Espagne : Sánchez annonce des élections anticipées – la population réclame une grève générale

L’éviction brutale de Maricarmen, qui vivait dans son appartement depuis 70 ans et se déplaçait en fauteuil roulant, a été l’étincelle qui a mis le feu à une plaine hautement inflammable.
  • Jorge Martín
  • jeu. 15 oct. 2026
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Cet article a d’abord été publié le 5 octobre. Depuis, Maricarmen est décédée sous le poids des pressions imposées par son éviction brutale. Les mouvements en Espagne et en France ont pris des proportions encore plus impressionnantes, inspirant les jeunes et les travailleurs d’autres pays à les imiter et confirmant ainsi les perspectives esquissées dans ce texte.


Les dernières semaines ont bouleversé la politique espagnole. L’éviction, le 23 septembre, de Maricarmen, une locataire de 87 ans, de son appartement situé rue Sainz de Baranda à Madrid, a déclenché une série d’événements auxquels très peu de gens s’attendaient, mais qui étaient néanmoins prévisibles au vu de la situation.

Depuis plus de 15 ans, le logement est un enjeu majeur en Espagne. Il s’agissait d’une question clé lors du mouvement des Indignados (ou mouvement-15M), en 2011. Au cours de ce mouvement, le 15 mars, des milliers de personnes ont occupé des places publiques dans toute l’Espagne afin de protester contre les conséquences de la crise de 2008. L’un des éléments déclencheurs de ce mouvement de masse a été les saisies immobilières visant les personnes incapables de rembourser leurs hypothèques. En réponse, un mouvement combatif pour le logement a vu le jour. Celui-ci s’est notamment organisé pour empêcher les évictions en s’interposant physiquement contre les saisies.

Quinze ans plus tard, rien n’a été résolu. Au contraire, la situation s’est aggravée. La spéculation immobilière effrénée a mené à l’achat d’immeubles résidentiels par des « fonds vautours ». Ceux-ci utilisent tous les moyens à leur disposition pour expulser les locataires en place afin d’augmenter vertigineusement les loyers – ce qui est exactement ce qui est arrivé à Maricarmen – ou pour utiliser les appartements dans le cadre de locations de vacances à court terme, très lucratives.

L’étincelle qui a mis le feu à la plaine

L’éviction brutale de Maricarmen, qui vivait dans son appartement depuis 70 ans et se déplace en fauteuil roulant, a été l’étincelle qui a mis le feu à une plaine hautement inflammable.

Le samedi suivant, des dizaines de milliers de personnes ont défilé à Madrid lors d’une manifestation de masse portée par la colère générale. Cette manifestation a abouti à l’installation d’un campement à la Puerta del Sol, dans une ambiance rappelant celle du mouvement 15-M de 2011.

Le gouvernement de Pedro Sánchez, soutenu par une fragile majorité parlementaire, était déjà au bord du gouffre. Son discours, selon lequel il serait à la tête du « gouvernement le plus progressiste de l’histoire », ne correspondait pas à la réalité des conditions de vie des familles de la classe ouvrière et, surtout, de la jeunesse ouvrière.

Alors qu’il tournait des vidéos « bonne ambiance » avec Zohran Mamdani à New York, les forces anti-émeutes, sous les ordres de son gouvernement, expulsaient une vieille dame de son appartement sur une civière d’ambulance, après avoir commis des actes de violence gratuite contre des militants pour le droit au logement.

Le campement de la Puerta del Sol présente des similarités avec celui qui avait été organisé dans le cadre du mouvement 15-M, mais il existe également des différences importantes. En 2011, un climat anti-politique très marqué régnait au sein d’une partie des Indignados. Les organisations de gauche étaient accueillies avec méfiance : elles n’étaient pas autorisées à déployer leurs drapeaux ni à apporter leur matériel, et se heurtaient parfois à une hostilité ouverte.

Cette fois, les drapeaux rouges flottent fièrement au-dessus de la place, et les organisations communistes jouent un rôle de premier plan dans l’organisation du campement. Les temps ont changé, tout comme les mentalités.

Des calculs cyniques

Le gouvernement Sánchez a vu là une occasion de regagner le terrain qu’il avait perdu. Après des discussions avec ses partenaires au sein du gouvernement et ses sympathisants à l’extérieur de celui-ci, il a élaboré à la hâte deux décrets comprenant une série de mesures destinées à faire face à la crise des loyers.

L’idée était astucieuse : faire quelques concessions mineures afin de désamorcer le mouvement, tout en redorant l’image progressiste du gouvernement.

Le mouvement de masse dans les rues estimait que ces décrets n’allaient pas assez loin. Par la suite, l’idée d’intensifier la lutte en appelant à une grève générale a commencé à gagner du terrain.

Mais les plans les mieux conçus du gouvernement Sánchez ont rapidement tourné au vinaigre. Le parti petit-bourgeois catalan Junts, après avoir approuvé le contenu de l’un des décrets, a décidé de s’opposer aux deux, rejoignant ainsi les nationalistes réactionnaires de droite espagnols du PP et de Vox. Quand il s’agit de la classe dirigeante, les intérêts de classe l’emportent toujours sur les divisions nationales.

C’est ainsi que, le vendredi 2 octobre, les décrets du gouvernement ont été rejetés. Rassemblés à l’extérieur du Congrès des députés, des milliers de manifestants ont accueilli cette décision en criant : « Honte, honte! » et « Vous ne nous représentez pas! ». Dans la plupart des cas, les réformes modérées contenues dans ces décrets bénéficiaient du soutien de 75 % de la population, y compris d’une majorité des électeurs des partis de droite.

Pedro Sánchez a désormais annoncé des élections anticipées pour la fin du mois de novembre, dans l’espoir de pouvoir les présenter ainsi : « Je souhaite vraiment mettre en place des mesures progressistes, mais j’ai besoin que vous m’accordiez la majorité nécessaire. » Mais en réponse, beaucoup se diront : « Eh bien, il a eu sept ans pour mettre en œuvre ces mesures. S’il agit maintenant, c’est uniquement sous la pression de la rue… et en raison d’un calcul politique cynique. » Ils n’auront pas tort de penser ainsi.

Pour ceux qui manifestent dans les rues et les millions de personnes qui les soutiennent, les décrets de Sánchez se sont révélés être trop peu trop tard.

Mouvement de masse

Cette fin de semaine, des manifestations de masse ont de nouveau eu lieu dans tout le pays. La plus importante s’est déroulée à Madrid le 3 octobre, où environ 200 000 personnes sont descendues dans la rue. Quatre cortèges distincts ont convergé et rassemblé des manifestants issus des quartiers ouvriers de la capitale. La présence d’organisations socialistes et communistes révolutionnaires lors de ces manifestations était notable, comme en témoignait la multitude de drapeaux rouges brandis dans la foule.

La manifestation, organisée par le syndicat des locataires de la ville, avait à sa tête une grande banderole appelant en grosses lettres à une grève générale, accompagnée des trois revendications du mouvement : une réduction de 50% du prix des loyers, des baux à durée indéterminée, l’interdiction des évictions et l’expropriation des fonds vautours. Ces revendications vont bien au-delà des timides réformes gouvernementales contenues dans les décrets qui ont été rejetés vendredi.

De grandes manifestations ont également eu lieu à Séville, Grenade, Malaga, au Pays basque, à Oviedo, en Galice, à Burgos et aux îles Canaries. À Valence, une foule immense a traversé les barrages policiers pour se rendre au Palais des Arts, où se tenait un « sommet de l’immobilier ». À Barcelone, la manifestation a été reportée en raison d’une alerte de risque d’inondation.

De petits groupes fascistes ont tenté de s’organiser pour défaire les campements de Madrid et de Séville, mais ils ont été rapidement et fermement repoussés par des milliers de jeunes militants antifascistes qui se sont rassemblés pour les chasser.

La voie parlementaire étant pour l’instant bloquée en raison du rejet des deux décrets, la balle est désormais tout à fait dans le camp des mobilisations de masse dans la rue.

Le syndicat des locataires a proposé une grève générale, et cette idée a résonné avec des millions de personnes. Le samedi 3 octobre, El Diario a publié un sondage d’opinion révélant que 73% de la population soutiendrait une grève générale sur les questions de logement, dont plus de 60% des électeurs des partis de droite PP et Vox.

Du matériel inflammable partout

Le mouvement de masse qui l’a accompagné a bouleversé le paysage politique espagnol, dominé depuis des semaines par le discours chauvin et anti-migrants propagé par la droite, après que des dizaines de milliers de personnes ont traversé la frontière espagnole dans l’enclave de Ceuta. Après avoir passé des semaines à prétendre défendre les droits des « Espagnols d’abord », les démagogues de droite ne savaient plus quoi dire au sujet de Maricarmen, une citoyenne espagnole évincée par une entreprise espagnole sans scrupules.

Beaucoup – y compris de nombreux militants de gauche, voire de la gauche révolutionnaire – déploraient ce qu’ils appelaient la « montée de la réaction », brossant un tableau pessimiste d’un « déplacement vers la droite », et évoquant même le danger immédiat de l’arrivée au pouvoir d’un régime fasciste.

En vérité, la crise du capitalisme a mené à une immense crise de légitimité de toutes les institutions du régime bourgeois. Si la gauche ne fournit aucune réponse anticapitaliste et anti-establishment, alors la montée des démagogues de droite anti-establishment est inévitable, même si leurs positions sont loin d’être solides.

Si la gauche offrait une solution de rechange, la situation pourrait changer rapidement et de façon explosive. C’est ce qu’on a pu voir en France, avec les manifestations étudiantes, et c’est ce que nous avons vu en Espagne à propos de la question des droits relatifs au logement.

Un sondage d’opinion a montré que 83% de la population soutient, totalement ou partiellement, les revendications du mouvement – y compris 65% des électeurs du parti de droite PP et, plus remarquable encore, 65% des électeurs de Vox!

L’éviction de Maricarmen, l’échec des décrets de Sánchez et le campement de la Puerta del Sol sont autant de coups de boutoir qui ont frappé la conscience. Mais bien sûr, la conscience a déjà été transformée par la profonde crise du logement qui touche l’Espagne, particulièrement depuis 2008.

Aujourd’hui, l’idée qui prédomine – et qui relève désormais d’une sorte de gros bons sens – est la suivante : le logement ne peut être une marchandise et devrait plutôt être un droit. Le syndicat des locataires avance le slogan : « Mettre fin au marché du logement ». C’est là une conclusion profonde, qui s’attaque directement aux fondements mêmes du système capitaliste. Plus encore, c’est une conclusion soutenue par des revendications concrètes qui vont précisément dans cette direction. La question du logement ne peut être résolue dans le cadre du système capitaliste, et nombreux dans le mouvement sont ceux qui commencent à tirer cette conclusion.

Les événements récents en Espagne comportent plusieurs leçons. L’une d’entre elles est que le seul moyen efficace de couper l’herbe sous les pieds des démagogues réactionnaires consiste à proposer un programme anticapitaliste audacieux pour s’attaquer aux véritables problèmes sociaux dont ils se servent pour faire avancer leurs idées. Simultanément, les petites bandes fascistes qui s’organisent en marge de la société doivent être chassées des rues grâce à l’action directe et combative de milliers de gens.

Quelle est la prochaine étape? Sánchez a déjà convoqué des élections anticipées pour la fin novembre. Mais il semblerait que les sondages internes commandés par le PSOE indiquent qu’il se trouve dans une position précaire, et rien ne garantit qu’il l’emportera en novembre. Cela risque d’entraîner un rapport de forces encore plus défavorable, si le PSOE venait à perdre des sièges.

Outre ses efforts pour consolider sa propre position, Sánchez a également convoqué des élections anticipées, la classe dirigeante étant en proie à la panique face aux implications potentielles de ce mouvement. Des élections constitueraient le meilleur moyen d’offrir un exutoire électoral inoffensif à la colère qui s’exprime dans les rues et d’éviter une grève générale.

Le mouvement pour le logement a obtenu davantage en dix jours d’actions de masse qu’en des années de débats parlementaires. C’est la voie à suivre. Une grève générale ne résoudrait pas à elle seule le problème, mais elle modifierait considérablement le rapport de forces. Une grève de protestation de 24 heures ne peut pas renverser le capitalisme, mais elle permet néanmoins à la classe ouvrière de prendre conscience de son propre pouvoir. C’est pourquoi les dirigeants syndicaux redoutent cette idée. 

Un automne rouge européen

Ce n’est pas un hasard si le mouvement en Espagne coïncide avec une nouvelle explosion sociale de grande ampleur en France. La répression policière brutale du mouvement de protestation des lycéens a jeté de l’huile sur le feu. Différents secteurs de la classe ouvrière étaient déjà en train de se mobiliser, et ils unissent désormais leurs forces.

Les syndicats de l’éducation ont appelé à une grève le 6 octobre pour soutenir les étudiants. Toutes les grandes fédérations syndicales ont appelé à la solidarité avec le mouvement des étudiants ce même jour, même si, comme à leur habitude, elles évitent de lancer un appel clair à la grève générale. Les syndicats locaux, régionaux et sectoriels appellent à une action de grève commune avec les étudiants. La Confédération paysanne, un syndicat agricole, a également appelé à la solidarité avec les élèves et a exhorté ses membres à amener leurs tracteurs aux manifestations.

La question de la protection physique des lycéens brutalisés par la police a pris une place centrale dans le mouvement. Dans plusieurs grandes villes (notamment Le Havre et Bordeaux), des militants syndicaux sont intervenus pour former des barrières de protection afin de défendre les étudiants contre la police antiémeute.

Unité CGT, l’aile gauche combative de la principale fédération syndicale, a à juste titre soulevé la question de la nécessité d’une grève générale et des occupations d’usines :

« Cela implique donc, à l’image de l’appel à la grève générale en Mai 68 en solidarité avec les étudiants et pour la réponse aux revendications des travailleurs, un appel à la grève nationale interprofessionnelle le plus rapidement possible.

Cela suppose donc également que nous fassions remonter, de partout, l’absolue nécessité de s’engager, tous et toutes ensemble, immédiatement dans la lutte par la grève, l’action sur l’économie, l’occupation des lieux de travail.

MOBILISONS-NOUS, PAR LA GRÈVE PARTOUT OÙ C’EST POSSIBLE, POUR AMPLIFIER LE MOUVEMENT, FÉDÉRER LES COLÈRES, INTERDIRE AU POUVOIR DE TOUCHER A NOS ENFANTS! »

Le journal bourgeois français Le Monde a alerté dans son éditorial quant au danger d’une « coalition des colères », faisant ainsi allusion à un mouvement commun des étudiants et des travailleurs. Mais il a aussi reconnu avec raison que « le déficit public et la dette de la France privent le gouvernement de marges de manœuvres ».

Si l’Espagne et la France bouillonnent, il n’y a pas de doute que la température monte aussi en Italie. En Belgique, des manifestations de lycéens ont aussi eu lieu.

Ces événements offrent une réponse aux pessimistes et aux sceptiques qui parlent de « montée de la réaction » et d’une « période générale de virage à droite ». Ils montrent qu’il existe partout une accumulation de matière inflammable, qui peut s’enflammer à la moindre étincelle.

Ces mouvements en Espagne et en France surviennent à l’occasion du premier anniversaire des grèves massives « Bloquons tout » en France et des grèves générales politiques en faveur de la Palestine en Italie. À l’époque, ces mouvements reflétaient un profond malaise parmi les travailleurs et les jeunes à travers l’Europe.

Tout le continent est une poudrière. La crise profonde du capitalisme européen est en cause. Les immenses dettes et déficits budgétaires contraignent les gouvernements à mettre en place des coupes majeures et des mesures d’austérité, ce qui les rend en conséquence extrêmement impopulaires et menace de provoquer de titanesques explosions sociales dans un pays après l’autre.

Des mouvements de masse sont à l’ordre du jour. La question cruciale est de construire une direction révolutionnaire capable de les mener à la victoire.

En avant vers un automne rouge européen!