Contrairement à ce qu’en dit la presse canadienne, le tireur de Montréal n’avait rien d’un marxiste

Les idées du tireur n’avaient pas grand-chose en commun avec ce qu’une personne sensée qualifierait de convictions de gauche.
  • Marco La Grotta
  • mer. 24 juin 2026
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Montréal a été secouée lundi lorsqu’un tireur a ouvert le feu dans le quartier de Côte-des-Neiges. Trois personnes ont trouvé la mort, dont le tireur. La droite canadienne et les grands médias n’ont pas tardé à attribuer cette attaque à la gauche ou à l’antisémitisme –voire aux deux.

Le matin du 22 juin, des résidents de Côte-des-Neiges ont signalé voir un canon de fusil dépasser d’une fenêtre de l’hôtel Hilton. Les médias ont émis l’hypothèse que cet homme, identifié comme étant Seth Hatfield, de Lethbridge, en Alberta, tirait en direction du siège social d’Aylo, la société mère du site Web pornographique Pornhub, situé juste en face de l’hôtel.

Dans les minutes qui ont suivi, les policiers ont échangé des coups de feu avec le tireur à l’extérieur de l’hôtel. Le policier Mohamed Lamine Benredouane est mort dans la fusillade, ainsi qu’un civil, Michel Mizrahi, qui semble avoir été abattu par erreur par une policière dans un moment de confusion. Le tireur a été abattu par la police peu après.

Le mobile de l’attentat semble être établi par un manifeste de 104 pages publié par le tireur peu avant son attaque, un document qui a déjà fait le tour du Web. Dans ce manifeste, rédigé dans le style d’un article universitaire et truffé de citations, le tireur s’en prend violemment à « l’État hypergamique » – un terme utilisé par certains membres de la communauté des « incels » pour décrire une société dans laquelle les femmes sont encouragées à fréquenter ou à marier uniquement les hommes les plus riches ou les plus séduisants.

Une lecture rapide de ce manifeste interminable révèle que l’auteur étaye ses opinions par des références à Marx et à Lénine, ainsi qu’à divers philosophes grecs et à des études universitaires. Le document accuse le capitalisme et le libéralisme d’avoir créé une situation dans laquelle les femmes se sont vu accorder trop d’indépendance — une évolution qui, selon l’auteur, nuit à la société. L’industrie de la pornographie est désignée comme un acteur particulièrement pernicieux, ce qui semble expliquer pourquoi il a choisi les bureaux d’Aylo comme cible.

L’auteur propose comme solution l’éradication du capitalisme, qui ne peut être réalisée que par des actes de « terreur révolutionnaire » et la formation d’une « avant-garde » hautement secrète — un rôle qu’il se voyait sans doute jouer lors de l’attaque. Le document encourage ses lecteurs à suivre ses traces, en identifiant des cibles potentielles (les PDG, les politiciens et les chirurgiens esthétiques figurent en tête de liste) et diverses méthodes pour infliger de la violence. Le manifeste se termine par un appel sinistre : « TUEZ-LES TOUS ».

Ne jamais perdre l’occasion de profiter d’une tragédie

Les journaux canadiens n’ont pas tardé à exploiter l’attaque à leurs propres fins. Au Québec, Patrick Lagacé de La Presse a qualifié le tireur d’« incel marxiste » dans le titre d’un de ses articles. Pour ne pas être en reste, le journal de droite National Post a publié un éditorial intitulé « Le tireur de Montréal était un communiste révolutionnaire ». Le message est clair : Hatfield était un gauchiste, et ses actes prouvent que la gauche est assoiffée de sang.

En réalité, bien que le manifeste de Hatfield fasse référence au capitalisme et comporte des citations marxistes, ses idées n’avaient pas grand-chose en commun avec ce qu’une personne sensée qualifierait de convictions de gauche. 

Marx et Engels ont longuement écrit sur la manière dont la société de classes conduit à l’oppression des femmes (la « grande défaite historique du sexe féminin », pour reprendre les termes d’Engels) et ont adhéré sans réserve à la cause de la libération des femmes – un fait que même un rapide coup d’œil à leurs écrits suffirait à révéler. Les écrits de Lénine dénoncent systématiquement le terrorisme individuel, qu’il considérait comme préjudiciable aux intérêts de la classe ouvrière.

Sur le fond, le manifeste de Hatfield s’inspire bien davantage des idées défendues par la droite politique que par la gauche. On y retrouve notamment divers arguments tirés directement des masculinistes, très populaires dans les milieux de droite, ainsi que des commentaires dénonçant « l’immigration de masse » vers les pays occidentaux. L’auteur se distancie délibérément des partis de gauche modernes, qu’il accuse de promouvoir des comportements « dégénérés » dans la société – un argument qui aurait pu être tiré au hasard de n’importe quel numéro du National Post.

Sans surprise, ces passages du manifeste de Hatfield n’ont guère retenu l’attention de la droite.

Une attaque antisémite?

D’autres commentateurs ont tenté de présenter cette attaque comme un acte terroriste contre la communauté juive de Montréal. Parmi eux, on retrouve des médias comme Rebel News, ainsi que des personnalités publiques telles que Ben Mulroney. Dahlia Kurtz, une influenceuse sioniste, a publié peu après la fusillade un message affirmant que « l’Intifada s’est bel et bien mondialisée » – une tentative à peine voilée d’établir un lien entre la fusillade et le mouvement pro-palestinien.

Ils invoquent comme preuve le fait que la fusillade ait eu lieu dans un « quartier juif », ainsi que le fait que Hatfield ait exprimé des opinions apparemment antisémites dans son manifeste – parmi bien d’autres opinions délirantes. Cependant, leurs affirmations s’effondrent dès qu’on les examine un tant soit peu de plus près.

Il convient de noter que la plupart des commentaires présentant les événements de lundi comme une attaque antisémite s’adressaient à un public canadien anglophone vivant à l’extérieur de Montréal. Pourquoi? Peut-être parce que toute personne vivant à Montréal sait bien que Côte-des-Neiges n’est en aucun cas un « quartier juif », mais un quartier multiethnique dans lequel les Juifs ne constituent qu’une petite partie de la population.

De plus, si l’objectif de Hatfield était de s’en prendre à des Juifs, pourquoi aurait-il eu besoin de se rendre de l’Alberta au Québec pour le faire? Et pourquoi dans ce quartier en particulier, alors qu’il en existe tant d’autres liés à la communauté juive de Montréal? En réalité, le choix de l’emplacement par Hatfield n’avait probablement rien à voir avec le fait de cibler des Juifs, mais plutôt avec la proximité du siège social d’Aylo, qui était sans aucun doute sa cible.

D’autres ont invoqué la mort par balle de Michel Mizrahi, un homme juif, comme preuve du caractère antisémite de l’attaque. Cependant, M. Mizrahi n’a pas été abattu par Hatfield, mais par une policière prise dans la fusillade. La seule personne abattue par Hatfield, l’agent Mohamed Lamine Benredouane, était en fait musulman, du moins selon certaines informations initiales.

Enfin, bien que le manifeste de Hatfield contienne effectivement des propos négatifs à l’égard des Juifs (parmi de nombreux autres groupes, il convient de le noter), il ne fait aucune mention de la Palestine, de l’« Intifada » ou de tout autre terme qui pourrait, de quelque manière que ce soit, le lier, même de façon ténue, au mouvement pro-palestinien.

L’idée selon laquelle Hatfield aurait été inspiré par le mouvement pro-palestinien pour commettre son attaque n’est donc qu’une pure invention. Si les événements de lundi révèlent quelque chose, c’est bien ceci : il n’y a pas de tragédie que les partisans d’Israël ne soient prêts à déformer et à instrumentaliser pour colporter leurs opinions odieuses et impopulaires.

La terreur individuelle : un produit du capitalisme

D’après le peu que nous savons, la vision du monde de Hatfield a été façonnée par un mélange éclectique de politiques réactionnaires de type masculiniste, de méfiance envers le capitalisme et, surtout, d’un sentiment d’aliénation vis-à-vis des gens qui l’entouraient – en particulier les femmes. Tenter de dégager une logique cohérente dans sa pensée, ou d’attribuer ses actes à une seule source d’inspiration, n’est qu’une entreprise vaine – même si certains s’y essaieront quand même, surtout s’ils ont des journaux à sensation à vendre.

En réalité, Hatfield était un individu dérangé, façonné par un système dérangé. Le capitalisme a privé la jeunesse canadienne de son avenir, a détruit les liens sociaux qui rendent la vie supportable et n’offre d’autre solution que l’enrichissement individuel. En réaction, certains se tournent vers des idées et des actions extrêmes afin de redresser les torts qu’ils perçoivent dans le monde. Hatfield n’était pas le premier, et il ne sera pas le dernier.

Les manifestations ponctuelles de terreur et de violence politiques sont les symptômes d’une société à l’agonie. La seule façon d’y mettre fin est d’éradiquer le système qui les a engendrées — et cela ne peut se faire que grâce à la force collective de la classe ouvrière.