cycle sans fin de
"sur-offre".
« De cette façon, la part de l’investissement dans le PIB est
passée d’un quart, en 2001, à plus de la moitié aujourd’hui. "C’est une
fuite en avant : la demande court derrière l’offre, puis il faut plus de
demande pour soutenir plus d’offre", explique-t-il. "C’est un processus
insoutenable, évidemment."
« Depuis 2005, les problèmes de surcapacité de la Chine ont été
"cachés" par la croissance continue de ses exportations. Mais cette
stratégie a été interrompue par la crise financière. Puis, l’an dernier,
il y a eu la politique débridée de stimulation par l’investissement,
qui n’aurait pas été aussi inquiétante si la production correspondait
aux besoins du peuple. Or la mainmise des autorités sur l’allocation des
ressources n’a cessé de croître, depuis la crise, sans pour autant
responsabiliser les officiels qui engagent les dépenses.
« "En conséquence des arrangements institutionnels, en Chine, les
gouvernements locaux ont un appétit insatiable pour les investissements
grandioses et les allocations de ressource sub-optimales", explique Yu
Yongdin.
« Il y a donc désormais des aéroports sans villes, des autoroutes
parallèles, des lignes de train à grande vitesse parallèles, et des
paysans qui construisent des maisons dans le seul but de toucher une
indemnisation lorsque le gouvernement local expropriera leur terre – et
détruira la maison construite. »
Avant la crise, le chômage n’avait pas beaucoup baissé, en Chine,
parce que l’investissement destiné à l’exportation nécessite beaucoup de
capital constant (machines, etc.) : en 2005, la surcapacité de la
production d’acier chinois s’élevait à 120 millions de tonnes – soit
plus que la production annuelle du Japon, second producteur mondial.
Telle était déjà la situation avant la crise. Pendant la crise, le
chômage a rapidement augmenté. Le chômage officiel, qui ne tient compte
que des travailleurs urbains enregistrés auprès de l’administration,
s’élevait officiellement à 8,8 millions, en novembre 2008, soit 4,3 % de
la population urbaine active. Mais le chiffre réel est bien plus
important. Un sondage de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales
estime que le chômage urbain est de l’ordre de 9,4 %.
Si la croissance a été rapide dans les villes, au cours de ces
dernières années, la campagne est restée à la traîne. Les paysans ont
été poussés à chercher du travail dans des usines, en ville. Or, d’après
une récente étude publiée par le gouvernement, 15 % des 130 millions de
travailleurs migrants sont retournés dans leur ville natale, récemment,
où ils sont désormais au chômage. Chaque année, 5 à 6 millions de
migrants intègrent la main d’œuvre urbaine. Quelque 26 millions de
Chinois ont été licenciés dans le secteur manufacturier, à cause de la
crise, et ont dû rentrer au village.
Cela signifie qu’il y a plus ou moins 26 millions de travailleurs
migrants qui cherchent un travail. A la campagne, beaucoup de familles
dépendent de l’argent que leur envoient des migrants travaillant à
l’usine ou sur des chantiers, en ville. La situation est de plus en plus
explosive. Les conflits se multiplient, dans les usines. Les
mobilisations de juillet et août 2009, contre des privatisations et des
licenciements, étaient particulièrement significatives.
Les travailleurs luttaient contre l’impact d’une restructuration
capitaliste des Entreprises d’Etat. Dans un cas, les travailleurs ont
lynché un manager envoyé par le nouveau propriétaire privé de l’usine.
Cela montre la colère qui grandit, sous la surface – et qui peut
provoquer une explosion quand on s’y attend le moins. La discussion sur
la nature de classe de la Chine est importante. Mais il faut aussi
observer attentivement les mouvements des travailleurs et des paysans
chinois. La classe ouvrière chinoise s’est considérablement renforcée,
au cours de la dernière période. De grandes luttes se préparent.
Les relations mondiales
Le centre de gravité de l’histoire mondiale se déplace de l’Ouest
vers l’Est – vers l’Asie et le Pacifique, et surtout la Chine, qui est à
la fois une puissance économique et une puissance militaire. Tôt ou
tard, la Chine entrera en conflit avec les Etats-Unis pour le contrôle
de l’Asie et du Pacifique. Déjà, l’énorme excédent commercial de la
Chine a provoqué des tendances protectionnistes, aux Etats-Unis. Ces
tendances s’intensifieront, à l’avenir. Les grandes puissances
chercheront à exporter leur chômage vers leurs rivaux.
L’effondrement de l’URSS a créé une situation unique, dans l’histoire
mondiale. Les Etats-Unis sont devenus la seule super-puissance et ont
dominé le monde dans le cadre d’une sorte de Pax Americana. En
1999, lorsque Clinton a décidé de chasser Slobodan Milosevic du Kosovo,
il y est parvenu par la seule force aérienne (et la complicité des
Russes, qui ont lâché Milosevic). Aucun pays n’a jamais possédé la
capacité de projeter autant de forces, aussi rapidement, sur n’importe
quel coin du globe. Ce sentiment de supériorité est monté à la tête des
hommes de Washington, ce qui a mené à une série d’aventures militaires,
en particulier après le 11 septembre.
Dans les années 30, Hitler avait recouru à un programme de dépenses
militaires massif. Aux Etats-Unis, Roosevelt avait lancé le New Deal.
Mais cela n’avait pas réglé la crise, aux Etats-Unis. Ce n’est pas le
New Deal qui a absorbé le chômage, aux Etats-Unis, mais la Seconde
guerre mondiale. Cela vaut également pour l’Allemagne. Hitler a engagé
la guerre en 1938 pour éviter un effondrement de l’économie allemande.
Le capitalisme allemand a cherché à régler ses problèmes au détriment de
l’Europe – et il y était forcé.
Hitler a envahi l’Europe et pris le contrôle des richesses de la
France et de ses autres rivaux impérialistes. Aujourd’hui, la
perspective d’une guerre mondiale est exclue. Les capitalistes européens
sont en compétition avec les Etats-Unis. Mais qui pourrait soutenir une
guerre contre les Etats-Unis ? Il ne peut y avoir de guerre mondiale,
dans ces circonstances. Mais il peut y avoir des « petites » guerres,
sans cesse – comme actuellement en Irak, en Afghanistan et en Somalie.
Cependant, une confrontation directe entre les grandes puissances est
exclue.
Les Etats-Unis restent très au-dessus de la mêlée, en termes de
puissance militaire. Leur budget de Défense excède ceux de tous leur
plus proches concurrents – Chine, Japon, Europe de l’Ouest et Russie – combinés.
La présence militaire mondiale des Etats-Unis est sans comparaison.
Mais il y a des limites à la puissance de l’impérialisme américain, et
ces limites sont atteintes. Au XIXe siècle, lorsque la Grande-Bretagne
jouait le même rôle, le capitalisme était dans sa phase ascendante. Mais
à présent, l’impérialisme américain a hérité du rôle de gendarme du
monde dans la période de déclin sénile du capitalisme. Au lieu de
bénéficier de ce rôle, les Etats-Unis en pâtissent lourdement.
La Russie n’est plus que l’ombre de l’ancienne Union Soviétique. Elle
est handicapée par une démographie déclinante, la corruption et la
désorganisation. Mais elle demeure une puissance militaire majeure, et
elle se réaffirme et s’oppose aux prétentions des Etats-Unis. Bush
pensait que la Russie ne serait pas en mesure de résister à l’expansion
de l’OTAN, qui menaçait de l’encercler de bases hostiles. Il se
trompait.
En septembre 2009, le président Barack Obama a annoncé qu’il
renonçait aux plans d’installation de missiles en Pologne et en
République tchèque. Moscou menaçait d’installer, en retour, des missiles
Iskander à Kaliningrad. La toute dernière version du projet américain
d’installer des missiles Patriotes a relancé les soupçons de la Russie
sur les raisons du renforcement de l’OTAN à ses frontières. En
conséquence, la Russie a décidé de renforcer sa flotte baltique. Cela
montre, là encore, les limites de l’impérialisme américain.
Obama n’a pas la même approche de la politique étrangère que son
prédécesseur – dans la forme, et non dans le contenu. Il défend les
mêmes intérêts impérialistes, mais de façon plus subtile que Bush (ce
qui n’est pas difficile). Il a augmenté le budget militaire global, le
portant à 680 milliards de dollars. Les dépenses de prétendue
« défense » consomment 35 à 42 % des recettes fiscales. Si on ajoute à
cela les milliards de dollars affectés aux super-riches, on ne doit pas
s’étonner qu’il n’y ait « pas assez » d’argent pour la création
d’emplois, pour les écoles et la santé. C’est une version moderne du
slogan : « les canons avant le beurre ». Et c’est Obama qui a remporté
le Prix Nobel de la Paix !
La politique étrangère des Etats-Unis est bien évidemment dictée par
des intérêts matériels – et non par l’idéalisme. Le coût global des
guerres en Irak et en Afghanistan s’élève désormais à plus de 1000
milliards de dollars. Même la première puissance mondiale ne peut pas
supporter indéfiniment une telle hémorragie de sang et d’argent.
Pour 2010, les analystes tablent sur des déficits de près de 11 % du
PIB, aux Etats-Unis. C’est sans précédent, en période de paix. Pendant
la Guerre Civile américaine comme pendant la Première Guerre et la
Deuxième Guerre mondiales, les Etats-Unis avaient d’énormes déficits.
Mais une fois la paix restaurée, l’équilibre budgétaire était rétabli.
Il n’en est plus ainsi. Même d’après les projections (optimistes)
d’Obama, les déficits américains ne reviendront pas à des niveaux
soutenables avant 2020.
Le déficit budgétaire des Etats-Unis peut finir par saper les bases
de la puissance américaine. Lawrence H. Summers, conseiller économique
d’Obama, posait la question : « Combien de temps le plus grand débiteur pourra-t-il rester la première puissance mondiale ? » Obama a rappelé au pays que « la
précédente administration et le précédent Congrès ont décidé des
allègements d’impôts massifs pour les plus riches et ont financé deux
guerres – sans rien sortir des caisses de l’Etat. » Et désormais,
pour tenter de maintenir la stabilité du système, le capitalisme
américain est obligé de creuser davantage – et massivement – ses
déficits.
Cela signifie qu’avant de repartir à la baisse, les déficits vont
atteindre de nouveaux sommets. Cela provoque des divisions au sein de la
classe dirigeante américaine. Les Républicains refusent la perspective
d’augmenter les impôts. Quant aux « amis-des-travailleurs » démocrates,
ils ont coupé ou gelé des dépenses discrétionnaires, dans tous les
domaines – à l’exception de la Défense…
Le Trésor américain a emprunté à des taux très bas, pour financer ses
déficits. Cela montre que les marchés pensent être remboursés en temps
et en heure. Mais combien de temps durera cette confiance ? Les
Etats-Unis doivent beaucoup d’argent à la Chine, et les Chinois ne sont
pas sûrs d’être intégralement remboursés. Lorsque des membres de
l’administration chinoise sont allés à Washington, l’année dernière, ils
ont posé d’embarrassantes questions à propos du budget américain. Les
capitalistes européens s’en inquiètent, eux aussi.
Obama commence à tirer les conclusions qui s’imposent. En décembre
2009, lorsqu’il a annoncé l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires en
Afghanistan, il a précisé que les Etats-Unis ne pourraient pas se
permettre d’y rester longtemps. « Notre prospérité constitue la base de notre pouvoir », a-t-il déclaré devant une assemblée d’élèves officiers. « C’est
cette prospérité qui finance notre armée. Elle soutient notre
diplomatie. Elle permet d’investir dans de nouvelles industries. […]
C’est pourquoi notre implication en Afghanistan ne peut pas être
indéfinie. […] La nation que je suis le plus intéressé à construire,
c’est la nôtre. »
Ainsi, Obama a été contraint de reconnaître les limites de la
puissance américaine. Il cherche à retirer l’armée américaine d’Irak –
tout en envoyant 30 000 soldats rejoindre, en Afghanistan, les 68 000
soldats américains et les 39 000 autres soldats de l’OTAN. C’est 10 000
de moins que réclamé par le Général Stanley McChrystal, commandant des
forces américaines sur place. Obama espère que ses alliés de l’OTAN
apporteront leur contribution. Cela ouvre la voie à de nouvelles crises
politiques aux Etats-Unis et en Europe. Mais cela ne changera rien de
fondamental à l’issue de la guerre en Afghanistan.
Obama cherche à jouer sur deux tableaux en même temps. Il promet à la
fois de vaincre les Talibans et de retirer les troupes américaines, à
court ou moyen terme. Son objectif déclaré est de renforcer le
gouvernement afghan – en équipant et en entraînant la police et l’armée
locales. Mais le régime de Karzaï est complètement corrompu, et l’armée
afghane ne tiendrait pas une semaine sans le soutien des forces de
l’OTAN. Les bombardements américains sur des civils afghans alimentent
une hostilité croissante à l’égard des forces d’occupation. Les Talibans
disposent de réserves pratiquement illimitées en armes et en argent,
notamment grâce au commerce de l’opium (92 % de la production mondiale).
Ils ont aussi de solides soutiens au plus haut niveau de l’Etat et des
Services secrets pakistanais.
Karzaï a prévenu que l’armée afghane ne serait pas opérationnelle
avant « 15, voire même 20 ans ». Mais même cette estimation est
optimiste. Les généraux américains pressent Obama d’envoyer davantage de
soldats. Mais cela ne changerait rien. Par le passé, déjà, les
impérialistes britanniques ont échoué en Afghanistan. Ils ont été
obligés d’acheter la paix en corrompant les chefs de tribus. En fin de
compte, les Américains seront obligés de faire la même chose. A long
terme, ce sera beaucoup moins cher.
Les impérialistes américains ne peuvent pas gagner la guerre en
Afghanistan. Par contre, ils ont réussi à déstabiliser toute la région.
Washington est obligé de travailler avec le gouvernement pakistanais
pour essayer – en vain – d’écraser les bases des Talibans au Pakistan.
Obama a déclaré que « les Etats-Unis resteront un soutien puissant de la sécurité et de la prospérité pakistanaise, au-delà de la guerre. »
Mais en entrant au Pakistan comme un éléphant dans un magasin de
porcelaine, les Etats-Unis ont complètement déstabilisé le pays.
En envahissant l’Irak, tout ce que les impérialistes américains ont
réalisé, c’est la déstabilisation de la région dans son ensemble. Tous
ses régimes pro-occidentaux sont extrêmement fragilisés : l’Arabie
Saoudite, l’Egypte, le Liban, la Jordanie – et même le Maroc. Les
classes dirigeantes de ces pays étaient terrifiées par les
manifestations qui ont éclaté à l’époque du bombardement de Gaza, en
décembre 2008.
Obama veut parvenir à un accord avec les Palestiniens, car cela
aiderait ses amis, au Moyen-Orient – ce qui lui serait très utile. Mais
la classe dirigeante israélienne a ses propres intérêts, qui ne
coïncident pas toujours avec ceux de Washington. Elle n’est pas prête à
accepter n’importe quel accord. Tout en évoquant – en parole – la
nécessité d’un accord, le premier ministre israélien a laissé entendre
qu’un plan de construction de 900 logements était à l’ordre du jour, à
Gilo, dans la banlieue occupée de Jérusalem. Toutes les tentatives de
geler ou d’arrêter la construction de colonies israéliennes n’ont abouti
à rien.
En réalité, les « négociations » sont une farce. Netanyahou dit :
« Oui, nous voulons un accord ». Mais il pose des conditions que les
Palestiniens ne pourront jamais accepter. Il demande leur désarmement –
c’est-à-dire, dans les faits, d’accepter le contrôle israélien. Quel
type d’Etat et quel type d’indépendance est-ce là ? Comme nous l’avons
dit à de nombreuses reprises, il ne peut pas y avoir de solution au
problème palestinien sur la base du capitalisme et dans les limites
d’Israël/Palestine.
L’impuissance de l’impérialisme américain est également évidente en
Somalie. Ils ont été entraînés dans un conflit qui leur posera de
nombreux problèmes. Et désormais, le Yémen suit la même voie. Au
Pakistan et en Somalie, les développements en cours constituent une
menace potentielle encore plus grave que l’Irak et l’Afghanistan. Mais
le souvenir du Vietnam les dissuade d’y envoyer davantage de soldats. La
guerre du Vietnam leur a appris quels peuvent être les effets, sur les
masses américaines, d’une révolution coloniale. Les aventures en Irak et
en Afghanistan pourraient avoir des effets semblables – non seulement
aux Etats-Unis, mais dans d’autres pays de la coalition impérialiste.
La révolution coloniale
Les pays anciennement colonisés ont partiellement réussi à se
débarrasser de la domination militaro-bureaucratique directe des
puissances étrangères. Mais ces pays sont toujours exploités par les
pays impérialistes, qui leur imposent un contrôle encore plus sévère à
travers le mécanisme du commerce mondial. Ils les saignent encore plus
qu’autrefois. Dans la plupart de ces pays, le niveau de vie chutait
avant la crise. A présent s’ouvre l’effrayante perspective de la famine,
du chômage de masse et de souffrances inouïes.
Les libéraux occidentaux dissertent longuement, avec sentimentalisme,
au sujet des « pays pauvres » – tout en continuant de les exploiter.
Ces pays ont versé des milliards en remboursement de dettes, mais sont
encore plus endettés. La valeur de leurs exportations (matières
premières et produits agricoles) ne cesse d’être inférieure à celle des
produits manufacturés qu’ils importent des puissances industrialisées.
Il n’y a pas de solution à cela sur la base du capitalisme. De grandes
explosions sociales sont à l’ordre du jour en Amérique latine, en Asie
et en Afrique.
En Afrique, la menace constante d’une rechute dans la barbarie est
l’expression, d’une part, de l’impossibilité de résoudre les problèmes
de l’Afrique sur la base du capitalisme – et d’autre part de l’ingérence
des puissances impérialistes, qui pillent avidement les immenses
ressources du continent. Même pendant le boom, l’Afrique subsaharienne
connaissait une situation absolument cauchemardesque. Ce qui s’est passé
au Rwanda fut un terrible avertissement. Des événements similaires
peuvent se répéter ailleurs, comme nous l’avons vu dans la terrible
guerre civile au Congo, où au moins cinq à six millions de personnes ont
été tuées.
Des atrocités semblables ont eu lieu en Sierra Leone et en Ouganda.
Il n’y a pas longtemps, le Kenya, un pays relativement stable, s’est
retrouvé au bord de la guerre civile. Aujourd’hui, une guerre sanglante
fait rage en Somalie, et la guerre au Soudan est sur le point d’éclater à
nouveau. Au Nigeria, il y a des pogroms religieux impliquant musulmans
et chrétiens. Cependant, l’Afrique compte plusieurs pays clés dotés de
puissantes classes ouvrières : le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Egypte,
où de grandes grèves ont éclaté, au cours de la dernière période.
En Egypte, les puissantes grèves des ouvriers du textile, en 2007,
sont une indication de ce qui se prépare, dans ce pays. Un élément
frappant de ces grèves, ce fut le rôle des femmes – habillées en tenues
islamiques traditionnelles, en tchador –, qui dans de nombreuses usines
ont déclenché le mouvement et se sont tournées vers les hommes pour les
appeler à la grève. Ces femmes ont participé à l’occupation des usines,
et dormaient la nuit dans les usines avec leurs bébés. Il y a eu
également d’autres grèves importantes, comme celles des enseignants. La
société égyptienne est en effervescence, ce qui reflète la confiance
croissante de la classe ouvrière dans l’un des pays les plus grands et
les plus développés d’Afrique.
Le Nigeria, dans la dernière décennie, a connu huit grèves générales,
et plusieurs autres importantes grèves de médecins, de personnel de
l’université, de fonctionnaires et d’autres secteurs. Le NLC (Nigerian
Labour Congress) est de loin l’organisation la plus populaire, parmi les
masses. Les dirigeants du NLC jouent un rôle politique important, mais
ils sont conscients de la puissance potentielle de la classe ouvrière
nigériane, et c’est la raison pour laquelle ils n’ont pas encore appuyé
pleinement le nouveau Parti du Travail Nigérian. Si le NLC soutenait
officiellement ce parti, celui-ci deviendrait sans aucun doute une force
majeure. Au lieu de quoi, en l’absence d’une politique alternative
ouvrière, les masses ne peuvent choisir qu’entre différents gangsters
politiciens bourgeois. Le régime actuel est en fait extrêmement faible,
et ne reste en place que par inertie – et parce qu’il n’existe pas
d’alternative crédible, à ce stade. Mais les masses sont exaspérées et
ne tarderont pas à se mettre de nouveau en mouvement.
Mais le pays clé, en Afrique sub-saharienne, c’est l’Afrique du Sud.
L’ANC est arrivé au pouvoir sur la base d’un compromis pourri avec la
classe dirigeante blanche. La masse des travailleurs noirs n’a
pratiquement rien gagné à cet accord. Simplement, une bourgeoisie noire
et une classe moyenne noire ont fusionné avec les exploiteurs blancs.
Les intérêts de cette bourgeoisie étaient représentés par la section de
l’ANC dirigée par Thabo Mbeki. Ex-stalinien, il est devenu un parfait
bourgeois, ce qui a provoqué une division ouverte au sein de l’ANC.
Sur la base du capitalisme, un scénario catastrophique s’ouvre à
l’Afrique du Sud. Le Parti Communiste (SACP) mène une politique
réformiste. L’ANC est allée vers la droite et fait le sale travail de la
bourgeoisie. Il y a des millions de chômeurs. Seul un petit nombre de
Noirs est devenu riche et a rejoint l’élite. Les richesses minières sont
exploitées au profit des impérialistes. C’est très impopulaire. Les
masses noires ont été déçues par Mbeki. Zuma lui a succédé, mais à
présent l’Afrique du Sud est gravement touchée par la crise économique.
Les masses ont encore de grandes illusions au sujet de l’ANC. Mais leur
patience a des limites.
Le taux de chômage officiel est de 23,5%, mais le taux réel est
beaucoup plus élevé. La masse des travailleurs noirs a cru que Zuma
gouvernerait plus à gauche que Mbeki, qu’il défendrait ses intérêts.
Mais ces espoirs ont été rapidement déçus. Il y a eu d’importantes
grèves dans toutes les grandes villes du pays, impliquant les
conducteurs d’autobus, le personnel des cliniques, les agents de la
circulation, les agents des bibliothèques, des parcs et du secteur
public en général. Il y a eu des affrontements avec la police. Des
barricades ont été dressées et la police a tiré sur les travailleurs
avec des balles en caoutchouc. Ce sont les prémisses d’un mouvement
révolutionnaire, dans ce pays clé du continent africain. Nous devons
surveiller de près ces développements.
L’Inde et le Pakistan
L’effondrement du stalinisme a aggravé la dégénérescence des
directions des Partis Communistes. Par le passé, ils se tournaient vers
Moscou ; à présent, ils se tournent vers la bourgeoisie. Ils ont
abandonné l’idée de lutter pour le socialisme. En Inde, le PCI a
toujours été le jouet du Parti du Congrès. Cela a conduit à une scission
et à la création du PCI(M). Mais à présent, le PCI et le PCI(M) suivent
la même ligne réformiste. Le déclenchement de la guérilla menée par les
Naxalites, dans plusieurs Etats du pays, est une réaction désespérée à
la politique de collaboration de classe menée par les dirigeants des
Partis Communistes.
La classe ouvrière indienne est une force colossale. Au cours de la
dernière période, des grèves et des grèves générales ont éclaté. Dans
les Partis Communistes, il y a une fermentation et un mécontentement, à
la base. La base ouvrière de ces partis croit au socialisme et au
communisme ; elle est mécontente de la politique des dirigeants. Une
tendance marxiste gagnerait rapidement le soutien des travailleurs et
des jeunes des Partis Communistes indiens. C’est à l’ordre du jour, dans
un avenir proche.
Au Pakistan, l’élection d’un gouvernement du PPP dans des conditions
de crise constitue une nouvelle étape. La situation du pays est
désastreuse. Les hausses de prix, le chômage, la pauvreté, la pénurie
d’électricité, d’eau et de gaz, les licenciements, les privatisations et
d’autres facteurs ont créé une situation d’une gravité sans précédent,
pour les masses laborieuses du Pakistan.
En se basant sur le capitalisme pakistanais en faillite, les
dirigeants du PPP ont été contraints d’engager une série d’attaques
contre la classe ouvrière. Pire encore, Zardari a promis une soumission
totale aux Américains – à un degré que même Musharraf était incapable
d’offrir aux impérialistes. Ce régime a accordé un soutien total et
aveugle à l’agression impérialiste qui a tué des milliers de personnes,
en Afghanistan et au Pakistan.
Le rôle de nos camarades, au Pakistan, est d’une importance
extraordinaire. Les marxistes pakistanais ont réussi à construire une
force encore modeste, mais importante, dans les conditions les plus
difficiles. C’est un accomplissement extraordinaire, dans un Etat
musulman pauvre et arriéré. Nos camarades travaillent dans des
conditions très difficiles et dangereuses. Ils font face à des attaques
de tous côtés et ont longtemps travaillé à contre-courant. Mais le
courant commence à s’inverser.
Lors du retour de Benazir Bhutto, les travailleurs et les paysans du
Pakistan ont massivement soutenu le PPP. Ils ont voté pour le PPP dans
l’espoir d’un changement. Mais leur espoir a été déçu. Les travailleurs
et les militants de base du PPP sont hostiles à la politique droitière
de Zardari et de la direction du PPP. Cette situation confirme
entièrement nos perspectives pour le PPP. Les travailleurs doivent
passer par l’école de Zardari afin d’apprendre la vraie nature des
dirigeants du PPP. Et ils apprennent vite.
Des fissures commencent à s’ouvrir, au sein du PPP. Elles
s’élargiront, avec le temps et l’expérience. Nous n’avons aucune
intention d’abandonner le PPP, mais il serait fatal que nous soyons
considérés comme des soutiens de la politique anti-ouvrière de Zardari,
qui s’aliène les masses et prépare le retour de la réaction. Notre
position est celle de Lénine : « expliquer patiemment ». Ce faisant,
nous gagnerons un nombre croissant de jeunes et de travailleurs à nos
idées et notre programme révolutionnaires.
Nos camarades pakistanais sont restés fermes, face à des pressions
brutales. C’est la preuve que nous avons construit une force
révolutionnaire viable, capable de combattre et de vaincre les éléments
opportunistes et ultra-gauches – et de mener un travail sérieux au sein
des masses. Dans la période à venir, nous aurons la possibilité de
devenir une force décisive, non seulement au Pakistan, mais dans
l’ensemble du sous-continent indien. Une révolution au Pakistan se
répandrait immédiatement à l’Inde, brisant les frontières artificielles
qui séparent des peuples qui parlent la même langue et ont une histoire
et une culture communes remontant à des milliers d’années.
L’Iran
En Iran, l’entrée en scène des masses signifie que la révolution a
commencé. Ce fait est clair pour les millions de personnes qui sont
descendues dans les rues pour affronter les Basijis, à plusieurs
reprises, sur plusieurs mois. Malgré la terrible répression, il a y eu
entre un et deux millions de personnes, dans les rues de Téhéran, suite
aux élections de juin 2009. C’était une magnifique mobilisation de
masse. C’est la réponse définitive à tous les lâches, les sceptiques,
les cyniques, les ex-marxistes et ex-communistes qui doutaient de la
possibilité d’un mouvement révolutionnaire, à notre époque.
Lénine et de Trotsky ont expliqué ce qu’est une situation révolutionnaire. Dans La faillite de la IIe Internationale (1915), Lénine explique :
« Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est
impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute situation
révolutionnaire n’aboutit pas à la révolution. Quels sont, d’une façon
générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes
certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux
indices que voici : 1) Impossibilité, pour les classes dominantes, de
maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du "sommet",
sous une forme ou une autre ; crise de la politique de la classe
dominante, qui ouvre une fissure par laquelle le mécontentement et
l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour qu’une
révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que "la base ne
veuille plus" vivre comme auparavant ; il importe encore que "le sommet
ne le puisse plus". 2) Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère
et de la détresse des classes opprimées. 3) Accentuation marquée, pour
les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se
laissent tranquillement piller dans les périodes "pacifiques", mais qui,
en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble
que par le " sommet" lui-même, vers une action historique indépendante.
« Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non
seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou
telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C’est
l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation
révolutionnaire. On a connu cette situation en 1905 en Russie et à
toutes les époques de révolutions en Occident. Elle a aussi existé dans
les années 60 du siècle dernier, en Allemagne, de même qu’en 1859-1861
et 1879-1880 en Russie, bien qu’il n’y ait pas eu de révolutions à ces
moments-là. Pourquoi ? Parce que la révolution ne surgit pas de toute
situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les
changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement
subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe
révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez
vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien
gouvernement, qui ne "tombera" jamais, même à une époque de crise, si on
ne le fait pas choir.
« Telle est la conception marxiste de la révolution, conception
maintes et maintes fois développée et reconnue indiscutable par tous les
marxistes et qui, pour nous autres Russes, a été confirmée avec un
relief tout particulier par l’expérience de 1905 »
Même lorsque commence une révolution (qui est un produit de la lutte
des classes), rien ne garantit qu’elle sera victorieuse. En 1979, nous
avons vu le développement d’une extraordinaire révolution en Iran. Des
Soviets ont même été formés. Au Nicaragua, nous avons eu une révolution
avec la victoire du Front sandiniste. Mais dans aucun de ces cas nous
n’avons vu la victoire de la révolution prolétarienne au sens de
l’expropriation du capital. En Iran, la révolution a été brisée par le
régime réactionnaire des ayatollahs. Au Nicaragua, après la création
d’un Front populaire, puis d’un gouvernement bourgeois, la droite l’a
emporté.
Dans le Manifeste d’alarme, en 1940, Trotsky expliquait les conditions nécessaires à la victoire du prolétariat :
« Les conditions fondamentales pour la victoire de la révolution
prolétarienne ont été établies par l’expérience historique et sur le
plan théorique : 1) L’impasse de la bourgeoisie et la confusion de la
classe dominante qui en résulte. 2) Le vif mécontentement et
l’aspiration à des changements décisifs dans les rangs de la petite
bourgeoisie, sans le soutien de laquelle la grande bourgeoisie ne peut
pas se maintenir. 3) La conscience du caractère intolérable de la
situation et le fait qu’on soit, dans les rangs du prolétariat, prêts à
des actions révolutionnaires. 4) Un programme clair et une direction
ferme de l’avant garde prolétarienne. Telles sont les quatre conditions
pour la victoire de la révolution prolétarienne. » (Manifeste de la Quatrième Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution mondiale)
Le régime iranien est divisé de haut en bas. Pour ce qui est du
second point, la classe moyenne s’est rangée dans le camp de la
révolution. Des sections de la classe ouvrière ont participé en tant que
telles, comme par exemple les chauffeurs de bus de Téhéran. On a même
parlé de grève générale, mais cela ne s’est pas matérialisé, précisément
du fait de l’absence du dernier facteur : un parti et une direction
révolutionnaires.
Il y avait deux faiblesses déterminantes, dans ce mouvement spontané.
La première, c’est précisément la faiblesse inhérente à la spontanéité.
Il n’y avait pas de direction, pas de plan, pas de stratégie. Or les
masses ne peuvent pas indéfiniment descendre dans la rue sans un plan
clair.
Surtout, il n’y avait pas de participation concertée des travailleurs
organisés. C’est la deuxième et la plus sérieuse des faiblesses. Cela
souligne à nouveau les limites des dirigeants des travailleurs iraniens.
Il y a eu beaucoup de grèves, en Iran, ces dernières années ; mais au
moment décisif, où était la direction des travailleurs ?
Malheureusement, la soi-disant « avant-garde » ouvrière n’a pas soutenu
le mouvement et n’a pas appelé les travailleurs à s’y rallier.
En 1930, à l’époque des grandes manifestations étudiantes, en
Espagne, Trotsky insistait pour que les travailleurs et les communistes
espagnols soutiennent ces manifestations et avancent des revendications
révolutionnaires démocratiques. En Iran, malheureusement, les dirigeants
ouvriers n’ont pas pris part au mouvement. Une grève générale illimitée
aurait porté le coup de grâce au régime, surtout si elle s’était
accompagnée de la formation de shoras (conseils ouvriers). Mais cette revendication ne s’est jamais concrétisée, et l’occasion fut perdue.
En surface, il semblait que le régime avait repris le contrôle de la
situation dans la foulée des manifestations du mois de juin 2009. Mais
ce n’était pas le cas. Rien n’a été résolu et la division du régime
s’est aggravée. Les critiques publiques de Rafsandjani n’ont pas cessé,
tout comme les divergences parmi les ayatollahs. Les manifestations se
sont poursuivies et ont repris de plus belle en septembre (journée « Al
Qods »), en novembre et en décembre, où elles ont culminé lors du
soulèvement de masse de l’Achoura.
Les masses ont fait preuve d’un grand courage en affrontant la
police, l’armée et les Basijis, dans les rues. Elles étaient à
l’offensive, ont attaqué les bâtiments des Basijis. Dans certains cas,
des soldats ont désobéi à leurs officiers et refusé d’ouvrir le feu sur
les manifestants.
Bien sûr, il ne faut pas confondre le premier mois d’une grossesse
avec le neuvième. Mais une erreur plus grande serait de nier que la
conception a eu lieu. Or, certains « marxistes » continuent de nier
qu’une révolution a commencé, en Iran. Certains, comme James Petras,
commettent la petite erreur de confondre révolution et
contre-révolution. D’autres ne vont pas aussi loin, dans l’erreur, mais
nient tout de même qu’il y ait une révolution, en Iran, parce que la
classe ouvrière et les marxistes ne sont pas à la tête du mouvement. Ils
ergotent et coupent les cheveux en quatre d’une façon purement
doctrinaire. Mais pour les masses, il ne fait aucun doute qu’une
révolution a commencé, en Iran.
Pour prétendre diriger les masses, il faut déjà comprendre la nature
réelle du mouvement. A ses débuts, il est forcément hétérogène, confus
et politiquement naïf. En Iran, la révolution en est encore à la phase
précoce des illusions démocratiques. Comment pourrait-il en être
autrement, après des décennies d’une monstrueuse dictature ? Si les
marxistes iraniens ne sont pas en mesure de se connecter au mouvement
réel, en avançant les mots d’ordre révolutionnaires démocratiques
adéquats, ils seront condamnés à n’être qu’une secte commentant le
mouvement de l’extérieur.
Lorsqu’on dit que la révolution a commencé, en Iran, cela ne signifie
pas que les travailleurs prendront le pouvoir lundi prochain, à 9
heures du matin. Au contraire, du fait de l’absence du facteur subjectif
(le parti révolutionnaire), la révolution s’étendra sur une longue
période, avec des hauts et des bas, des avancées et des reculs. Comme
dans l’Espagne des années 30, où la révolution a duré près de sept ans,
les périodes d’intense activité seront suivies par des périodes de
fatigue, de déception – et même de réaction. Mais ces périodes ne seront
que le prélude à des nouvelles irruptions – de plus en plus explosives –
des masses.
Lorsque la révolution de 1979 approchait, en Iran, le Shah Mohammad
Reza Pahlavi vacillait entre conciliation et répression brutale. Mais
rien ne pouvait sauver son régime. A présent, le Guide Suprême Khamenei
est dans une situation similaire.
Mir Hosein Moussavi cherche désespérément un accord avec le régime.
Mais aucune de ses offres de conciliation n’a été entendue. Le Guide
Suprême a fait savoir à ses critiques qu’il ne leur accorderait sa
clémence que s’ils se repentaient et sollicitaient sa miséricorde.
Certains pourraient y être disposés ; mais, dans le même temps, ils
sentent sur leur nuque le souffle chaud de la Révolution.
Certains des dirigeants plus intelligents sont exaspérés par
l’inflexibilité de Khamenei. Ils préconisent des concessions, au nom de
l’unité nationale. A plusieurs reprises, depuis le mois de juin, des
politiciens et des religieux ont proposé des mesures telles que la
libération des prisonniers politiques, la mise en place d’une commission
électorale impartiale et le relâchement du contrôle du régime sur la
télévision et la radio. Mais Khamenei a tout rejeté en bloc.
A présent, cinq éminents intellectuels en exil (Abdoul Karim Soroush,
Mohsen Kadivar, Ataollah Mohajerani, Akbar Ganji et Abdolali Bazargan)
ont publié un manifeste appelant à la levée des restrictions sur les
activités politiques, universitaires et médiatiques, ainsi qu’au retour
dans les casernes de la « Garde révolutionnaire ». Ils proposent
également que le Guide Suprême soit élu pour une durée déterminée, qu’il
ne puisse plus bloquer l’activité parlementaire via le Conseil
des Gardiens, et enfin qu’il ne puisse plus nommer le n°1 du système
judiciaire. En bref, ils demandent poliment au diable de se couper les
griffes !
Cela n’aura aucun effet sur le régime, qui dispose toujours d’un
puissant appareil de répression. Les récentes funérailles de l’ayatollah
Hosein Ali Montazeri ont montré que le mouvement révolutionnaire de
masse est encore très vivace – et pas du tout enclin aux compromis. Les
slogans étaient plus radicaux qu’auparavant, ce qui indique une
élévation de la conscience des masses. The Economist du 7 janvier 2010 rapporte :
« Le 21 décembre, le jour des funérailles, des milliers de
Téhéranais de la classe moyenne ont convergé vers la ville sainte de
Qom, un bastion du conservatisme clérical. Dans les rues entourant le
grand sanctuaire de Qom, ils ont uni leurs forces à celles des milliers
d’Iraniens provinciaux et traditionnels, adeptes fervents des
enseignements de Montazeri – et tous ont hurlé des insultes à
quelques-unes des figures dirigeantes de la République islamique.
"C’était un grand jour pour la ville", commentait un témoin oculaire.
"Les gens ne pouvaient croire qu’ils entendaient de tels slogans – qui
plus est à Qom." »
Les manifestants ont subi de lourdes pertes : au moins huit morts, de
nombreux blessés et beaucoup d’arrestations. Mais cette répression
sauvage n’a pas brisé la détermination des masses. Plusieurs sources
rapportent que de nombreux manifestants ont répondu violemment aux
assauts des Basijis, en criant des slogans contre Khamenei. A présent,
on ne parle plus de « non-violence ». Le mouvement ne cesse de se
radicaliser. Au fur et à mesure que les masses ont moins peur, des
fissures apparaissent dans l’appareil répressif. Des soldats ont refusé
de tirer sur la foule.
Moussavi s’efforce de parvenir à un accord avec le régime dans
l’objectif de stopper le mouvement. Il est revenu sur l’idée que le
gouvernement d’Ahmadinejad était illégal, en disant que « toutes les
exigences de l’opposition ne peuvent pas être remplies en même temps ».
Mais cela n’impressionne pas du tout le Guide Suprême. Le 30 décembre,
le gouvernement a organisé une contre-manifestation, dans le centre de
Téhéran, où la foule demandait que Moussavi et ses partisans soient
exécutés « parce qu’ils font la guerre à Dieu ». Les religieux et la
presse les plus réactionnaires demandent que Moussavi et Karroubi soient
exécutés. Et si Khamenei ne s’est pas résolu à le faire, c’est parce
qu’il craint d’en faire des martyrs et de provoquer des manifestations
encore plus violentes et radicales.
En réalité, les dirigeants bourgeois de l’opposition sont le meilleur
espoir de survie du régime. Dans la première semaine de janvier,
Ezzatollah Sahabi, un critique du régime, a publié une lettre ouverte
dans laquelle il appelait le mouvement à ne pas glisser vers « le
radicalisme et la violence ». Il écrivait : « Une révolution en Iran, aujourd’hui, n’est ni possible, ni souhaitable. »
Et il expliquait que si les religieux modérés et conservateurs devaient
choisir entre une révolution et le statu quo, ils choisiraient la
stabilité. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais l’opposition des
« modérés » et des « conservateurs » à tout mouvement révolutionnaire
n’est pas un fait nouveau – et n’arrêtera pas le mouvement.
Le 11 février, les célébrations officielles de l’anniversaire de la
révolution de 1979 verront une nouvelle flambée du mouvement. Des
centaines de milliers de personnes descendront dans la rue, encore une
fois. Mais Khamenei ne cédera pas. Comme l’écrit à juste titre The Economist :
« Khamenei semble penser que faire des concessions sous la
pression est plus un signe de faiblesse que de sagesse. Aussi se
contente-t-il de vagues appels à l’unité nationale, alors même que les
Basijis répriment les chefs de l’opposition et que les gardiens de
prisons torturent et violent ». Mais le même article ajoute :
« Après avoir survécu plus de deux décennies à la tête de la plus
haute instance de l’Etat iranien, M. Khamenei paraît désormais très
affaibli. En refusant d’organiser de nouvelles élections dans la foulée
du scrutin de juin [2009], il a dirigé contre lui-même une grande partie
de la colère qui était d’abord dirigée contre le président Ahmadinejad.
Il n’y a pas si longtemps, très peu de Téhéranais auraient osé
murmurer : "Mort à Khamenei ! ". Aujourd’hui, ce slogan est un lieu
commun. » (The Economist du 7 janvier 2010)
La chute du régime peut être reportée de six mois, douze mois – voire
plus. Mais elle est inévitable. Et s’ouvrira alors une période de très
grande instabilité, dans le pays. Cela aura d’énormes répercussions dans
toute la région – et au-delà. Dans ce contexte, il faut lutter pour les
revendications démocratiques les plus avancées. Ici s’impose une lutte
puissante pour une Assemblée Constituante démocratique et
révolutionnaire, de façon à balayer toutes les institutions existantes
et reconstruire le pays selon la volonté des travailleurs. La lutte pour
une Assemblée Constituante doit être combinée avec la lutte pour une
grève générale et la constitution de soviets (shoras). Sur cette base, le régime serait fini, et la voie serait ouverte au transfert du pouvoir à la classe ouvrière.
Nous ne pouvons pas être précis sur la nature du régime qui succédera
aux Mollahs. Il est probable que dans un premier temps, il s’agira d’un
régime de type démocratique-bourgeois, comme en Russie après la
révolution de Février 1917, ou encore en Espagne après la chute de la
monarchie, en 1931. Mais nous savons d’ores et déjà ce que ce régime ne sera pas :
ce ne sera pas un régime islamique fondamentaliste. La révolution
iranienne mettra un terme à la folie fondamentaliste qui sévit au
Moyen-Orient. Elle va transformer radicalement la situation au Pakistan,
en Afghanistan, et aura un impact majeur en Inde et dans toute l’Asie.
Les régimes comme l’Egypte, la Jordanie et l’Arabie Saoudite n’y
résisteront pas.
Les idées de la TMI ont déjà eu un écho, en Iran. Nos articles ont
été immédiatement traduits en persan et diffusés, sur place. Ils ont eu
un excellent écho. Nous devons discuter des problèmes et des
perspectives de la révolution iranienne. C’est une question urgente. Il
nous faut élaborer les mots d’ordre, le programme et la tactique
corrects, de façon à préparer une intervention décisive dans les
événements tumultueux qui se préparent. Troisième partie |