Est-ce qu’Israël contrôle les États-Unis?

Cette impression qu’Israël dicte sa loi aux États-Unis a donné de l’eau au moulin des complotistes antisémites. Mais cette étrange relation se doit d’être expliquée. À cet égard, nul besoin de recourir à des conspirations : la raison est bien plus simple.
  • Ben Curry
  • ven. 24 juill. 2026
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Image : Révolution communiste.

Selon le New York Times, ce serait à Jérusalem, et non à Washington, que se serait manigancée la guerre contre l’Iran. Benyamin Netanyahou en aurait élaboré le plan, puis l’aurait soumis à l’approbation de Trump et son cabinet lors d’une rencontre à la Maison-Blanche en février.

Quatre mois plus tard, Trump est un homme désespéré. Tous les objectifs de guerre initialement annoncés par les États-Unis ont été discrètement abandonnés, et Trump ne désire plus que deux choses : garder la face et rouvrir le détroit d’Ormuz.

Netanyahou, lui, a d’autres projets. Ses objectifs, assez différents de ceux des États-Unis, consistent à étendre le territoire occupé par Israël, démembrer l’Iran et, surtout, maintenir les États-Unis dans une guerre interminable. Il essaie par conséquent de faire capoter le cessez-le-feu et de raviver les hostilités en provoquant sans relâche les Iraniens et les Libanais.

« T’es un maudit malade », a récemment dit Trump à Netanyahou au cours d’une conversation téléphonique. « Tu serais en prison si ce n’était de moi. Je te sauve les fesses. Tout le monde te déteste, maintenant. Tout le monde déteste Israël à cause de ça. »

Et pourtant, le cessez-le-feu semble de plus en plus fragile. Trump est incapable de faire accepter à l’Iran la moindre proposition qui ne ressemble pas à une abdication des États-Unis. Netanyahou pourrait donc arriver à ses fins malgré les réticences de Trump. Après les derniers échanges de tirs entre l’Iran et Israël, Trump a vertement réprimandé Netanyahou pour avoir attaqué l’Iran. « C’est moi qui commande », lui a-t-il rappelé sans grande conviction.

Depuis le 7 octobre 2023, Israël paraît dicter le rythme des événements en menant une guerre sur sept fronts tandis que les États-Unis semblent suivre la danse. Un pays de 350 millions d’habitants, s’étendant presque sur un continent entier, est attiré dans un conflit énormément nuisible pour ses intérêts par un pays de moins de 10 millions d’habitants, occupant une petite région à 9000 kilomètres de là.

Cette impression qu’Israël dicte sa loi aux États-Unis a donné de l’eau au moulin des complotistes antisémites. Mais cette étrange relation se doit d’être expliquée. À cet égard, nul besoin de recourir à des conspirations : la raison est bien plus simple.

Les origines des relations israélo-américaines

Les relations israélo-américaines ont commencé à se développer après la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, le Moyen-Orient s’imposait comme une région de premier plan pour les États-Unis, qui étaient en train de devenir la superpuissance capitaliste mondiale.

Pourquoi le Moyen-Orient est-il si important? Le pétrole y est assurément pour beaucoup. Dans les années 1970, la production de pétrole brut américain a atteint son apogée, pour chuter peu après. Au même moment, le boom industriel prolongé d’après-guerre entraînait aux États-Unis une demande sans cesse croissante de pétrole du Golfe.

Mais le pétrole n’est qu’une donnée de l’équation. La crainte du communisme au sein de la classe dirigeante américaine est un facteur non moins important. Étant donné sa proximité avec l’Union soviétique et les bouleversements révolutionnaires qui traversaient la région depuis les années 1950, le Moyen-Orient est devenu un front de la guerre froide.

Aujourd’hui, l’impérialisme américain et Israël sont tellement liés l’un à l’autre qu’il peut être tentant d’imaginer que cette relation a toujours existé, qu’Israël aurait été dès sa fondation un avant-poste pour défendre les intérêts américains dans la région. Mais les choses ne se sont pas vraiment passées ainsi.

Alors, comment les relations israélo-américaines se sont-elles développées?

En 1948, pendant que la Nakba faisait rage, le but premier de l’impérialisme américain, alors en plein essor, était de supplanter l’influence déclinante de la Grande-Bretagne au Moyen-Orient.

Les Britanniques maintenaient principalement leur domination grâce à une série de monarchies réactionnaires. La fondation d’Israël, comme elle affaiblissait la Grande-Bretagne, arrangeait bien les Américains. Le président Truman s’est donc empressé de reconnaître l’État d’Israël.

Mais l’impérialisme américain n’entendait pas simplement affaiblir l’Empire britannique. Il voulait s’emparer de toute la région, ce qui impliquait d’attirer dans sa propre sphère d’influence les monarchies arabes réactionnaires. À ce stade, les Américains s’assuraient de ne pas verser de l’huile sur le feu de l’opinion publique arabe à leur égard. Ils gagnaient à ne pas se montrer trop zélés dans la défense du nouvel État d’Israël, fondé sur la terreur et le nettoyage ethnique des Arabes.

Comme nous l’avons expliqué ailleurs, les États-Unis ont bel et bien soutenu Israël, mais en grande partie de façon indirecte, principalement par le biais des réparations versées par l’Allemagne de l’Ouest et de l’aide privée de capitalistes juifs américains.

Mais dans les années 1950, la politique des États-Unis s’est vue confronter à de nouveaux défis. Les monarchies arabes réactionnaires s’effondraient l’une après l’autre dans la région, et des officiers nationalistes arabes radicaux s’appuyaient sur les masses pour mener des coups d’État – à commencer, en 1952, par le putsch des Officiers libres en Égypte.

Mais même face à une situation inédite, les stratèges de l’impérialisme américain ont procédé empiriquement. Après tout, le roi Farouk d’Égypte était un larbin de Londres, pas de Washington. Peut-être les Américains pourraient-ils travailler avec Nasser?

Ainsi, en 1956, lorsque Nasser a nationalisé le canal de Suez et que les Israéliens, les Britanniques et les Français ont occupé la péninsule du Sinaï en représailles, le président Eisenhower, furieux, a exigé le retrait de ces derniers. 

Peut-on seulement imaginer, de nos jours, un président américain qui prendrait une telle position à l’égard d’Israël? À l’égard de la Grande-Bretagne et de la France, cela passerait encore – mais pas avec Israël!

Pendant toute une décennie, les répercussions de la crise du canal de Suez ont mis à mal les relations israélo-américaines. Ce n’est pas un hasard si, dans les années 1950 et 1960, Israël a développé son propre programme nucléaire à l’insu des États-Unis, collaborant secrètement avec l’impérialisme français.

Toutefois, la stratégie des États-Unis a rapidement déraillé. L’Égypte, qui oscillait initialement entre les grandes puissances, se rapprochait de plus en plus des Soviétiques, dont elle recevait quantité d’armes. La Syrie commençait aussi à pencher dans la même direction. Puis, en 1958, une révolution a éclaté en Irak. La monarchie hachémite, là aussi, a été remplacée par des officiers nationalistes inspirés par l’exemple de Nasser.

La stratégie américaine a alors eu à s’adapter. À la fin des années 1950, le président américain a annoncé sa « doctrine Eisenhower » : les États-Unis interviendraient partout où il serait nécessaire d’« endiguer le communisme », ce qu’ils ont fait en Jordanie et au Liban.

Le masque était tombé : l’impérialisme américain se révélait au grand jour dans la région comme une puissance impérialiste agressive et décidée à intervenir militairement pour défendre ses intérêts.

Un « porte-avions insubmersible »

Il y avait néanmoins un problème : les États-Unis étaient déjà occupés au Vietnam. Ce dont les Américains avaient plus que tout besoin au Moyen-Orient, c’était un fondé de pouvoir armé qu’ils pouvaient faire travailler à leur place. C’est dans ce contexte qu’en 1963, Kennedy a signé le premier accord militaire majeur directement conclu avec Israël.

Mais le véritable tournant dans les relations israélo-américaines a eu lieu en 1967, avec la victoire d’Israël à l’issue de la guerre des Six Jours.

En une seule attaque préventive fulgurante, Israël a détruit toute l’aviation égyptienne avant même qu’elle ne puisse décoller. Dès lors, les Israéliens ont vite dérobé la Cisjordanie à la Jordanie, le plateau du Golan à la Syrie et non seulement Gaza, mais bien toute la péninsule du Sinaï à l’Égypte.

La classe dirigeante américaine trépignait de joie. En une frappe, deux des principaux alliés de l’URSS dans la région (l’Égypte et la Syrie) essuyaient un coup brutal, sans que le moindre soldat américain ne soit déployé. C’est à compter de cette victoire rapide qu’Israël a commencé à recevoir des flots d’argent, d’armes et de renseignements.

Depuis, Israël a reçu plus de 330 milliards de dollars en aide financière, si l’on tient compte de l’inflation. Les États-Unis ont économiquement et militairement propulsé le pays au rang de superpuissance régionale : une petite Sparte prête à se battre du côté des États-Unis.

Les statistiques sur ses dépenses militaires dressent un tableau saisissant de l’économie israélienne, déformée par la militarisation. Jusqu’en 1967, ces dépenses n’excédaient pas 10% du PIB – un niveau déjà élevé selon bien des standards. Puis, en 1967, elles sont passées à plus de 15%, et elles ont continué d’augmenter. En 1975, les dépenses militaires atteignaient leur apogée, à plus de 30% (!) du PIB. Il a fallu attendre 1986 pour qu’elles descendent sous la barre du 15%.

Dans toute la période s’étendant de 1967 jusqu’à la fin de la guerre froide, Israël était un camp armé, financé par les dollars américains. Le pays est devenu « le plus grand porte-avions insubmersible américain du monde entier », pour reprendre la formule du général américain Alexander Haig.

Les remerciant pour leur soutien, les Israéliens ont maintes fois rendu la pareille à leurs bienfaiteurs américains.

La victoire d’Israël dans la guerre des Six Jours – et dans les guerres qui l’ont suivie au début des années 1970 – a mené directement, après la mort de Nasser en 1970, sous Sadat, au retour de l’Égypte dans la sphère d’influence américaine.

En Syrie, en 1970, sous Hafez al-Assad, la défaite a permis de faire tomber les officiers baathistes de gauche et de laisser le champ libre aux éléments de droite. C’est al-Assad qui a mis en œuvre l’Infitah (ouverture), la politique qui a marqué le début du processus de restauration du capitalisme.

Il n’est en rien surprenant de voir ses bailleurs de fond, la classe capitaliste américaine ainsi que celles de tout l’Occident, admirer à ce point Israël.

Les liens sont devenus plus forts et plus nombreux. Israël attire l’investissement occidental en capital. Aujourd’hui, le secteur israélien de la tech est un leader mondial en matière de cybersécurité et d’intelligence artificielle dans les drones et la robotique. Tout cela est dû à la relation privilégiée dont profite Israël avec le complexe militaro-industriel américain, pour lequel le pays constitue un atout précieux.

Et cette relation est effectivement privilégiée. Non seulement Israël est-il le pays qui reçoit le plus d’aide militaire américaine dans le monde, mais c’est le seul pays que les États-Unis autorisent à utiliser leur aide militaire pour renforcer sa propre industrie domestique d’armement plutôt que pour acheter américain.

Le Mossad est aussi devenu un maillon essentiel du renseignement américain. Le général américain George Keegan a décrit l’apport d’Israël aux renseignements américains comme « l’équivalent de cinq CIA ».

Dans ses nombreuses guerres, Israël a fait main basse sur d’immenses quantités d’équipement et d’armement soviétiques, ce qui a permis aux États-Unis de garder une avance dans la course à l’armement. Cela a permis aux États-Unis de s’approprier des radars, des chars d’assaut et même des avions de chasse soviétiques. Il y a même eu un cas où le Mossad a incité un pilote irakien à voler à bord d’un MiG soviétique directement jusqu’en Israël.

Les exemples pleuvent, mais l’essentiel a été dit.

Compte tenu des services rendus par Israël à l’impérialisme américain et du niveau qu’ils ont atteint, il n’est pas surprenant que la classe dirigeante américaine soit si obnubilée par le pays depuis tant de décennies. Le soutien à cette petite nation est devenu un article de foi bipartisan.

Les partisans les plus zélés d’Israël aux États-Unis ont formé un lobby puissant – le plus puissant de la politique américaine. Bien qu’il soit composé de nombreux capitalistes juifs américains ainsi que de l’establishment des communautés juives, le lobby israélien comprend des chrétiens évangéliques sionistes tout aussi puissants.

Ces lobbyistes travaillent main dans la main pour tisser des liens culturels, économiques et politiques avec Israël, pour censurer les antisionistes et, plus que tout, pour assurer la ligne la plus pro-israélienne possible à la Maison-Blanche. Ils œuvrent à souder fermement l’une à l’autre les destinées des deux pays.

Mais nous devons y insister : la montée du lobby israélien n’est pas tant la cause de cette relation spéciale que son résultat. Tout comme l’hostilité américaine à la révolution cubaine n’a pas besoin du lobby gusano pour être expliquée, la proximité de la classe dirigeante américaine avec Israël s’explique en dehors de l’existence du lobby israélien.

Mais même lorsque les actions d’Israël, aux yeux d’un observateur objectif, sont manifestement préjudiciables aux intérêts de l’impérialisme américain, que voyons-nous? Cette puissante opinion au sein de la classe dirigeante américaine, cet instinct avivé par le lobby israélien, la pousse à emboîter le pas à Israël, même lorsque ce n’est plus dans ses intérêts. Il existe toutefois des limites à toute chose.

Israël a ses propres intérêts

La classe dirigeante israélienne a toujours eu ses propres intérêts, bien distincts de ceux des États-Unis. Et elle a toujours été bien moins gênée de défier ses bienfaiteurs quand vient le temps de défendre ses intérêts que les États-Unis ne le sont de défier Israël.

D’où les Israéliens tirent-ils cette tendance à la défiance? Le calcul de la classe dirigeante israélienne est simple. Pour l’impérialisme américain, la relation avec Israël fonctionne sur le mode du tout ou rien. Ou bien Israël maintient sa supériorité militaire dans la région, ou bien il ne la maintient pas.

Les Américains peuvent se plaindre des actions du gouvernement israélien, ils peuvent temporairement suspendre les cargaisons d’armement, mais les gouvernements successifs en Israël ont toujours prévu qu’ils finiraient immanquablement par se ranger de leur côté.

Ainsi, la classe dirigeante israélienne a agressivement mis de l’avant ses propres intérêts, dans bien des cas en allant directement à l’encontre de la volonté des présidents américains. Cela a pu passer par des actions ouvertement hostiles aux États-Unis, telles que de l’espionnage industriel ou du vol de secrets nucléaires, mais aussi le simple fait de poursuivre ses ambitions expansionnistes au-delà de ce que désirent les présidents américains.

Dans les années 1980, Reagan – qui était pro-israélien même selon les standards des présidents américains – a été stupéfait de voir les Israéliens bombarder, sans même avertir les Américains, le réacteur nucléaire irakien Osirak, en 1981. Il s’est à nouveau arraché les cheveux lorsque les Israéliens ont bombardé Beyrouth en 1982.

Il est allé jusqu’à appeler le premier ministre Begin pendant que son armée s’abattait sur Beyrouth pour l’accuser de commettre un « holocauste »! Des mots bien durs pour un président américain, qui n’ont été que récemment surpassés par la tirade injurieuse de Trump contre Netanyahou, alors que ce dernier menaçait Beyrouth. 

En bout de course, cependant, Reagan a appuyé chacun des crimes horribles d’Israël au Liban. Plus encore : il a été le président qui a le plus solidement fortifié la « relation spéciale » avec Israël. Il a défini des niveaux inédits de partenariat stratégique et militaire, avec tous les nombreux privilèges qui en ont découlé pour Israël. Il a même renfloué les caisses d’Israël lorsque son économie immensément distordue par la militarisation a succombé à l’hyperinflation et à l’effondrement du système bancaire en 1985.

L’histoire habituelle suit ce schéma :

  1. Les premiers ministres israéliens se comportent comme ils l’entendent;
  2. Les présidents américains grognent un peu;
  3. Israël s’en sort.

Tout comme cette « relation spéciale » a engendré une loyauté fanatique envers Israël au sein de la classe dirigeante américaine (au point où cette loyauté a cessé depuis longtemps d’être rationnelle), la psyché de la classe dirigeante israélienne en a aussi été transformée. Ce constat est plus que tout évident en ce qui concerne Benyamin Netanyahou, qui domine la politique israélienne depuis les années 1990.

Le vicieux petit tyran de la cour d’école harcèle avec assurance les autres enfants, parce qu’il sent bien que le plus gros tyran de l’école est de son côté.

Dans une vidéo fuitée datant de 2001, Netanyahou explique à des journalistes comment il a réussi à saboter les accords d’Oslo. Quand on lui demande s’il craint de mettre en colère les Américains, il répond : « Je sais ce que sont les États-Unis. Les États-Unis sont une chose qui se bouge très facilement. »

La classe dirigeante israélienne sent qu’elle jouit du soutien complet de l’empire le plus puissant sur terre, et elle s’est habituée à activer et à désactiver ce soutien quand cela lui chante, comme on ouvre un robinet.

La psyché de la classe dirigeante américaine

Mais une question pertinente se rattache à tout cela : les États-Unis avaient intérêt à faire d’Israël une petite Sparte. Mais la guerre froide est terminée. Et depuis, loin de dépendre du pétrole du Golfe, les États-Unis sont devenus l’un des plus grands exportateurs pétroliers dans le monde grâce au pétrole de schiste.

Les intérêts américains ont évolué. Alors pourquoi la classe dirigeante américaine s’accroche-t-elle au passé? Son histoire d’amour avec Israël se poursuit.

La conscience des classes ne se développe pas immédiatement en phase avec les événements. Et la conscience de la classe dirigeante américaine a été modelée par huit décennies de domination incontestée.

Les deux ailes de l’establishment aux États-Unis – les néoconservateurs du Parti républicain et les libéraux du Parti démocrate – partagent un point de vue fondamentalement identique. Les uns avancent que la puissance américaine incontestée engendre la « sécurité » et la « prospérité », tandis que les autres prétendent que les États-Unis ont le devoir de maintenir l’« ordre mondial fondé sur les règles ».

Les deux reviennent au même constat : les États-Unis peuvent et doivent s’imposer partout, les États-Unis peuvent et doivent demeurer la puissance hégémonique mondiale. C’est presque un point de vue subjectiviste et postmoderne. Si les États-Unis le désirent, ils peuvent l’obtenir. Ce n’est qu’une question de volonté, peu importe la réalité.

Ces gens sont aux manettes et, aussi fou que cela puisse paraître, ils travaillent de concert avec les Israéliens pour faire sauter le cessez-le-feu avec l’Iran. Ils vivent dans un autre monde que le reste d’entre nous, un monde où ils peuvent faire comme bon leur semble et où Israël, plutôt qu’un fardeau rongé par la crise, est leur « porte-avions insubmersible » de confiance.

Trump aussi vit dans le passé. Considérons l’Iran. Quel citoyen américain connaissait la situation géographique de l’île de Kharg avant que la guerre n’éclate en février? Trump la connaissait. Aussi tôt qu’en 1988, il disait que s’il devenait président, il « mènerai[t] une attaque dévastatrice sur l’île de Kharg ».

Toute la classe dirigeante américaine sait depuis longtemps où se trouve l’île de Kharg. La classe dirigeante américaine n’est pas habituée à être humiliée, et lorsqu’elle connaît une humiliation, elle la rumine. Son humiliation en Iran, en 1979 – avec la fondation de la république islamique et la crise des otages à l’ambassade américaine –, occupe son esprit depuis des décennies.

Leur politique a bien peu à voir avec la raison. La chose « raisonnable » à faire en ce moment, pour les Américains, serait de reconnaître leur défaite et de négocier leur retrait de cette guerre. Cela impliquerait de reconnaître le contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz et signifierait un statut diminué pour les États-Unis dans la région.

Mais la classe dirigeante américaine ne peut concevoir un monde où son pouvoir se bute à des limites. Même l’idée des négociations est étrangère à la classe dirigeante américaine. Les États-Unis ne veulent pas négocier. La négociation, c’est le compromis. Si les États-Unis veulent quelque chose, ils intimident et harcèlent, puis ils prennent.

Ainsi, les « négociations » qui ont précédé la guerre n’étaient en rien des négociations. Ce n’était qu’un moyen de gagner du temps pendant que du matériel militaire se faisait transporter dans la région. Les négociateurs iraniens étaient encore autour de la table de négociation à Oman lorsque les Américains ont essayé de décapiter le régime.

Notons enfin que les négociations des Américains avec les Russes sur la question de l’Ukraine étaient tout aussi peu sérieuses – un reflet de la même psyché fondamentale.

Un point de bascule

Voilà comment les choses se sont passées pendant des décennies. Mais toute chose finit par atteindre sa limite. Éventuellement, la quantité se transforme en qualité. L’étreinte des États-Unis a façonné Israël en une société aujourd’hui tiraillée par ses propres contradictions internes.

D’un côté, Israël se vante d’être la « seule démocratie » du Moyen-Orient. De l’autre, les niveaux atteints par la discrimination légalement permise contre les Palestiniens, fermement ancrée dans la loi israélienne, suffisent à ridiculiser une telle affirmation. Par exemple, la Loi sur l’État-nation du peuple-juif de 2017 définit les non-Juifs comme des citoyens de seconde zone. 

D’un côté, le pays abrite certaines des industries de haute technologie les plus avancées dans le monde. De l’autre, il a engendré une foule de colons fanatiques qui prennent la Torah pour une vérité littérale.

D’un côté, Israël possède plus de « licornes » (des start-ups valant plus d’un milliard de dollars) relativement à son PIB que n’importe quel autre pays dans le monde. De l’autre, il connaît parmi les pires niveaux de pauvreté de l’OCDE.

Seulement six mois avant le 7 octobre 2023, toutes ces contradictions ont explosé à la surface. Israël a été secoué par d’immenses manifestations, des « grèves générales » et de la désobéissance civile. La classe dirigeante était en guerre contre elle-même.

Netanyahou a réussi à dissimuler ces contradictions en menant une guerre après l’autre, à commencer par celle à Gaza. Ce faisant, il a remis à plus tard le moment pour lui de rendre des comptes en exacerbant les contradictions dans la société israélienne jusqu’au dernier degré.

Israël est un petit pays. Après trois années de guerre ininterrompue et menée par une armée de conscrits, la discipline semble se fissurer parmi les forces d’occupation au Liban. Plus de la moitié des réservistes ne se présentent pas lorsqu’ils sont appelés par l’armée israélienne. Soixante-trois pour cent des officiers veulent quitter l’armée.

Les problèmes économiques planent à l’horizon. Les entreprises émergentes dans le domaine de la tech sont en plein désarroi. Beaucoup de gens en âge de travailler sont dans les rangs de l’armée. Il y a une véritable épidémie de troubles de santé mentale. Plus que tout, Israël souffre d’un énorme choc psychologique. L’image entretenue par la classe dirigeante, qui dépeint Israël comme une force invincible, a été fracassée. L’État sioniste ne peut plus prétendre être à la hauteur de sa propre justification pour exister : garantir la sécurité des citoyens juifs d’Israël.

À chaque étape, Netanyahou a durci le ton pour maintenir la cohésion de son gouvernement et sauver sa peau. Jusqu’à présent, il y a réussi. Mais les contradictions en Israël ne cessent de menacer d’éclater de nouveau, chaque fois plus violemment. On l’a vu avec la colère des familles des otages contre Netanyahou, de même que lorsque l’immunité à la conscription des Juifs ultra-orthodoxes a été menacée.

Tout cela finira par atteindre sa limite.

L’avenir des relations israélo-américaines

Mais les choses vont également atteindre leurs limites en ce qui a trait aux relations israélo-américaines. Les événements des trois dernières années minent profondément le soutien à Israël aux États-Unis.

Avant le 7 octobre 2023, une majorité d’Américains sympathisaient davantage avec Israël (54%) qu’avec la Palestine (31%). C’est ainsi que les choses sont demeurées pendant des décennies.

Aujourd’hui, les Américains soutiennent moins Israël (35%) qu’ils ne soutiennent la Palestine (41%). Parmi les jeunes, ces statistiques sont encore plus frappantes. Une vaste majorité d’entre eux soutiennent la Palestine (53%) contre Israël (31%).

Voilà des sauts inédits dans la conscience des Américains. Dans les mots de Ro Khanna, représentant démocrate : « Je n’ai jamais vu l’opinion publique changer aussi rapidement sur aucun sujet, y compris le mariage gai, […] qu’à propos des relations israélo-américaines. »

Les démocrates ressentent la pression. L’argent du lobby pro-israélien AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) est devenu un baiser de la mort pour certains politiciens démocrates, au point où il a été révélé que l’AIPAC a recours à du financement occulte pour éviter d’être identifié. Les républicains aussi ressentent la pression. La base MAGA est également divisée sur cette question. Des figures publiques comme Tucker Carlson accusent par exemple Trump d’être passé de « l’Amérique d’abord » à « Israël d’abord ».

Est-il possible, malgré tout, d’imaginer une rupture entre Israël et les États-Unis à un certain stade? Indépendamment de la place occupée par Israël dans la psyché de l’impérialisme américain, il existe une autre considération à prendre en compte, que nous tenterons d’illustrer au moyen d’une petite analogie.

Avant que ne commence le déclin de l’impérialisme américain, avant même qu’il ne soit devenu la puissance hégémonique mondiale, il y avait l’impérialisme britannique.

Après la Première Guerre mondiale, alors même que l’Empire britannique prenait le contrôle de la Palestine comme nouveau maître colonial, un gouverneur militaire a été imposé par les Britanniques à Jérusalem : Ronald Storrs. Ce dernier s’amusait à se qualifier de « premier gouverneur militaire à Jérusalem depuis Ponce Pilate ». Les Britanniques ont encouragé l’émigration juive et la division entre les Arabes et les Juifs.

Dans son autobiographie, rédigée avant la fondation d’Israël, Storrs explique que les impérialistes britanniques ont eu l’idée de créer « un petit et loyal Ulster juif dans une mer d’arabisme potentiellement hostile ». Tout comme l’Irlande catholique avait été colonisée par les protestants au XVIIe siècle dans le but d’assurer un soutien local aux intérêts britanniques, les impérialistes comme Storrs imaginaient que les Juifs joueraient un rôle similaire parmi les Arabes.

« Un petit et loyal Ulster juif » a essentiellement émergé – bien qu’il soit devenu loyal aux Américains plutôt qu’aux Britanniques.

Il y a un certain nombre de similitudes entre le Moyen-Orient et l’Irlande. Tandis que l’impérialisme britannique était en déclin et que son empire s’effondrait, ses intérêts se transformaient aussi en Irlande. Dès l’après-guerre, l’Irlande du Nord s’était désindustrialisée, et le maintien d’une présence permanente pour contrer les menaces des rivaux européens sur la côte ouest britannique devenait de moins en moins nécessaire. La Grande-Bretagne et ses rivaux s’étaient transformés en petits vassaux des États-Unis.

Ainsi, la Grande-Bretagne n’avait plus intérêt à maintenir la partition de l’Irlande. Son « Ulster loyal » avait rempli ce rôle. Mais les Britanniques avaient créé un monstre de Frankenstein. Le loyalisme d’Ulster n’est pas passé aux oubliettes de l’histoire sans faire de bruit. Ses partisans ont continué à semer le chaos et à persécuter les catholiques. Il a engendré des monstres, comme le révérend Ian Paisley et ses sermons contre la papauté.

Vers la fin des années 1960, ces contradictions menaçaient d’exploser en guerre civile. Qu’importe ce qu’avaient pu désirer les Britanniques – et il était peut-être dans leur intérêt, alors, de « laisser partir » l’Irlande du Nord –, ils étaient prisonniers de leurs politiques passées. Ils ne pouvaient pas « laisser partir » l’Irlande du Nord. Ils étaient plus que jamais enlisés dans la situation.

Des troupes britanniques ont été déployées dans les rues d’Irlande et y ont été maintenues pendant des décennies. Pendant ce temps, des attentats à la bombe frappaient la Grande-Bretagne. Même de nos jours, l’Irlande du Nord continue de causer des problèmes au capitalisme britannique considérablement affaibli. Il suffit de penser au pogrom que l’on a vu éclater à la mi-juin pour s’en convaincre.

Comme une araignée prise dans sa propre toile, l’impérialisme britannique s’est retrouvé pris au piège des contradictions qu’il a cultivées par le passé. Elles servaient autrefois ses intérêts, mais elles sont devenues un carcan dont il ne peut plus se libérer.

Les impérialistes américains ont fait la même chose à une bien plus large échelle, embourbant tout le Moyen-Orient et créant un « petit et loyal Ulster » aux ambitions expansionnistes et doté de l’arme nucléaire. Même s’ils étaient en mesure de regarder sobrement la réalité en face – et rien n’indique qu’ils soient capables de le faire –, ils n’auraient aucun moyen de se sortir de ce pétrin, qui devient un facteur important de l’accélération de leur déclin.