Agression du Venezuela : la « Doctrine Donroe » à l’œuvre

L’enlèvement de Maduro et l’intervention militaire au Venezuela ne sont pas une opération de police contre la drogue, mais une brutale réaffirmation de l’hégémonie américaine. Avec sa « Doctrine Donroe », Trump tombe le masque : l’objectif est de piller le pétrole et de chasser la Chine d’Amérique latine. Jorge Martin analyse cette escalade impérialiste et ses conséquences mondiales.
  • Jorge Martin
  • mar. 6 janv. 2026
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La criminelle intervention militaire contre le Venezuela et l’enlèvement de son président sont la première manifestation pratique de la nouvelle « Stratégie de Sécurité Nationale » américaine. Washington est déterminé à défendre son emprise sur l’hémisphère occidental (qu’il considère comme sa chasse gardée) et à en expulser tous les « acteurs non-hémisphériques », à commencer par la Chine.

Cette opération militaire a été suivie d’une délirante conférence de presse au cours de laquelle Donald Trump et Marco Rubio ont glorifié la puissance des États-Unis et lancé des menaces contre la Colombie, le Mexique et Cuba. Depuis, Trump a déclaré (de nouveau) que les Etats-Unis ont besoin du Groenland pour « des raisons de sécurité nationale ». Il a promis de s’en occuper « sous deux mois ». Ce ne sont pas des paroles en l’air.

Le faux prétexte du narcotrafic

Soyons clairs : cette agression impérialiste éhontée contre un pays souverain n’a strictement rien à voir avec le trafic de drogue. Tout le monde sait – à commencer par les services de renseignement américains – que le fentanyl ne vient pas du Venezuela. Ce pays ne produit pas davantage de cocaïne et ne joue qu’un rôle très secondaire dans son trafic.

Les frappes contre des petits bateaux à moteur dans la mer des Caraïbes et le Pacifique, ces cinq derniers mois, n’avaient rien à voir avec l’épidémie de drogues qui sévit aux États-Unis – et tout à voir avec des menaces impérialistes visant à soumettre le Venezuela aux dictats de Washington.

Dans la foulée de l’intervention américaine et de l’enlèvement de Maduro, les libéraux – aux États-Unis et ailleurs – ont protesté contre le caractère illégal de ces actions, au regard du « droit international ». Ils ont réclamé une intervention de l’ONU et de l’OEA. 

C’est totalement hypocrite. Le « droit international » n’est qu’une couverture occasionnelle à la domination des grandes puissances. Les présidents américains n’ont jamais respecté les subtilités juridiques, et nombre d’entre eux (Républicains ou Démocrates) ont violé les lois (américaines ou internationales) pour mener des interventions impérialistes. Lorsqu’ils peuvent bénéficier du feu vert de l’ONU, ils ne s’en privent pas. Mais à défaut, ils passent outre.

Notre opposition à l’agression du Venezuela et à l’enlèvement de Maduro ne se fonde pas sur un point de vue juridique. Ces actions n’auraient pas été moins criminelles si elles avaient eu l’aval du Congrès américain ou de l’ONU. Nous nous y opposons parce qu’il s’agit d’une agression impérialiste qui sert les intérêts de la classe dirigeante américaine – et qui va à l’encontre des intérêts des travailleurs du monde entier.

L’enlèvement d’un président en exercice n’est pas une nouveauté. L’impérialisme américain et la CIA ont régulièrement assassiné des chefs d’État (Lumumba, Allende, Khadafi, entre autres) ou renversé des gouvernements au moyen de coups d’État (Cuba, Guatemala, Brésil, République dominicaine, Iran, Chili, Argentine, Paraguay, Bolivie, Venezuela, Grenade, et tant d’autres). Ce sont des méthodes classiques de l’impérialisme américain et de la CIA. Le président du Panama, Noriega, et le président d’Haïti, Aristide, ont été kidnappés et exfiltrés de leur pays, eux aussi, respectivement en 1989 et en 2004.

La seule différence, c’est que Donald Trump ne cherche pas à fournir des excuses très élaborées pour justifier l’agressivité de l’impérialisme américain. Il n’évoque ni les droits de l’homme, ni les droits des femmes, ni la violation du droit international ou de telle frontière. Il n’hésite pas à dire les choses franchement. Lors de la conférence de presse du 3 janvier, il a clairement affirmé que les États-Unis allaient diriger directement le Venezuela, et que le pétrole vénézuélien serait livré aux multinationales américaines.

Restaurer la démocratie ?

Le document sur la « Stratégie de Sécurité Nationale » souligne que les États-Unis n’imposeront pas de régime démocratique aux autres pays; ils se contenteront de leur imposer des gouvernements « amis » (composés d’obéissants laquais).

L’enlèvement de Maduro n’a rien à voir avec la régularité des élections de 2024. Par exemple, il ne fait aucun doute que Petro, en Colombie, et Sheinbaum, au Mexique, ont remporté des élections démocratiques, mais cela n’empêche pas Trump de les menacer ouvertement et de les accuser – sans le moindre fondement – d’être liés aux cartels de la drogue.

Hugo Chavez a remporté 19 élections et référendums parfaitement démocratiques entre 1998 et 2013. Cela n’a pas empêché l’impérialisme américain de tenter de le renverser à plusieurs reprises, notamment lors de la tentative de coup d’État d’avril 2002.

Inversement, Trump – comme ses prédécesseurs – soutient le prince Mohammed ben Salmane, en Arabie Saoudite, qui ne s’est pourtant jamais soumis au moindre scrutin (démocratique ou non). Quant au criminel de guerre Netanyahou, il était invité aux agapes du Nouvel An, à Mar-a-Lago, au moment même où Trump ordonnait l’attaque contre le Venezuela.

Les États-Unis affirment qu’Edmundo Gonzales – le candidat réactionnaire de l’opposition vénézuélienne qui a remplacé Maria Corina Machado – a remporté l’élection présidentielle de 2024, ce qui en ferait le président légitime du Venezuela. Cependant, lors de la conférence de presse du 3 janvier, Trump a déclaré que Machado était une « femme gentille », mais qu’elle n’avait pas suffisamment de soutien au Venezuela pour diriger ce pays. Puis Trump a expliqué que Rubio avait longuement discuté au téléphone avec Delcy Rodriguez (la vice-présidente du Venezuela), laquelle aurait accepté toutes les exigences américaines.

Il semble donc que les impérialistes américains s’efforcent de tirer les leçons de leurs dernières interventions militaires à l’étranger. En Irak et en Libye, la destruction des appareils d’État ont débouché sur des situations chaotiques, aux antipodes de « l’environnement favorable aux affaires » et de la stabilité dont l’impérialisme américain a besoin.

En écartant Machado au profit de Rodriguez, Trump semble vouloir agir par l’intermédiaire d’acteurs garantissant – espère-t-il – le contrôle des forces armées et de l’appareil d’État vénézuélien en général, de façon à éviter le scénario d’une guerre civile.

La réponse du Venezuela

Trump a fait clairement comprendre à Delcy Rodriguez que si elle n’obéissait pas à ses dictats, elle subirait le même sort que Maduro. Washington se comporte comme une mafia dans son pré-carré : la protection se payera en pétrole et autres ressources – sinon… Ce message est adressé non seulement au Venezuela, mais à l’ensemble du continent.

Dans le même temps, de nombreux Vénézuéliens se demandent pourquoi l’opération américaine du 2 janvier, qui a duré plusieurs heures, a rencontré si peu de résistance. Aucun soldat américain n’a été tué; les hélicoptères de l’armée américaine ont survolé Caracas longuement et sans difficulté majeure. À l’heure où nous écrivons ces lignes, aucun dirigeant vénézuélien – civil ou militaire – n’a fourni d’explication à ce propos.

Ceci nourrit d’intenses spéculations sur une possible trahison de Maduro par son entourage. Rubio a déclaré que la CIA avait réussi à placer l’un de ses agents dans l’entourage immédiat de Maduro. Mais certains vont jusqu’à affirmer que Delcy Rodriguez elle-même aurait conclu un accord préalable avec les États-Unis.

Aucune preuve n’étaye cette théorie, mais son existence même découle de la façon dont l’opération américaine s’est déroulée, de la résistance apparemment minimale qu’elle a rencontrée, du long silence des autorités vénézuéliennes et, enfin, des appels au calme formulés par ces mêmes autorités.

Dans la foulée du Conseil des ministres du 4 janvier, Delcy Rodriguez a déclaré : « Nous invitons le gouvernement américain à travailler conjointement à un agenda de coopération axé sur un développement partagé dans le cadre du droit international ».

C’est un message de conciliation – et non de résistance face à une agression brutale. Rodriguez ne demande même pas la libération du président Maduro. Selon les médias américains, le gouvernement vénézuélien aurait aussi demandé aux États-Unis de rouvrir leur ambassade à Caracas.

Le Venezuela n’a que deux options. Soit il résiste à l’assaut américain au moyen d’une mobilisation massive des travailleurs, des paysans et des pauvres, tout en lançant un appel aux masses d’Amérique latine et du monde entier; soit il se soumet complètement aux dictats de Washington et lui livre l’ensemble de ses ressources naturelles.

Le Thermidor de Maduro

Une authentique direction révolutionnaire se lancerait dans la première voie. Cependant, depuis que Maduro est arrivé au pouvoir, il y a 12 ans, nous avons assisté au développement graduel et ininterrompu d’une contre-révolution thermidorienne au Venezuela. Alors que Chavez encourageait la participation directe des masses dans la vie politique, Maduro l’a bureaucratiquement étouffée.

Le contrôle ouvrier a été écrasé. Des entreprises nationalisées ont été privatisées. Des paysans ont été chassés de terres qui avaient été expropriées par Chavez. Les conventions collectives et les droits des travailleurs ont été détruits. Des militants syndicaux ont été emprisonnés. Des partis de gauche (y compris le Parti Communiste vénézuélien) ont été privés du droit de participer aux élections. De fait, il ne reste plus grand-chose de la révolution bolivarienne.

Cette contre-révolution thermidorienne a été menée, cyniquement, sous la bannière du « socialisme », du « bolivarisme » et du « chavisme ». En conséquence, ces idées ont été discréditées. Un processus de profonde démoralisation s’est développé dans la masse des travailleurs et des pauvres vénézuéliens.

À présent, les impérialistes américains sont ivres de leur puissance et de leur victoire. Cependant, c’est une chose de capturer Maduro sans faire de victimes du côté américain (il y en a eu autour de 80, civiles et militaires, du côté vénézuélien). C’en est une autre – beaucoup plus compliquée – de diriger directement le Venezuela et d’éliminer la présence chinoise en Amérique latine.

Tout gouvernement, à Caracas, qui s’efforcera de mettre en œuvre les exigences de Trump concernant les ressources naturelles du pays, finira par se heurter à l’opposition du peuple vénézuélien. Au Venezuela comme dans l’ensemble de l’Amérique latine, il y a d’énormes réserves de fiers et sains sentiments anti-impérialistes. Des millions de Vénézuéliens, y compris parmi ceux qui ne soutiennent pas Maduro, rejetteront fermement la perspective d’un démantèlement de la PDVSA, l’industrie pétrolière vénézuélienne, au profit des Américains.

Une « Doctrine Donroe »?

La lutte des États-Unis contre la présence chinoise en Amérique latine ne sera pas une mince affaire. Le fait est que, désormais, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Amérique du Sud. Le géant chinois a construit d’étroites relations économiques avec le Brésil, le Chili, l’Argentine, l’Équateur, le Pérou, la Colombie, etc., et ne compte pas s’arrêter là.

Même des pays dont les gouvernements soutiennent Trump – comme l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, l’Équateur et le Chili – ne peuvent pas se permettre de rompre leurs liens économiques avec la Chine. Par exemple, est-ce que les États-Unis vont pouvoir acheter les grandes quantités de cuivre, de soja et de viande que ces pays exportent en Chine?

Dans sa conférence de presse, Trump a parlé d’en revenir à la Doctrine Monroe (sous le nom de Doctrine « Donroe »), dont le mot d’ordre était : « l’Amérique aux Américains ». À l’époque (1823), il s’agissait d’une tentative d’écarter du continent d’autres puissances (européennes), même si les États-Unis n’avaient pas encore les moyens d’y parvenir. Ce à quoi nous assistons, aujourd’hui, se rapproche beaucoup plus de la politique de Roosevelt, après le blocus naval du Venezuela en 1902-03, lorsque les États-Unis se sont arrogés le droit d’intervenir militairement dans les pays latino-américains.

Ceci ne manquera pas de provoquer des conflits – non seulement avec la Chine, mais aussi avec les masses d’Amérique latine, qui se mobiliseront contre l’agressivité impérialiste des États-Unis.

Les actions de Trump au Venezuela seront perçues par d’autres pays – la Chine et la Russie – comme un feu vert pour mener la même politique dans leurs propres sphères d’influence. Dans les faits, le président des États-Unis admet qu’il ne peut pas vaincre la Russie en Ukraine, mais souligne qu’il peut imposer sa domination sur le continent américain. Xi Jinping en prendra note, lui-aussi.  

Comme communistes, nous rejetons cette nouvelle agression impérialiste américaine. Nous nous tenons inconditionnellement du côté du Venezuela. Le seul moyen de lutter efficacement contre l’impérialisme, c’est la lutte massive des travailleurs en Amérique latine, aux États-Unis et à l’échelle mondiale. Le capitalisme à son stade impérialiste est un système en crise, un système de guerres, de violences et d’oppressions. Seul le renversement du capitalisme ouvrira la perspective d’un monde de paix et de prospérité pour tous.