
En début juin, Christine Labrie, la députée de Québec solidaire à Sherbrooke, a annoncé son départ de la vie politique après son mandat. Après la démission choc du porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois en mars, cette nouvelle démission d’une figure importante du parti s’ajoute à la longue liste de gens qui quittent le navire de QS, alors que le parti semble de plus en plus sans direction ni raison d’être.
Comme GND, Christine Labrie s’est dite épuisée par les débats internes et les critiques à son égard dans le parti. Elle a blâmé, entre autres, les « attentes irréalistes » de la gauche, qui serait trop « exigeante ».
Elle a notamment expliqué que « quand tu passes une journée à planter des arbres, et qu’on commente que tu ne fais rien pendant ce temps-là pour stopper le génocide à Gaza, ça devient lourd ». On ne pourrait pas avoir d’illustration plus claire de la déconnexion totale qui existe entre les horreurs qu’engendre la crise du capitalisme d’un côté, et de l’autre, la stratégie stérile du réformisme en politique.
Une gauche « exigeante »?
Si la gauche est « exigeante », comme le dit Labrie, cela n’a rien de surprenant. Le coût de la vie devient jour après jour insoutenable pour de plus en plus de travailleurs, en particulier dans le domaine du logement. Les gouvernements ont sabré les services publics l’un après l’autre.
Face à toutes ces attaques et ces crises sans précédent, les gens sont naturellement à la recherche de solutions radicales, qui dépassent le cadre de la petite politique traditionnelle.
Québec solidaire, à la base, était un parti qui avait justement comme objectif de rompre avec cette petite politique traditionnelle. Il s’inscrivait dans un contexte de rejet des politiques d’austérité du PQ et du PLQ, de mouvements anti-mondialisation et de montée des sentiments anti-capitalistes après la crise de 2008. Lorsqu’il a rejoint QS en 2017, Gabriel Nadeau-Dubois a accusé avec raison toute la classe politique des 30 dernières années d’avoir trahi le Québec en implantant tour à tour les mêmes politiques d’austérité capitalistes.
Cependant, si GND revenait sur cette même déclaration aujourd’hui, il y a fort à parier qu’il dirait avec Christine Labrie que ses propres propos étaient « trop exigeants » envers la classe politique.
En effet, dans les dernières années, les GND et Christine Labrie du parti ont essentiellement écarté du parti les voix jugées moins « réalistes » ou qui bousculent l’establishment, comme Catherine Dorion, et ont travaillé à diluer son programme et son discours.
Sous leur gouverne, QS a passé les dernières années à modérer son programme et son discours, à faire des compromis au parlement avec les partis capitalistes, et à éviter de bousculer l’establishment ou d’avoir l’air trop « radical ». C’était d’ailleurs Labrie qui avait argumenté au congrès de 2021 pour diluer la revendication de gratuité scolaire. Elle a même envisagé de devenir députée indépendante quand elle a été critiquée pour avoir voté avec la CAQ pour une contre-réforme de l’assurance sociale!
QS était autrefois un parti qui se basait sur la volonté de changements profonds dans la société. Mais aujourd’hui, le résultat est que personne ne semble moins croire à la possibilité d’un tel changement que la direction du parti elle-même. QS ne suscite donc aucun enthousiasme, et traîne en dernière place des sondages, derrière le parti d’Éric Duhaime.
Un parti des travailleurs?
Face à ce constat de plus en plus difficile à ignorer, certains dans le parti ont manifesté leur intention de changer de cap.
Ruba Ghazal affirmait au lendemain de la démission de GND que QS avait « perdu son étoile polaire » et que sous sa gouverne, QS allait redevenir le parti des travailleurs et travailleuses. Le parti a ensuite dévoilé en juin un « manifeste pour un Québec solidaire de ses travailleuses et travailleurs ».
L’idée d’une « gauche qui s’assume » circule, et Sol Zanetti, celui qui semble favori pour accéder au poste de nouveau porte-parole masculin, semble chercher à avoir un discours différent du soi-disant pragmatisme de Gabriel Nadeau-Dubois.
Françoise David, l’ex-porte-parole du parti, a également dit en entrevue que la gauche devrait « affronter les puissances d’argent » et « oser appeler un chat un chat » en dénonçant ouvertement le capitalisme. De tels propos avaient disparu ces dernières années chez QS.
Le nouveau manifeste contient des revendications qui amélioreraient grandement le sort des travailleurs. Mais l’idée qu’il met de l’avant est simplement que la situation actuelle serait due à des mauvais choix des gouvernements précédents. En vérité, le PLQ, le PQ et la CAQ n’ont fait qu’administrer ce qui représente une crise profonde et systémique du capitalisme.
Dans le contexte économique actuel, marqué par l’endettement massif, la stagnation économique, et les guerres commerciales, les réformes proposées par QS devraient être arrachées de force aux capitalistes. Il faudrait faire précisément ce que QS n’a pas été en mesure de faire dans les dernières années, c’est-à-dire cesser de vouloir être « respectable », et combattre ouvertement l’establishment capitaliste.
Cependant, le parti ne semble toujours pas avoir appris les leçons des dernières années. Ruba Ghazal affirmait encore récemment que la « recherche du consensus social, ça fait partie des valeurs québécoises ». Mais il n’y a pas de « consensus social » possible entre les capitalistes qui demandent l’austérité, et les travailleurs qui demandent des réformes et un réinvestissement.
Le manifeste affirme qu’il y a « quelque chose de brisé au Québec », sans jamais nommer précisément ce qui est brisé. Le parti doit reconnaître que ce qui est brisé, c’est tout le système économique, et que celui-ci doit être remplacé.
Pour réellement transformer la société, nous devons être prêts à attaquer les capitalistes qui contrôlent l’économie. Rompre avec le système actuel doit signifier rompre avec la logique du marché et des entreprises privées.
Le départ de GND et de Christine Labrie, parmi les principaux représentants du virage modéré de QS, est une bonne chose. La gauche doit abandonner le cul-de-sac qu’ils représentent. S’il est « irréaliste » de revendiquer des vraies solutions aux problèmes des travailleurs, alors c’est tout le système qu’il faut remplacer. Il faut un parti qui se dote d’un programme qui ose dépasser le capitalisme : un programme socialiste clair.