Empire sénile, système sénile

Il semble que le capitalisme « est en train de perdre ses derniers vestiges de raison ».
  • Benoît Tanguay
  • mer. 6 mai 2026
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Image : Révolution communiste

« La vie du capitalisme de monopole de notre époque n’est qu’une succession de crises. Chaque crise est une catastrophe. La nécessité d’échapper à ces catastrophes partielles au moyen de barrières douanières, de l’inflation, de l’accroissement des dépenses gouvernementales et des dettes, etc., prépare le terrain pour de nouvelles crises, plus profondes et plus étendues. La lutte pour les marchés, pour les matières premières, pour les colonies, rend les catastrophes militaires inévitables. Celles-ci préparent inéluctablement des catastrophes révolutionnaires. Vraiment, il n’est pas facile d’admettre avec Sombart que le capitalisme devient, avec le temps, de plus en plus “calme, posé, raisonnable”! Il serait plus juste de dire qu’il est en train de perdre ses derniers vestiges de raison. » 

Ainsi écrivait Trotsky en 1939, quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale. De ces années de chaos et de déraison émergea un nouvel ordre mondial, dominé par l’Empire américain. Aujourd’hui, alors que cet ordre mondial s’effondre devant nos yeux, ces remarques s’appliquent de nouveau parfaitement à l’époque. Comme alors, il semble que le capitalisme « est en train de perdre ses derniers vestiges de raison ».

La catastrophe produite par la guerre des États-Unis et Israël contre l’Iran était entièrement prévisible. Des mois auparavant, les experts avaient décrit avec plus ou moins d’exactitude le scénario dans lequel se trouve le monde actuellement : fermeture du détroit d’Ormuz provoquant une crise énergétique majeure, renforcement politique du régime iranien, résilience des capacités militaires iraniennes, etc. 

Mais, dans les mots de Ted Grant, un homme au bord d’un précipice ne raisonne pas. La raison ne guide pas la classe dirigeante américaine. 

La promesse de Trump de « Rendre à l’Amérique sa grandeur » représentait une tentative de sauver l’Empire de son déclin par la force. Trump s’imaginait que ce déclin était le produit de la faiblesse des représentants politiques de la classe dirigeante américaine. Les humiliations américaines en Irak, en Afghanistan et en Ukraine, le retard pris (ou du moins la diminution de l’écart) sur le plan industriel et technologique par rapport à la Chine, tout cela serait la faute des politiciens à la tête de l’Empire. Si seulement un homme fort prenait la tête de l’Empire, il pourrait le redresser – ainsi pensait Trump.

Beaucoup de gens y ont cru – non seulement ses supporters, mais aussi, ironiquement, beaucoup de gens à gauche. En effet, selon la perspective de certains groupes de gauche, nous sommes entrés dans une période réactionnaire avec le retour de Trump. Mais cela revient à accepter, de l’opposé du spectre politique, la même prémisse que celle qui anime la thèse de MAGA : tout ce qu’il manquait pour raviver l’Empire américain, la force la plus réactionnaire sur la planète, était un homme fort, et Trump est cet homme fort.

Mais l’aventure américaine en Iran est en train de révéler toute la fausseté de cette idée. Celui qui avait promis une victoire rapide, et qui avait été élu sur la promesse de mettre fin aux guerres éternelles, n’arrive maintenant pas à se dépêtrer d’une guerre désastreuse sans concéder une victoire stratégique à l’Iran. La faiblesse de l’Empire est dévoilée au grand jour, et le soi-disant homme fort est impotent à y changer quoi que ce soit. 

Trump est moins Führer conquérant que furieux, con et errant. La guerre se transforme en humiliation complète pour l’impérialisme américain et pour Trump personnellement. Les vidéos en style Lego publiées par l’Iran, qui se moquent de Trump et du « régime Epstein » et qui ont été vues par des milliards de gens, ne font que retourner le couteau dans la plaie. 

On sent la panique et la frustration de Trump. Ses sorties publiques se font encore plus incohérentes que d’habitude. Ses explosions de colère sur les réseaux sociaux contre les anciens MAGA qui l’ont abandonné et dénoncent la guerre (comme Tucker Carlson, Joe Rogan et autres) contiennent une note d’amertume et de désespoir. Loin d’avoir un mouvement MAGA fort et avançant avec confiance, la base de Trump est décontenancée et se scissionne.

Trump est comme un homme pris dans des sables mouvants qui se débat éperdument et s’enfonce d’autant plus vite. Il s’imaginait pouvoir rétablir l’Empire par la force, mais il agit au contraire comme un accélérateur de son déclin. 

En réalité, ce déclin est inévitable, et avait commencé bien avant Trump. Qu’il s’agite ou reste calme, il n’y pourra rien changer. Le déclin n’est pas le produit de la représentation politique à la tête de l’impérialisme américain, mais un produit du système économique sur lequel repose cet empire. 

Lénine décrivait l’impérialisme comme le règne des monopoles, et les États-Unis sont la terre par excellence des colosses économiques. D’énormes banques, géants de la tech et autres multinationales agissent comme des parasites alourdissant et dévorant le corps vivant de la société. Ils ponctionnent une énorme proportion de la production nationale sous forme de profits, de corruption, de cadeaux accordés par l’État, etc. – des sommes faramineuses qui servent à entretenir une couche de profiteurs avares et oiseux plutôt qu’à développer la productivité du pays, à éduquer sa population et la maintenir en santé, à bâtir des infrastructures, etc. Un tel système autophage est voué à s’effondrer un jour ou l’autre. 

Le système capitaliste mondial s’enfonce dans la crise, et l’Empire américain, en tant que centre nerveux du capitalisme mondial, vit et meurt avec ce système. 

Surproduction, inflation, chômage, dette publique – chaque mesure ayant été prise par la classe dirigeante depuis la Grande Récession de 2008 n’a fait que déstabiliser un autre aspect de l’économie, et « préparer le terrain pour de nouvelles crises, plus profondes et plus étendues », pour revenir à la citation de Trotsky. La guerre contre l’Iran risque d’être l’étincelle qui mettra le feu aux poudres. 

Beaucoup de gens ont été démoralisés par les événements de la dernière période. On peut compatir avec ce sentiment lorsque l’on regarde les horreurs déchaînées sur le monde. Génocide en Palestine, kidnapping de Maduro, blocus sur Cuba : à première vue, il semblait que l’impérialisme américain allait de l’avant avec son agenda réactionnaire sans opposition. 

Mais ce regain de force de l’Empire ne précédait que sa rechute. Maintenant, l’humiliation des États-Unis en Iran envoie le message à toute la planète que l’Empire est plus faible qu’il n’apparaît. Le colosse a des pieds d’argile. Dans les capitales du monde entier, les classes dirigeantes sont en train de réévaluer leur relation avec les États-Unis. Il y a du sang dans l’eau.

La classe ouvrière devrait aussi bien absorber la signification du moment. Les puissants ne le sont pas autant qu’ils le paraissent. Les capitalistes – la fameuse classe Epstein – président à un système sénile. Ils ne sont qu’une minorité, et sont détestés. Et par leurs actions, ils préparent des « catastrophes révolutionnaires ». À nous de nous y préparer.