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Dans les années précédant la révolution de 1917, la question de la
nature de la future révolution russe était vivement débattue, au sein du
Parti social-démocrate russe (POSDR). Les divergences concernaient le
rôle que la classe ouvrière serait appelée à jouer, dans la révolution.
La théorie de la « révolution permanente », élaborée et défendue par
Léon Trotsky à partir de 1904, s’est avérée être une anticipation
brillante du processus réel qui s’est déroulé en Russie – tout d’abord
lors de la tentative révolutionnaire de 1905, puis lors de la révolution
de 1917. Depuis, cette théorie est l’une des pierres angulaires du
marxisme.
Le cours général de l’histoire de la plupart des pays capitalistes
industrialisés nous permet de diviser leur évolution en un certain
nombre d’étapes historiques successives. La classe capitaliste a pris
forme graduellement, dans le cadre du système féodal, jusqu’au stade où
elle ne pouvait plus progresser sans détruire l’ordre féodal lui-même.
Telle était la force motrice de la longue série de révolutions qui ses
sont déroulées, en Europe, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Ces
révolutions répondaient au besoin de « libérer » la main d’œuvre rurale
du servage, de la mettre ainsi à la disposition de la classe capitaliste
– et de créer des Etats et des marchés véritablement nationaux, dotés
de lois conformes aux intérêts de la classe capitaliste, ainsi que de
monnaies et de langues communes. Ce sont là les tâches fondamentales des
révolutions bourgeoises, telles que celles qui se sont déroulées en
Grande-Bretagne en 1642-1651 et, en Europe continentale, entre le début
de la révolution française (1789) et la fin du XIXe siècle.
Presque tous les dirigeants de l’Internationale Socialiste, au début
du XXe siècle, considéraient que la Russie – et les pays tardivement
industrialisés en général – devait suivre une évolution semblable aux
pays européens, avec un train de retard. La Russie, pensait-on, se
dirigeait vers une révolution bourgeoise. Selon ce schéma, la
classe ouvrière ne pourrait envisager de conquérir le pouvoir que
plusieurs décennies plus tard, lorsque les rapports de production
capitalistes et la démocratie bourgeoise se seraient pleinement
développés. Mais le jeune Trotsky n’acceptait pas ce point de vue.
Procédant d’une analyse des rapports entre les classes sociales, il
soutenait qu’au lieu de suivre le schéma classique qu’avaient connu la
Grande-Bretagne ou la France, la Russie évoluait d’une façon
particulière, « combinée et inégale ». Le rôle de l’impérialisme
interdisait à un pays comme la Russie de suivre, étape par étape,
l’évolution qu’avait connue l’Europe occidentale. Dans sa quête de
nouveaux marchés, le capitalisme des pays les plus avancés s’installait
dans les pays moins développés, comme la Russie. Ce faisant, il
modifiait profondément la structure de classe de ces sociétés.
A ce propos, Trotsky écrivait : « L’évolution de la Russie se
caractérise avant tout par son retard. Un retard historique ne signifie
pas, pourtant, une simple répétition de l’évolution des pays avancés,
avec un délai de cent ou deux cents ans, mais engendre une formation
sociale tout à fait nouvelle, "combinée", dans laquelle les dernières
conquêtes de la technique et de la structure capitalistes s’implantent
dans les rapports sociaux de la barbarie féodale et pré-féodale, les
transforment et se les subordonnent, créant ainsi une relation originale
entre les classes. Il en va de même dans le domaine des idées.
Précisément par suite de son retard historique, la Russie se trouva être
le seul pays européen où le marxisme, en tant que doctrine, et la
social-démocratie, en tant que parti, aient pris un grand développement
avant la révolution bourgeoise. Il est naturel aussi que ce soit en
Russie que le problème des rapports entre la lutte pour la démocratie et
la lutte pour le socialisme ait subi l’élaboration théorique la plus
approfondie. » [Trotsky, Trois conceptions de la révolution
russe.]
En Russie, les formes de production les plus modernes – grandes
usines, technologie industrielle, etc. – ont été introduites de
l’extérieur par le capitalisme étranger et se sont greffées sur les
formes de production pré-capitalistes. A côté des rapports sociaux
primitifs et féodaux, une classe capitaliste et un salariat modernes
émergeaient, comme celles qui existaient dans les pays industrialisés
d’Europe occidentale. Cependant, la bourgeoisie nationale était bien
trop faible pour prétendre à un rôle indépendant. Elle craignait la
révolution qu’elle sentait venir. Après la frayeur que lui avait causé
la révolution de 1905, elle s’est jetée dans les bras du régime
tsariste, dans l’espoir de prévenir une nouvelle révolution. Les
capitalistes russes devaient faire face à l’émergence du mouvement
ouvrier non pas après, mais avant l’accomplissement de la
révolution bourgeoise. Alors qu’en Grande-Bretagne, plus de deux siècles
séparaient la révolution bourgeoise et la possibilité d’une révolution
socialiste, les deux révolutions étaient inextricablement mêlées, en
Russie.
La théorie de la révolution permanente était une perspective, une
tentative de prévoir, dans ses grandes lignes, le développement de la
révolution russe. Même si on admettait que les tâches révolutionnaires
qui se posaient, en Russie, étaient celles de la révolution bourgeoise,
la bourgeoisie était trop faible pour les accomplir. En conséquence, il
n’y avait qu’une seule classe qui, en s’emparant du pouvoir, serait
capable de supprimer les vestiges du système féodal, de rendre la terre
aux paysans, de libérer le pays de l’impérialisme et de mettre fin à
l’oppression nationale : la classe du salariat urbain, en
alliance avec la paysannerie pauvre.
Une fois au pouvoir, expliquait Trotsky, le salariat ne saurait se
limiter à des mesures dans le cadre du capitalisme, mais procéderait à
des mesures de type socialiste, telles que l’expropriation des
capitalistes étrangers et nationaux. Par ailleurs, dans les limites d’un
seul pays, le nouveau pouvoir ne pourra pas résoudre les problèmes
auxquels il se trouvera confronté. La révolution devra nécessairement se
développer au-delà des frontières nationales, et notamment dans les
pays les plus industrialisés. La révolution commence dans le cadre d’un
seul pays, mais ne peut aboutir qu’en devenant internationale. D’où la
« permanence » de la révolution.
Lénine, comme Trotsky, insistait sur le caractère
contre-révolutionnaire de la bourgeoisie russe. Par contre, les mencheviks
– la tendance réformiste du POSDR – justifiaient leur soutien à la
bourgeoisie libérale par la « théorie des étapes ». Puisque la
révolution à venir est de type bourgeois, disaient-ils en substance,
elle doit être menée par les capitalistes libéraux. Le socialisme n’est
pas à l’ordre du jour. La classe ouvrière doit accepter de subordonner
ses revendications aux intérêts de la bourgeoisie libérale. Une lutte
pour le socialisme ne pourrait qu’effrayer les capitalistes et les
pousser dans le camp de la contre-révolution, disaient les mencheviks.
Lénine et Trotsky rejetaient catégoriquement cette analyse. Ils
refusaient la dilution du programme du parti au nom d’une alliance avec
la bourgeoisie libérale. Cependant, jusqu’en 1917, Lénine pensait que
l’avènement d’un gouvernement ouvrier, en Russie, était impossible sans
la victoire préalable des travailleurs dans un ou plusieurs des pays
d’Europe occidentale. Les événements de 1917 ont changé ses idées sur
cette question. Son ralliement à la théorie de la révolution permanente a
trouvé son expression dans ses célèbres Thèses d’avril. Ecrites
dans le feu de la révolution de 1917, les Thèses d’avril fixaient
le cap vers la prise du pouvoir par la classe ouvrière, avec comme mot
d’ordre central : « tout le pouvoir aux soviets ! »
Les soviets, dans lesquels les bolcheviks sont devenus
majoritaires, en septembre 1917, ont pris le pouvoir le mois suivant.
L’Etat soviétique a supprimé tous les titres et privilèges de
l’aristocratie, exproprié les grands propriétaires terriens et rendu la
terre aux paysans. Il a lutté pour en finir avec l’oppression des
minorités nationales. Il a socialisé l’industrie, en la plaçant sous le
contrôle direct des travailleurs. Il a vaincu les armées visant à
restaurer la monarchie. Il réclamait la fin immédiate – et sans
annexions – de la guerre mondiale. Il a publié les traités secrets
signés entre l’ancien régime et ses alliés, pour montrer aux
travailleurs du monde entier quels étaient les véritables enjeux de la
guerre impérialiste.
En même temps, Lénine et Trotsky ne se faisaient aucune illusion
quant à la possibilité de construire le socialisme dans un pays
sous-développé et isolé. Ils ont fait immédiatement appel aux
travailleurs de tous les pays pour qu’ils suivent l’exemple des
travailleurs russes et renversent le capitalisme dans leurs pays
respectifs. Les dirigeants du gouvernement révolutionnaire savaient que
sans une extension de la révolution, la démocratie soviétique ne
survivrait pas. En 1919, la IIIe Internationale a été formée. Le nom de
la nouvelle internationale était hautement significatif :
« Internationale Communiste, parti de la révolution mondiale ».
Le cours ultérieur des événements a confirmé le bien-fondé de la
perspective internationaliste de Lénine et de Trotsky. L’échec de la
révolution en Europe a scellé le sort du pouvoir ouvrier en Russie.
Après l’échec des révolutions allemandes de 1918 et 1923, ainsi que
d’autres défaites importantes en Europe, en Chine et ailleurs,
l’isolement de la révolution a mené à l’épuisement des forces sociales
qui l’avaient accomplie. Le pays était dévasté par les conséquences de
la guerre mondiale, de la guerre civile, des guerres d’intervention
étrangère et du blocus économique. La réaction qui en résultait s’est
traduite par l’ascension politique d’une caste bureaucratique et par le
démantèlement progressif de la démocratie soviétique. La théorie du
« socialisme dans un seul pays », adoptée par Staline, était
l’expression des intérêts particuliers de cette caste, qui ne
s’intéressait plus à la victoire du socialisme à l’étranger, mais
seulement à la consolidation et à l’extension de ses privilèges et de
son pouvoir. |