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 1344 13948Voici la quatrième et dernière partie du livre de Trotsky sur la révolution russe. Celle-ci aborde les négociations de Brest-Litovsk de 1918.


<<3e partie

Chapitre 31 – Les négociations de paix

C’est dans la séance de nuit – séance historique – du 2e Congrès panrusse des soviets que fut adopté le décret relatif à la paix. À cette époque, le gouvernement des soviets ne faisait encore que se consolider dans les centres les plus importants du pays; mais le nombre de ceux, qui, à l’étranger, croyaient à sa puissance était infiniment petit.

Dans cette séance, nous adoptâmes le décret à l’unanimité; mais beaucoup de gens ne virent là qu’une simple démonstration publique. Les conciliateurs criaient à tous les coins de rue qu’il ne fallait pas attendre de notre révolution des résultats pratiques, car, d’une part, les impérialistes allemands ne nous reconnaîtraient pas et ne voudraient pas traiter avec nous, et d’autre part, l’Entente nous déclarerait la guerre, parce que nous avions entrepris des négociations en vue d’une paix séparée.

C’est au milieu de ces pessimistes prédictions que s’accomplirent nos premières démarches en vue d’une paix démocratique universelle. Le décret fut adopté le 26 octobre, alors que Kérensky et Krasnov se trouvaient aux portes mêmes de Petrograd; dès le 7 novembre nous adressions à nos alliés ainsi qu’aux ennemis un radiotélégramme proposant de conclure une paix générale. En réponse à ce télégramme, les gouvernements de l’Entente s’adressèrent par l’intermédiaire de leurs attachés militaires, au généralissime, qui était alors le général Doukhonine, en déclarant que toute autre démarche en vue de négocier une paix séparée entraînerait les plus graves conséquences.

Nous répondîmes à cette protestation du 11 novembre par notre « Appel général aux ouvriers, soldats et paysans ». Dans cet appel, nous déclarions que nous ne permettrions jamais que, sous la férule de la bourgeoisie étrangère, notre armée verse son sang. Nous écartions les menaces des impérialistes de l’Europe occidentale, et nous prenions sur nous la responsabilité de la « politique de paix » à la face de la classe ouvrière du monde entier. Mais surtout, nous publiâmes, selon nos catégoriques promesses, les traités secrets, et nous déclarâmes que nous condamnerions ce qui s’opposait aux intérêts des masses populaires de tous les pays.

Les gouvernements capitalistes cherchèrent à tirer parti de nos révélations au détriment les uns des autres, mais les masses populaires nous ont compris et appréciés. Pas un seul journal social-patriote n’osa, à notre connaissance, protester contre le fait que le gouvernement des ouvriers et des paysans bouleversait de fond en comble toutes les méthodes de la diplomatie et renonçait à toutes les infamies et à toutes les machinations éhontées de cette dernière.

Notre diplomatie se donna pour but d’éclairer les masses populaires, de leur ouvrir les yeux sur l’essence de la politique de leurs gouvernements et de les unir dans la même volonté de haine et de combat contre l’ordre bourgeois et capitaliste.

La presse bourgeoise d’Allemagne nous reprochait de faire « traîner en longueur » les négociations de paix; mais tous les peuples de l’univers suivaient avec passion le dialogue de Brest-Litovsk; et ainsi, pendant les deux mois et demi que durèrent les négociations de paix, fut rendu à la cause de la paix un service que les plus loyaux de nos adversaires eux-mêmes furent obligés de reconnaître. C’est là que pour la première fois la question de la paix fut mise sur une plate-forme d’où ni machinations, ni intrigues de derrière les coulisses n’ont pu depuis lors la faire descendre.

Le 22 novembre, nous signâmes l’accord portant cessation de toutes opérations militaires sur tout le front depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire. De nouveau, nous nous adressâmes à l’Entente en lui offrant de se joindre à nous pour mener de concert avec nous les négociations de paix. Nous n’eûmes pas de réponse, bien que, cette fois, l’Entente n’essayât plus de nous accabler de menaces.

Les négociations commencèrent le 9 décembre, un mois et demi après le vote du décret de paix; toutes les accusations de la presse corrompue et traître au socialisme, nous reprochant d’avoir négligé de nous mettre en rapport avec l’Entente, sont donc invention pure. Pendant un mois et demi, nous avons tenu l’Entente au courant de chacune de nos démarches, et nous l’avons conjurée sans cesse de participer aux pourparlers de paix. Au regard du peuple français, du peuple italien, du peuple anglais, notre conscience est pure... Nous avons fait tout ce qu’il nous était possible de faire pour amener les belligérants à prendre part aux négociations. La responsabilité des négociations de paix séparée que nous fûmes obligés d’entreprendre ne retombe donc pas sur nous, mais sur les impérialistes de l’Europe occidentale, ainsi que sur ceux d’entre les partis russes qui prédisaient au gouvernement des ouvriers et paysans de Russie une mort prochaine et suppliaient l’Entente de ne pas prendre au sérieux notre initiative de paix.

Quoi qu’il en soit, les pourparlers de paix commencèrent le 9 décembre. Notre délégation fit une déclaration de principes, caractérisant les bases d’une paix démocratique universelle, selon l’esprit et la lettre du décret du 28 octobre (10 novembre du calendrier moderne). La partie adverse demanda une interruption de la séance, après quoi la reprise des pourparlers fut, selon les propositions de von Kuhlmann, toujours et sans cesse ajournée. Il était évident que la préparation de la réponse à faire à notre déclaration par les délégués des puissances centrales présentait de grosses difficultés. C’est le 25 décembre que fut communiquée cette réponse. Les diplomates des puissances centrales ralliaient à la formule démocratique d’une paix sans annexions ni indemnités et basée sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Il était parfaitement clair pour nous que c’était là une hypocrisie. Mais, de ces diplomates, nous n’en attendions même pas autant, car, selon la remarque d’un écrivain français, l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Le seul fait que l’impérialisme allemand a cru nécessaire de rendre cet hommage aux principes de la démocratie, signifiait, selon nous, que la situation à l’intérieur de l’Allemagne devait être passablement grave.

Mais, si en général nous ne nous faisions pas d’illusion sur le démocratisme des von Kuhlmann et des Czernin, – nous connaissions trop pour cela ce qu’étaient les classes dominantes en Allemagne et en Autriche-Hongrie – on doit cependant avouer que nous n’aurions pas cru à la possibilité de l’abîme qui, comme cela se vit quelques jours plus tard, séparait les conditions de paix réelles de l’impérialisme allemand des formules présentées par M. von Kuhlmann le 25 décembre, pour plagier les principes de la révolution russe! Nous n’étions, certes, pas préparés à une pareille impudence.

La réponse de M. von Kuhlmann fit sur les classes ouvrières de Russie une formidable impression. Cette réponse fut interprétée comme le résultat de la peur des classes dirigeantes des puissances centrales devant le mécontentement et l’inquiétude croissante des masses ouvrières d’Allemagne. Le 28 décembre eut lieu à Petrograd une colossale manifestation des ouvriers et des soldats en l’honneur d’une paix démocratique. Mais le lendemain, notre délégation revint de Brest-Litovsk et nous fit part des exigences spoliatrices que nous exprimait M. von Kuhlmann au nom des puissances centrales et comme application de sa formule « démocratique ».

Ce qu’escomptait, à vrai dire, la diplomatie allemande en adoptant ainsi des formules démocratiques à seule fin de démasquer, deux ou trois jours plus tard, sa voracité de loup, pourrait au premier abord sembler inconcevable. Les considérations théoriques qui, en majeure partie sur l’initiative de Von Kuhlmann lui-même, évoluaient autour des principes démocratiques étaient, pour le moins, osées. La diplomatie des puissances centrales devait elle-même s’être rendu compte de prime abord que cette façon de procéder ne lui rapporterait pas beaucoup de lauriers.

Or, le secret de toute la diplomatie de von Kuhlmann était que ce monsieur était sincèrement persuadé que nous étions, quant à nous, tout disposés à faire son jeu. Il raisonnait à peu près ainsi : la Russie a absolument besoin de paix. Les bolchéviks sont parvenus au pouvoir grâce à leur lutte pour la paix. Les bolchéviks voudraient bien conserver le pouvoir. Cela n’est possible pour eux que s’ils font la paix. Ils sont, il est vrai, attachés à un certain programme de paix démocratique. Mais pourquoi y a-t-il des diplomates dans le monde, sinon pour teindre en noir ce qui est blanc ? Nous, Allemands, nous voulons faciliter aux bolchéviks la situation, en ornant nos brigandages de formules décoratives. La diplomatie bolchévique aura suffisamment sujet à ne pas serrer de trop près l’essence politique des choses, ou, plus exactement, à ne pas dévoiler aux yeux du monde entier le contenu de nos formules séductrices.

En d’autres termes, von Kuhlmann espérait aboutir avec qnous à un accord tacite : il nous paierait de ses belles formules et nous lui donnerions sans protester la possibilité d’incorporer à l’Allemagne des provinces et des peuples. Aux yeux des ouvriers allemands, l’annexion violente aurait de cette façon été sanctionnée par la révolution russe.

Mais lorsque, au cours des débats, nous montrâmes qu’il ne s’agissait pas de paroles vides, ni de camouflage décoratif d’une basse manœuvre, mais des principes démocratiques appelés à régir les conditions de coexistence des peuples, von Kuhlmann vit là une maligne violation d’un arrangement tacite. Il ne voulait pour rien au monde démordre de son texte du 25 décembre et, plein de confiance dans sa logique renforcée de bureaucrate et de juriste, il s’efforçait de prouver, aux yeux du monde entier, que rien ne distingue le blanc du noir et que seule notre mauvaise volonté nous poussait à y trouver une différence.

Le comte Czernin, qui représentait l’Autriche-Hongrie, jouait dans ces négociations un rôle que personne ne pourrait qualifier d’imposant ou de digne. Il tenait maladroitement l’emploi de second et dans les moments critiques, à l’instigation de von Kuhlmann, se chargeait de faire les déclarations les plus brusques et les plus cyniques.

Le général Hoffmann, lui, apportait dans les négociations la note gaie. Sans montrer de grandes sympathies pour les instructions diplomatiques de von Kuhlmann, le général mit plusieurs fois ses bottes de soldat sur la table autour de laquelle s’agitaient des débats juridiques compliqués. Quant à nous, nous ne doutâmes pas un instant que ces bottes du général Hoffmann fussent précisément la seule réalité sérieuse qu’il y eût dans toutes ces négociations.

Un gros atout dans les mains de M. von Kuhlmann était la participation des délégués de la Rada de Kiev aux négociations. Les petits-bourgeois qui, en Ukraine, tenaient le pouvoir, attachaient la plus grande importance à leur « reconnaissance » par les gouvernements capitalistes de l’Europe. D’abord la Rada offrit ses services aux impérialistes de l’Entente et elle en obtint quelque argent de poche; puis elle envoya ses délégués à Brest-Litovsk, afin de marchander sur le dos des populations russes, la reconnaissance par les gouvernements austro-hongrois et autrichien de sa légalité politique.

La diplomatie de Kiev, qui pour la première fois participait à la vie « internationale », fit preuve de l’étroitesse d’esprit et de la bassesse morale qui ont toujours caractérisé les mesquins politiciens de la péninsule des Balkans. MM. Kuhlmann et Czernin ne se faisaient naturellement pas d’illusions sur la vitalité de ce nouvel acteur de la comédie diplomatique. Mais ils estimaient à bon droit que la présence de la délégation de Kiev compliquait le jeu, et cela non à leur désavantage.

Lors de sa première entrée en scène, à Brest-Litovsk, la délégation de Kiev avait donné l’Ukraine comme un élément de la République fédérative russe qui était en train de se constituer. Cela aggravait notoirement le rôle des diplomates des puissances centrales, dont la principale tâche était, dans leur for intérieur, de transformer la République russe en un nouveau Balkan. Mais, à leur seconde entrée, les délégués de la Rada déclarèrent, sous la dictée de la diplomatie austro-allemande, que l’Ukraine refusait maintenant de faire partie de la Confédération russe et qu’elle se considérait comme une république absolument indépendante.

Pour donner au lecteur le moyen de se faire une idée claire et précise de la situation devant laquelle se trouvait, au dernier moment des négociations de paix, le gouvernement des soviets, je juge à propos de reproduire ici dans ses grandes lignes le discours que l’auteur de ces pages a prononcé, en sa qualité de Commissaire du Peuple aux Affaires étrangères, à la séance du Comité exécutif central, le 14 février 1918.

Chapitre 32 – Discours du Commissaire du Peuple aux Affaires étrangères 95005768

Citoyens, la Russie des soviets n’a pas aujourd’hui seulement à reconstruire, mais elle doit encore liquider les vieux comptes et, dans une certaine mesure – qui est même très importante – à payer les vieilles dettes : en premier lieu, les comptes de cette guerre, qui a duré trois ans et demi.

La guerre a été la pierre de touche de la puissance économique des pays belligérants. Le destin de la Russie, étant le pays le plus pauvre et le plus arriéré de tous, était, dans une guerre d’une aussi longue durée, marqué d’avance. Vu le rôle capital du matériel de guerre, le facteur décisif de la lutte était, en dernière analyse, la capacité qu’avait chaque pays d’adapter son industrie aux exigences de la guerre, de la transformer le plus rapidement possible et de remplacer toujours plus vite les instruments de destruction, dont, au milieu de ce carnage des peuples, il se faisait une consommation toujours plus intense.

Chaque pays, ou presque, et même le plus arriéré, pouvait, au début de la guerre, disposer des instruments de destruction les plus puissants, c’est-à-dire qu’il pouvait les faire venir de l’étranger. C’était là le cas de tous les pays arriérés, et aussi celui de la Russie. Mais la guerre use vite son capital mort et exige sans cesse de nouvelles fabrications. La capacité militaire de chaque pays entraîné dans le tourbillon du massacre universel pouvait en réalité se mesurer à la capacité qu’il avait de fabriquer lui-même, pendant la guerre, d’une façon toujours renouvelée, des canons, des munitions et tout l’outillage analogue de destruction.

Si la guerre avait résolu le problème de la proportion des forces dans un temps relativement court, la Russie aurait pu, théoriquement, conserver derrière les tranchées une position équivalant à la victoire. Mais la guerre a traîné trop longtemps. Et cela n’est pas dû au hasard. Le seul fait que toute la politique internationale des cinquante dernières années tendait à la création de ce qu’on appelait l’ « équilibre européen », c’est-à-dire à la constitution d’une balance à peu près égale entre les forces ennemies, ce seul fait – si l’on considère la puissance et la richesse des nations modernes soumises au régime bourgeois – devait donner à la guerre un caractère de longue durée. Et cela signifiait, d’autre part, l’épuisement prématuré des pays les plus faibles et les moins développés du point de vue économique.

Au point de vue militaire, le plus fort, c’était l’Allemagne, grâce à la puissance de son industrie et grâce à l’organisation moderne, neuve et rationnelle de cette industrie, en dépit d’un régime politique depuis longtemps suranné. Il apparut que la France, avec son organisation économique en grande partie mesquinement bourgeoise, était restée bien en arrière de l’Allemagne, et même un empire colonial aussi puissant que l’Angleterre se trouva être, par suite du caractère plus conservateur et plus routinier de son industrie, inférieur à l’Allemagne.

Lorsque la révolution russe fut amenée par les événements à envisager la question des négociations de paix, nous n’avions aucun doute qu’il nous faudrait, dans ces négociations, solder l’addition de cette guerre de trois ans et demi, à moins que la force du prolétariat révolutionnaire international ne vienne d’un magistral coup de canif lacérer le contrat. Nous savions bien aussi que nous avions dans l’impérialisme allemand un adversaire qui était rempli – jusqu’au bout des griffes – de la conscience de sa force colossale, cette force qui s’est manifestée si nettement au cours de la guerre actuelle.

Tous les arguments de la clique bourgeoise prétendant que nous aurions été infiniment plus forts si nous avions conduit ces négociations de concert avec les alliés sont au fond illogiques. Pour pouvoir, dans un avenir indéterminé, négocier de concert avec les alliés, il aurait fallu d’abord continuer la guerre de concert avec ces alliés; mais, le pays étant épuisé et affaibli, c’est précisément la continuation de la guerre, et non la fin de celle-ci, qui devait encore plus affaiblir et épuiser le pays. Ainsi, nous aurions dû, plus tard, acquitter les frais de la guerre dans des conditions qui auraient été pour nous encore plus défavorables.

Si même il était arrivé que le camp dans lequel la Russie avait été poussée par les combinaisons internationales du tsarisme et de la bourgeoisie, ce camp, à la tête duquel est la Grande-Bretagne, si même il était arrivé que ce camp sortît victorieux de la guerre – admettons pour un instant cette issue peu probable – cela n’aurait nullement signifié, citoyens, que notre pays, lui, ait été victorieux. Car, en continuant la guerre, la Russie devait se trouver, même au sein du camp victorieux de l’Entente, encore plus épuisée et plus ravagée qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Les chefs de ce camp, c’est-à-dire l’Angleterre et l’Amérique, auraient employé, à l’égard de notre pays, exactement les mêmes méthodes que l’Allemagne a pratiquées pendant les négociations de paix. Étant donné ce qu’est la politique des pays impérialistes, ce serait une puérilité stupide et sotte que de se laisser diriger par des considérations autres que celles des intérêts positifs et de la force brutale.

Si donc notre pays est maintenant affaibli, à la face du monde impérialiste, nous ne sommes pas affaiblis parce que nous sommes sortis du cercle de feu de la guerre, ni parce que nous nous sommes libérés des liens des obligations militaires internationales; non, nous sommes affaiblis par suite de la politique du tsarisme et des classes bourgeoises, cette politique contre laquelle nous avons combattu, comme parti révolutionnaire, aussi bien avant la guerre que pendant la guerre elle-même.

Rappelez-vous, citoyens, dans quelles circonstances notre délégation s’était rendue la dernière fois à Brest-Litovsk, en sortant directement de l’une des séances du 3e Congrès panrusse des soviets. Alors nous vous rendîmes compte de l’état des négociations et des exigences de nos ennemis.

Ces exigences, vous vous en souvenez, exprimaient le désir masqué, ou plus exactement, à demi masqué, de réaliser des annexions : annexion de la Lituanie, de la Courlande, d’une partie de la Livonie, les îles Moonsund et une contribution de guerre à demi dissimulée, que nous estimions alors à six ou huit et même jusqu’à dix milliards de roubles.

Au cours de la suspension des négociations, qui a duré à peu près dix jours, il s’est produit en Autriche-Hongrie une fermentation considérable et les grèves ouvrières ont éclaté. Ces grèves ont été le premier résultat de la méthode employée par nous dans la conduite des négociations, le premier résultat atteint par nous auprès du prolétariat des puissances centrales, en présence des prétentions annexionnistes du militarisme allemand.

Combien piteuses sont, à côté de cela, les affirmations de la presse bourgeoise disant qu’il nous avait fallu deux mois de conversation avec von Kuhlmann pour savoir que l’impérialisme allemand nous imposerait des conditions rapaces! Non, cela, nous le savions dès la première heure. Mais, dans cette « conversation » avec les représentants de l’impérialisme allemand, nous avons essayé de trouver un moyen d’accroître la force de ceux qui luttent contre l’impérialisme allemand. Nous ne promettions pas des miracles, mais nous prétendions que notre méthode était la seule qui restât à la démocratie révolutionnaire pour lui assurer la possibilité d’un plus vaste développement.

On peut, naturellement, déplorer que le prolétariat de certains autres pays, et notamment celui des puissances centrales, marche trop lentement dans la voie de la lutte révolutionnaire franche et ouverte. Le rythme de son développement doit être considéré comme trop lent; toujours est-il qu’en Autriche-Hongrie il y a eu un mouvement qui s’était étendu à tout le pays et qui est un effet immédiat et direct des négociations de Brest-Litovsk.

Lorsque je partis d’ici, nous disions que nous n’avions aucune raison de croire que la vague gréviste balaierait le militarisme autrichien et allemand. Si nous l’avions cru, nous aurions, naturellement, donné très volontiers la promesse que certaines personnes attendaient de notre bouche – et qui était de ne conclure, en aucun cas, une paix séparée avec l’Allemagne. Alors, je disais déjà que nous ne pouvions pas faire une telle promesse, qui aurait équivalu à prendre l’engagement de vaincre le militarisme allemand. Car, le secret d’une pareille victoire, nous ne le possédons pas.

Et, comme nous ne pouvions pas prendre sur nous de modifier à bref délai les proportions des forces internationales, nous déclarâmes franchement et loyalement qu’un gouvernement révolutionnaire pouvait, dans certains cas, se voir contraint d’accepter une paix annexionniste. Le déclin de ce gouvernement devait commencer là où il aurait essayé de dissimuler à son propre peuple le véritable caractère de cette paix de brigandage, mais non pas là où, après le combat, il était forcé d’accepter une pareille paix.

En même temps, nous faisions remarquer que nous nous rendions à Brest-Litovsk pour poursuivre les négociations de paix, dans des conditions qui manifestement s’amélioraient pour nous, alors qu’elles empiraient pour nos ennemis. Nous suivions de près le mouvement qui se produisait en Autriche-Hongrie, et il y avait beaucoup de raisons de croire – comme c’était, du reste, l’opinion des députés sociaux-démocrates au Reichstag allemand – que l’Allemagne se trouvait, elle aussi, à la veille de pareils événements.

C’est avec de telles espérances que nous partîmes. Et, dès les premiers jours de notre séjour à  Brest-Litovsk, la télégraphie sans fil nous apportait de Vilna les premières nouvelles relatives au déclenchement à Berlin d’un formidable mouvement gréviste qui, comme en Autriche-Hongrie, se rattachait directement et immédiatement à la marche des négociations de Brest-Litovsk.

Mais, comme l’implique souvent la dialectique de la lutte des classes, les formidables dimensions de ce mouvement prolétarien – tel que l’Allemagne n’en avait encore jamais vu de pareil – devaient précisément avoir pour effet de rendre plus étroite l’union des classes possédantes et de les animer d’un esprit d’intransigeance encore plus grand. Les classes dirigeantes en Allemagne sont douées d’un instinct de conservation assez solide pour se rendre compte que, dans la situation où elles se trouvaient – pressées comme elles l’étaient par les masses populaires – toute concession, même la moindre, serait une capitulation devant le spectre de la révolution.

Et c’est pour cette raison que von Kuhlmann – passé la première période de désarroi dans laquelle il retardait intentionnellement les négociations, ne fixait aucune séance ou les gaspillait en questions secondaires et de pure forme – dès que la grève fut liquidée et qu’il put se convaincre que, pour l’instant, aucun danger ne menaçait plus la vie de ses maîtres, reprit son ton de hautaine assurance et redoubla d’agressivité.

Nos pourparlers se compliquèrent du fait de la participation de la Rada de Kiev. Nous l’avions déjà annoncé la fois précédente. La délégation de la Rada de Kiev parut au moment où la Rada possédait en Ukraine une organisation assez forte et où l’issue du combat ne se laissait pas encore prévoir. C’est précisément alors que nous proposâmes officiellement à la Rada de conclure avec nous un traité, comme conditions préalables duquel nous demandions à la Rada de qualifier Kalédine et Kornilov de contre-révolutionnaires et de ne pas s’opposer à notre lutte contre eux.

La délégation de la Rada de Kiev arriva à Brest-Litovsk au moment précis où nous espérions conclure avec elle un accord aussi bien ici que là-bas. Là-bas aussi nous déclarâmes que, tant qu’elle serait reconnue par le peuple de l’Ukraine, nous consentirions à l’admettre aux négociations en qualité de partie contractante autonome. Mais plus se développaient les événements en Russie et en Ukraine, plus l’antagonisme devenait aigu entre les couches populaires de l’Ukraine et de la Rada, et plus la Rada montrait de propension à conclure avec les gouvernements des puissances centrales le premier traité de paix venu et, en cas de besoin, à faire intervenir le militarisme allemand dans les affaires intérieures de la République russe, pour protéger la Rada contre la révolution russe.

C’est le 9 février (date du calendrier moderne) que, comme nous l’apprîmes, les négociations de paix poursuivies à notre insu entre la Rada et les puissances centrales devaient être signées. Le 9 février est l’anniversaire de la naissance du roi Léopold de Bavière et, selon l’usage des pays monarchiques, c’est pour ce jour de fête qu’avait été fixée – j’ignore si c’est avec l’assentiment de la Rada de Kiev – la solennité de cet acte historique. Le général Hoffmann fit tirer le canon en l’honneur de Léopold de Bavière, après avoir demandé à la délégation de Kiev de procéder à ce salut d’honneur – car le traité de paix attribuait Brest-Litovsk à l’Ukraine.

Mais les événements prirent une telle tournure que, au moment où le général Hoffmann demandait à la Rada de Kiev l’autorisation de faire tirer le canon, il ne restait plus à la Rada, en dehors de Brest-Litovsk, beaucoup de territoires. Conformément aux dépêches que nous venions de recevoir de Petrograd nous fîmes connaître officiellement aux délégations des puissances centrales que la Rada de Kiev n’existait plus – circonstance qui n’était nullement indifférente pour la marche des négociations de paix.

Nous proposâmes au comte Czernin d’envoyer en Ukraine des représentants, accompagnés de nos officiers, afin de pouvoir constater de visu si son co-contractant, la Rada de Kiev, existait ou non. Le comte Czernin eut l’air d’accepter celle proposition; mais, quand nous lui demandâmes si cela signifiait aussi que le traité avec la délégation de Kiev ne serait pas signé avant le retour de ses mandataires, il fut pris de doute et s’offrit à poser la question à von Kuhlmann. Mais, après avoir posé la question, il nous fit parvenir une réponse négative.

C’était le 8 février, et le 9, il fallait que le traité fût signé; il n’y avait pas d’ajournement possible. Non seulement à cause de l’anniversaire de la naissance du roi Léopold de Bavière, mais aussi pour une raison plus importante, que von Kuhlmann avait certainement fait comprendre au comte Czernin : « Si maintenant nous envoyions nos représentants en Ukraine, ils pourraient, en fait, finir par se convaincre que la Rada n’existe plus. Et alors nous aurions devant nous pour tout potage une seule délégation panrusse, ce qui réduirait nos chances dans les négociations... »

De la part de la délégation austro-hongroise, on nous disait : « Quittez le terrain des principes, posez la question sur une base plus pratique, et alors vous pourrez causer avec la délégation allemande... II n’est pas possible que les Allemands continuent la guerre simplement à cause des îles Moonsund, pourvu que vous présentiez cela d’une façon concrète...

Nous répondîmes : « Soit, nous sommes tout disposés à mettre à l’épreuve la condescendance de vos collègues de la délégation allemande. Jusqu’à présent, nous avons discuté sur le droit de libre disposition des Lithuaniens, des Polonais, des Livoniens, des Lettons, des Estoniens et autres, et nous avons établi pour tous ces pays qu’il ne saurait être question de libre disposition. Maintenant nous allons voir quelle est votre opinion à l’égard de la libre disposition d’un autre peuple, à savoir le peuple russe, et quelles sont vos intentions et les plans de stratégie militaire que vous dissimulez derrière l’occupation par vous des îles Moonsund. Car ces îles ont une importance défensive, soit qu’elles fassent partie de la République autonome d’Estonie, soit qu’elles appartiennent à la République fédérative de Russie; mais, aux mains de l’Allemagne, elles acquièrent une valeur offensive et menacent le centre véritable de la vie de notre pays et, tout particulièrement, Petrograd. »

Mais le général Hoffmann, naturellement, ne fit pas la moindre concession. Arriva l’heure de la décision. La guerre, nous ne pouvions pas la déclarer; nous étions trop faibles. L’armée avait perdu sa cohésion intérieure. Pour sauver notre pays, pour l’empêcher de se désagréger complètement, nous devions d’abord  rétablir la liaison intérieure entre les masses des travailleurs. Ce lien psychologique ne peut être créé que par la voie d’un travail productif s’opérant aux champs, à la fabrique et à l’atelier.

Nous devions réinstaller les masses travailleuses, qui ont tant souffert des maux inouïs et des épreuves épouvantables de la guerre, dans leurs champs et dans leurs fabriques, où elles se retrouveront et se fortifieront grâce au travail, et c’est par ce seul moyen que nous pourrons créer une discipline intérieure. C’est là la seule ressource pour ce pays, qui expie maintenant les fautes du tsarisme et de la bourgeoisie.

Nous sommes contraints de mettre fin à la guerre, et nous retirons l’armée du champ de carnage. Mais en même temps nous nous écrions à la face du militarisme allemand :

« La paix que vous nous imposez est une paix de violence et de rapine. Nous ne voulons pas permettre que vous, messieurs les diplomates, vous puissiez dire aux ouvriers allemands : vous prétendiez que nos exigences étaient des conquêtes et des annexions, mais voyez, nous vous apportons sous ces exigences l’aval de la révolution russe! – Oui, nous sommes faibles; nous ne pouvons pas maintenant faire la guerre; mais nous possédons assez d’énergie révolutionnaire, pour montrer que, selon notre libre arbitre, nous ne mettons pas notre signature au bas d’un traité que vous écrivez avec votre sabre sur le corps de peuples vivants. »

Et nous avons refusé de signer. Je crois, camarades, que nous avons fait ce qu’il fallait faire.

Camarades, je ne prétendrai pas qu’une attaque de l’Allemagne contre nous est impossible. Une telle affirmation serait trop risquée, quand on se représente quelle est la force du parti impérialiste en Allemagne. Mais je crois que l’attitude que nous avons prise dans cette question a, dans une large mesure, accru pour le militarisme allemand la difficulté de l’attaque.

Cependant, qu’arriverait-il si l’Allemagne venait à nous attaquer? À cela nous ne pouvons faire qu’une réponse : si, dans notre pays, qui est épuisé, et dans un état désespéré, si dans notre pays on peut stimuler encore le courage des éléments révolutionnaires et capables de vivre, si chez nous, la lutte pour la défense de notre révolution et du foyer de cette révolution est encore possible, ce n’est là que la résultante de la situation que nous venons de créer, et l’effet de la décision par laquelle nous nous sommes retirés du combat tout en refusant de signer le traité de paix.

Chapitre 33 – La seconde guerre et la signature du traité de paix

Dans les premiers jours qui suivirent la rupture des négociations, le gouvernement allemand hésita et ne sut quel chemin prendre. Les politiciens et les diplomates croyaient apparemment que le principal était acquis et qu’on n’avait aucune raison de courir après nos signatures.

Mais le parti militaire, lui, était dans tous les cas disposé à briser les cadres tracés par le gouvernement allemand dans le traité de Brest-Litovsk. Le professeur Kriege, membre de la délégation allemande, dit bien à l’un des membres de notre délégation que, dans les circonstances actuelles, il ne pouvait pas être question d’une marche en avant des troupes allemandes à l’intérieur de la Russie. Le comte Mirbach, qui était alors à la tête de la mission allemande à Petrograd, partit pour  Berlin avec l’assurance que l’accord au sujet de l’échange des prisonniers de guerre était complet.

Mais tout cela n’empêcha pas le général Hoffmann, cinq jours après la rupture des négociations  de Brest-Litovsk, de déclarer que l’armistice avait pris fin, le délai de sept jours ayant été antidaté par lui, c’est-à-dire compté à partir de la dernière séance de Brest-Litovsk. Faire ici les frais d’un mouvement d’indignation au sujet de cette violence serait certainement déplacé : le tout s’accorde excellemment avec le caractère général de la moralité diplomatique et militaire des classes dominantes.

La nouvelle marche en avant des troupes allemandes eut lieu dans des conditions qui, pour la Russie, étaient quasi mortelles. Au lieu du délai d’une semaine qui avait été convenu, nous n’avions qu’un délai de deux jours avant la reprise des hostilités. Cette circonstance accrut encore la panique dans l’armée, qui se trouvait déjà dans un état de décomposition chronique, De résistance, il pouvait à peine en être question. Les soldats ne voulaient pas croire que les Allemands attaqueraient de nouveau, après que nous avions déclaré que l’état de guerre n’existait plus. La retraite panique paralysait même la volonté des corps de troupes qui étaient disposés à combattre.

C’est dans les quartiers ouvriers de Petrograd et de Moscou que l’indignation contre cette marche en avant des Allemands, qui était un acte de trahison et même de brigandage absolu, atteignait le plus haut degré d’acuité. Les ouvriers étaient, pendant ces journées et ces nuits de surexcitation, prêts à s’enrôler dans l’armée par dizaines de milliers. Mais le côté organisation était resté très en retard. Les divers corps de partisans, qui étaient pleins d’enthousiasme, durent se convaincre, lors des premières rencontres sérieuses avec les troupes régulières allemandes, de leur infériorité. De là vint un état de dépression extrême.

La vieille armée était depuis déjà longtemps mortellement atteinte, et elle se décomposait en une multitude de tronçons isolés qui encombraient les routes et les carrefours. Dans l’état d’épuisement général où se trouvait le pays et dans le marasme effrayant de l’industrie et des moyens de communication, une nouvelle armée ne pouvait être créée que très lentement. Le seul obstacle sérieux qui se trouvait sur le chemin de l’avance allemande était la distance…

L’attention du gouvernement austro-hongrois était principalement fixée sur l’Ukraine. La Rada fit demander directement, par sa délégation de Brest-Litovsk, aux gouvernements des puissances centrales, une assistance militaire contre les soviets, qui venaient de triompher sur tout le territoire de l’Ukraine. C’est ainsi que la démocratie des petits-bourgeois de l’Ukraine avait volontairement ouvert la porte à l’invasion étrangère dans sa lutte contre la classe ouvrière et contre les paysans pauvres.

En même temps, le gouvernement de Svinhufvud[1] appelait à son aide les baïonnettes allemandes contre le prolétariat finlandais. Le militarisme allemand se chargeait ouvertement, à la face du monde entier, d’être le bourreau de la révolution ouvrière et paysanne de Russie.

Dans les rangs de notre parti s’engagèrent d’ardents débats sur la question de savoir si, étant données les circonstances, nous devions accepter l’ultimatum allemand et signer le nouveau traité, ce traité qui – aucun de nous n’en doutait – contiendrait des conditions infiniment plus dures que celles qui nous avaient été présentées à Brest-Litovsk.

Les uns pensaient que, pour le moment, en raison de l’intervention armée des Allemands dans les luttes intérieures qui se déroulaient sur le sol de la République russe, il ne convenait pas de créer pour une des parties de la Russie un état de paix et de rester passif, pendant que, dans le Sud et dans le Nord, les troupes allemandes édifieraient le régime de la dictature bourgeoise.

Les autres, à la tête desquels se trouvait Lénine, estimaient que chaque instant de délai et de répit, si court fût-il, aurait la plus grande importance pour la consolidation intérieure et pour le développement de la capacité défensive de la Russie. Après que notre impuissance à repousser présentement l’invasion ennemie avait si tragiquement éclaté aux yeux du pays et du monde entier, la conclusion de la paix devait être considérée comme un acte qui nous était imposé par la dure loi de disproportion des forces. Il serait puéril de se laisser guider ici uniquement par l’abstraite morale révolutionnaire. Ce qu’il faut, ce n’est pas périr avec honneur, mais remporter la victoire finale.

La révolution russe veut vivre, elle doit vivre, et elle est obligée, par tous les moyens dont elle dispose, d’éviter un combat au-dessus de ses forces, afin de gagner ainsi du temps, en attendant que le mouvement révolutionnaire de l’Europe occidentale vienne à son aide. Pour l’instant, l’impérialisme allemand soutient un dur combat contre le militarisme de l’Angleterre, de la France et de l’Amérique. C’est cela seul qui rend possible la conclusion de la paix entre la Russie et l’Allemagne. Il faut profiter de la situation. L’intérêt de la révolution, voilà la loi suprême. Puisque nous ne sommes pas en état de refuser la paix, tous devons l’accepter; nous devons nous assurer un instant de répit, afin de travailler de toutes nos forces à l’intérieur du pays et, en particulier, à la création d’une armée.

Au Congrès du Parti communiste comme au quatrième Congrès des soviets, ce furent les partisans de la conclusion de la paix qui triomphèrent. Se joignirent à eux un grand nombre de ceux qui, même en janvier, avaient estimé qu’il était impossible de signer le traité de Brest-Litovsk.

« Alors, s’écriaient-ils, notre acceptation du traité aurait été regardée par les ouvriers anglais et français comme une misérable capitulation effectuée sans tentative de combat. Même les basses insinuations des chauvins anglais et français sur les machinations secrètes du gouvernement des soviets avec les Allemands auraient pu – au cas où nous aurions signé la paix – trouver créance dans certains milieux ouvriers de l’Europe occidentale. Mais, maintenant que nous avons refusé de signer le traité de paix, après la nouvelle marche en avant des ennemis, après les efforts que nous avons faits pour les arrêter, et après que notre faiblesse militaire s’est manifestée avec une formidable évidence aux yeux du monde entier, personne n’osera plus nous reprocher de capituler sans combattre. »

Le traité de Brest-Litovsk dans sa seconde teneur, encore plus rigoureuse pour nous que la première, fut donc signé et ratifié.

Cependant, en Ukraine et en Finlande, les valets du bourreau germanique continuaient leur besogne, et menaçaient de plus en plus le centre effectif de la vie de la Grande-Russie. C’est ainsi que désormais la question de l’existence de la Russie comme pays indépendant est indissolublement liée à la question de la révolution européenne.

Chapitre 34 – Conclusion

Lorsque notre parti s’empara du pouvoir, noue connaissions d’avance toutes les difficultés que nous allions rencontrer. Au point de vue économique, le pays, par suite de la guerre, était épuisé jusqu’au dernier degré. La Révolution avait détruit le vieil appareil administratif, sans avoir le temps d’en créer un nouveau pour le remplacer. Des millions de travailleurs avaient été, dans cette guerre de trois ans, projetés hors des cellules économiques du pays, déclassés et moralement écrasés. L’énorme industrie de guerre, reposant sur une base économique insuffisamment préparée, dévorait les forces vives du peuple.

La démobilisation de cette industrie soulevait les plus grandes difficultés. Des phénomènes d’anarchie économique et politique s’étendaient sur tout le territoire du pays. Les paysans russes avaient été, pendant, des siècles, maintenus agglomérés, d’une façon élémentaire, par la discipline barbare du pays et comprimés de haut en bas par la discipline de fer du tsarisme. Or, le développement économique avait ruiné la première et la révolution avait détruit la seconde de ces disciplines.

Au point de vue psychologique, la révolution signifiait pour les masses paysannes le réveil de la personnalité humaine. Les formes anarchiques de ce réveil étaient les conséquences inévitables de l’oppression jusqu’alors subie. On ne peut arriver à établir un nouvel ordre de choses, reposant sur le contrôle de la production par les travailleurs eux-mêmes, qu’en éliminant continuellement et radicalement les manifestations anarchiques de la révolution.

Mais, d’autre part, les classes possédantes, même quand elles ont été chassées du pouvoir, ne veulent pas abandonner leurs positions sans combattre. La révolution a posé, de la façon la plus radicale, la question de la propriété privée du sol et des moyens de production – question de vie ou de mort pour les classes capitalistes. Au point de vue politique, cela signifie une guerre civile  tantôt dissimulée et tantôt à découvert, toujours acharnée et continue. Mais la guerre civile, quant à elle, entretient inévitablement toutes les tendances anarchiques existant dans le mouvement des masses ouvrières. C’est ainsi que, lorsque l’industrie, les finances, les moyens de communication et le ravitaillement sont en décadence, une guerre civile permanente engendre des difficultés inouïes dans l’œuvre de production et d’organisation.

Néanmoins, le Gouvernement des soviets a le droit d’envisager l’avenir avec une pleine confiance. Seul un calcul exact de toutes les ressources du pays, seule une organisation rationnelle de la production, c’est-à-dire une organisation établie sur un plan d’ensemble, et seule une répartition économe et raisonnable de tous les produits peuvent sauver le pays. Or, c’est cela qui est le socialisme. Ou bien déchéance définitive au rang d’une simple colonie, ou bien renaissance socialiste – voilà les deux alternatives devant lesquelles est placé notre pays.

La guerre a miné le sol de l’univers capitaliste tout entier. C’est là ce qui fait notre invincible force. Le cercle de fer de l’impérialisme dont nous sommes étranglés sera brisé par la révolution prolétarienne. Nous n’en doutons pas un seul instant, pas plus que, durant les longues années de notre lutte souterraine contre le tsarisme, nous n’avons douté de son inévitable effondrement.

Combattre, serrer les rangs, instaurer la discipline ouvrière et l’ordre socialiste, accroître la productivité du travail, et n’avoir peur d’aucun obstacle, voilà notre devise. L’histoire travaille pour nous. Tôt ou tard la révolution prolétarienne éclatera en Europe et en Amérique, et apportera la délivrance, non seulement à l’Ukraine, à la Pologne, à la Lituanie, à la Courlande et à la Finlande, mais aussi à toute l’humanité souffrante.


[1] Chef du gouvernement bourgeois finlandais.