
La 31e Assemblée générale du Congrès du travail du Canada (CTC), qui a eu lieu en mai dernier, se tenait à un moment crucial. L’économie canadienne est au bord d’une crise majeure, et la classe ouvrière essuie des attaques sans précédent. Et pourtant, le plus remarquable de toute cette assemblée aura été combien les dirigeants de la plus grande fédération syndicale au Canada ont peu de solutions à offrir.
Pas à la hauteur de la situation
Alors que les travailleurs sont confrontés à une crise historique du capitalisme canadien, il n’a jamais été aussi impératif que le CTC serve d’organisation de combat. Prises en étau entre des salaires stagnants, une surcharge de travail, le chômage en hausse, l’inflation et les dettes, bien des familles atteignent un point de rupture.
Comme si ce n’était pas déjà suffisamment grave, le gouvernement Carney est déterminé à faire payer la crise par les travailleurs en coupant dans les services sociaux, en privatisant des infrastructures publiques, en licenciant en masse les travailleurs du secteur public et en attaquant le droit de grève.
Devant cette situation, la rencontre – qui a réuni plus de 2000 délégués et invités de syndicats de partout au Canada – visait expressément à « s’organiser, élaborer des stratégies et démontrer le pouvoir des travailleuses et travailleurs qui se rassemblent ».
Tout au long de la convention, six plans d’action distincts ont été discutés. Chaque plan d’action était affublé d’un titre percutant – « Lutter pour la démocratie », « Bâtir l’avenir », « Bâtir le pouvoir des travailleuses et travailleurs », etc.
Toutefois, à mesure que les détails de chaque plan étaient présentés, il est devenu clair que les soi-disant « actions » se limiteraient à des activités de lobbyisme sur la Colline du Parlement, des démarches juridiques et de la mobilisation électorale. Le rôle qu’auraient à jouer dans toute cette stratégie les trois millions de membres des syndicats affiliés au CTC, mis à part le fait de voter à l’occasion, était pour le moins flou.
Par exemple, le plan intitulé « Lutter pour la démocratie » expliquait correctement que la popularité des démagogues de droite comme Trump et Poilievre est enracinée dans « l’insécurité, les inégalités et le ressentiment des travailleurs contre un consensus politique transpartisan qui ignore depuis longtemps les besoins et les intérêts de la classe ouvrière ». Mais la seule solution que propose le plan est de faire du lobbyisme auprès des mêmes institutions du statu quo capitaliste – à l’origine des problèmes de la classe ouvrière – dans le vain espoir de les pousser à épouser ce que le plan appelle « une économie centrée sur les travailleurs ».
Dans le plan intitulé « Bâtir l’avenir », un appel est fait en faveur d’une « stratégie industrielle intégrée destinée à bâtir des infrastructures physiques canadiennes […] et à générer de bons emplois syndiqués […] [à travers] l’investissement public ». Et pourtant, il n’est presque pas fait mention de la disparition des bons « emplois syndiqués » à laquelle font face les secteurs de l’automobile, de l’acier et de l’aluminium. Presque rien non plus sur les près de 100 000 emplois syndiqués de la fonction publique fédérale et de Postes Canada menacés de suppression. Pire encore, aucune action n’est proposée pour riposter contre ces licenciements massifs.
Enfin, bien qu’il reconnaisse dans le plan intitulé « Bâtir le pouvoir des travailleuses et des travailleurs » les violations routinières du droit de grève commises par le fédéral et les gouvernements provinciaux dans les dernières années, le CTC prévoit seulement de continuer de contester ces violations devant les tribunaux. Jusqu’à présent, cette approche n’a en rien empêché la violation du droit de grève.
Et tandis que l’on s’attendrait à ce que soient étudiées les deux fois où ces ordonnances de retour au travail ont été défiées et vaincues – d’abord en 2022 par les travailleurs de l’éducation en Ontario, puis en 2025 par les agents de bord d’Air Canada – pour offrir un modèle aux luttes futures, elles ne sont même pas mentionnées dans le plan!
Dans tous ces plans d’action, il n’est pratiquement jamais fait mention de la nécessité de faire la grève, de soutenir les piquets de grève ni d’organiser des grèves de solidarité intersyndicales pour faire avancer les intérêts des travailleurs. L’occupation des usines par les travailleurs pour empêcher leur fermeture n’a pas été discutée, pas plus qu’un appel clair à des nationalisations.
Les propositions de la direction du CTC n’étaient pas à la hauteur de la situation affreuse où nous nous trouvons. Au contraire, les dirigeants semblaient satisfaits de s’enfouir la tête dans le sable et de continuer à employer les méthodes inefficaces du passé.
Engouement pour une grève générale
Tout au long de la semaine, le mécontentement envers l’approche de la direction s’est exprimé. D’un plan d’action à l’autre, des intervenants se sont succédé au micro, déclarant que les plans n’allaient pas assez loin et que le fait de demander gentiment au gouvernement de mieux agir n’avait tout simplement pas fonctionné. Ce mécontentement s’est en particulier manifesté alors que des participants ont fait des appels récurrents à organiser des grèves générales.
L’ovation la plus retentissante de la semaine a conclu l’intervention de Sara Labelle, l’une des cheffes syndicales du Syndicat des employés de la fonction publique de l’Ontario (SEFPO). Elle a avancé que la progression insidieuse de la privatisation de notre système de santé à deux vitesses devait être bloquée par la menace de grèves générales.
Le lendemain, J.P. Hornick, à la présidence du SEFPO, a fait écho à cette prise de parole en appelant à préparer un mouvement de grève générale et en déclarant : « Nous sommes au cœur d’une foutue guerre de classe. »
Comme l’a avancé lors de l’Assemblée générale Robert Hohnstein, délégué de la base du STTP et membre du PCR, préparer ouvertement la grève générale est la seule façon de bâtir véritablement le pouvoir ouvrier aujourd’hui. Comme il l’a expliqué, cette année marque le cinquantième anniversaire de la seule grève générale pancanadienne de l’histoire, que le CTC lui-même a organisé en 1976. Le CTC l’a déjà fait, et il peut le faire encore.
Il existe clairement un engouement pour l’action combative, alors que les travailleurs voient leurs salaires et leurs conditions de travail être écrasés.
Ces appels à la grève générale sont positifs, mais ce n’est pas la première fois que des dirigeants syndicaux provinciaux en font.
L’an dernier, Gil McGowan, président de la Fédération du travail de l’Alberta, a fait beaucoup de bruit en faveur d’une grève générale et a récolté beaucoup de soutien à cet égard… avant d’abandonner l’idée. Les dirigeantes de la FTQ et de la CSN, les plus grandes fédérations syndicales du Québec, se sont toutes deux pavanées sur le plateau du plus grand talk-show de la province en parlant d’organiser une « grève sociale » contre les attaques du gouvernement sur les droits syndicaux… avant de ne plus jamais en dire un mot.
À en juger par un tel bilan, il semble que ces dirigeants ont sans doute fait ces déclarations militantes davantage sous la pression de leurs membres, pour apaiser les sentiments combatifs dans les rangs, plutôt que pour se préparer véritablement à mener la lutte. Maintenant, ces paroles doivent être traduites en actes, sans quoi elles n’auront été que du vent.
Déconnectés
La réalité, c’est que le problème va au-delà de la mauvaise direction à la tête du CTC. C’est un problème de vision et d’idéologie.
Pour les dirigeants du CTC, les patrons et le gouvernement ne sont pas des ennemis, mais des partenaires. Le fait qu’ils attaquent systématiquement les travailleurs ne serait que le résultat d’une confusion qu’il serait possible de dissiper grâce au lobbyisme, afin de s’assurer que les intérêts des travailleurs soient inclus dans l’élaboration des politiques gouvernementales.
Cette perspective est un produit du boom d’après-guerre et du contrat social qui en a émergé. Lorsque le capitalisme canadien était en période de boom, la classe dirigeante pouvait se permettre de concéder des salaires plus élevés ainsi que d’autres réformes afin d’acheter la paix des classes. Cette situation a créé l’illusion, dans l’esprit de ces dirigeants syndicaux, que les intérêts des patrons et des travailleurs pouvaient être réconciliés et que la paisible collaboration de classe et les négociations de coulisses étaient la voie à suivre. Les dirigeants syndicaux étaient systématiquement enrôlés, achetés et cooptés par les patrons pour leur servir d’agents au sein du mouvement ouvrier.
En réalité, les intérêts des travailleurs et des patrons sont fondamentalement opposés. Les profits de la classe capitaliste proviennent de l’exploitation des travailleurs. Ils sont riches parce que nous sommes pauvres. Et maintenant que le boom économique d’après-guerre n’est plus qu’un lointain souvenir, la base de ce contrat social a disparu.
Le système capitaliste est entré dans une période de crise prolongée. Les patrons sont à l’offensive, reprenant chaque concession et chaque réforme du passé. Ils aspirent à plonger des franges entières de la classe ouvrière dans le désœuvrement et la surexploitation.
Pendant ce temps, les dirigeants syndicaux s’accrochent fermement à leurs illusions dans le système capitaliste et se cramponnent au mode d’emploi usé de la collaboration de classe, malgré le fait que la classe dirigeante ne réponde plus à leurs appels depuis des années. Comme l’a souligné un invité sur un panel : « On doit se ressaisir. […] On joue selon les règles, mais ils sont loin de respecter le manuel avec lequel on joue. »
En effet, le mouvement ouvrier doit se ressaisir. La guerre de classe fait un retour en force, et le mouvement ouvrier ne commencera à remporter des victoires que lorsqu’il livrera une guerre pour les gagner. Mais cela exige de se débarrasser de ses illusions dans ce système, et de se battre pour un programme socialiste.
Le statu quo se maintient… pour l’instant
Malgré les expressions de mécontentement contre le statu quo observées lors de l’Assemblée générale, ce sentiment ne s’est pas cristallisé en une véritable opposition organisée dotée d’un programme clair. Le point culminant de la contestation a été la quasi-défaite du plan d’action « Bâtir le pouvoir des travailleuses et des travailleurs », alors que 40% des délégués ont voté contre. Le congrès s’est conclu par l’élection sans opposition de la liste sortante à la direction du CTC.
Par conséquent, le statu quo a été maintenu. Devant la plus grande crise de notre vie, les dirigeants syndicaux de la plus grande fédération au Canada se sont bouché les oreilles, refusant d’accepter ce qui se passe autour d’eux.
Mais ce n’est qu’une question de temps avant que ce mécontentement ne trouve un canal d’expression. La crise du capitalisme canadien, qui va s’approfondissant, signifie qu’une guerre de classe ouverte est à l’horizon. Et peu importe combien ils essaient de l’ignorer, les dirigeants syndicaux seront ou bien contraints de répondre à cette situation, ou bien remplacés par des éléments plus frais, prêts à livrer bataille contre la classe dirigeante.
Le mouvement ouvrier canadien, qui a longtemps été en dormance, sera chamboulé de haut en bas dans la prochaine période. De cette situation, le Parti communiste révolutionnaire vise à construire la direction que mérite notre classe. Si l’état du mouvement ouvrier vous met en colère et que vous voulez bâtir le véritable pouvoir ouvrier, rejoignez le PCR!
Étouffer la démocratie
La soumission du CTC aux patrons est particulièrement flagrante en ce qui concerne la question de la solidarité avec la Palestine. Alors que certains délégués ont tenté de mobiliser le mouvement syndical contre le génocide perpétré par Israël, leurs efforts ont été étouffés de manière antidémocratique lors de l’AG.
Une résolution a été présentée qui aurait engagé le CTC à « collaborer avec les syndicats concernés pour déclarer les cargaisons d’armes à destination d’Israël comme étant “cargaisons intouchables”, auxquelles les travailleurs ayant une conscience ne doivent pas toucher ».
De telles résolutions concernant les « cargaisons intouchables » ont été adoptées par quatre fédérations syndicales provinciales (en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve), deux syndicats nationaux, quatre conseils syndicaux municipaux et de nombreuses sections syndicales locales. La tactique consistant pour les travailleurs à boycotter certaines cargaisons fait partie des traditions du mouvement syndical canadien. Dans la lutte visant à mettre fin au programme de nettoyage ethnique mené par les sionistes à Gaza, en Cisjordanie et au Sud-Liban, avec l’aide et la complicité des fabricants d’armes canadiens, ce boycott pourrait avoir un impact réel.
Face au soutien derrière la résolution, la direction du CTC a pris des mesures pour y mettre un terme. Un comité de résolution non élu a bloqué la résolution, l’empêchant même d’être soumise à l’assemblée générale.
La classe ouvrière est internationale, et la lutte contre la classe capitaliste est une lutte internationale. La solidarité internationale avec les travailleurs et les opprimés n’est pas seulement une tradition de longue date du mouvement syndical, mais aussi l’une de ses missions fondamentales. Honte à la direction du CTC!