
Cet article a été initialement publié par les Revolutionary Communists of America, la section américaine de l’Internationale communiste révolutionnaire. Il a été écrit avant les frappes américaines contre le Venezuela et l’enlèvement du président Nicolás Maduro. Nous l’avons légèrement modifié pour refléter la situation actuelle.
La révolution bolivarienne du Venezuela a été un moment charnière dans l’histoire de la lutte des classes. Ce fut un rayon de lumière dans les années sombres suivant l’effondrement du stalinisme. Bien avant la crise de 2008, avant Occupy, BLM, ou la montée de Sanders ou de Mamdani, elle a donné de la crédibilité à l’anticapitalisme, à l’anti-impérialisme et au socialisme.
Hugo Chávez incarnait cette révolution et exprimait les aspirations des masses pauvres à travers le monde. Il existait un potentiel clair pour qu’une révolution socialiste se propage à travers la région. Si elle avait réussi, nous vivrions aujourd’hui sur une planète bien différente. Au lieu de centaines de milliers de réfugiés vénézuéliens désespérés fuyant vers les États‑Unis, la révolution socialiste se serait propagée comme une traînée de poudre à travers la frontière.
Les conditions terribles et la pression impérialiste énorme dont souffrent aujourd’hui les Vénézuéliens sont une conséquence directe de l’échec de la révolution. C’est une loi de l’histoire : la réaction et la contre-révolution sont le prix à payer pour les révolutions socialistes inachevées.
De manière incroyable, de nombreux soi-disant marxistes affirment qu’il ne s’agissait pas d’une révolution en premier lieu. Mais quiconque a regardé le documentaire La révolution ne sera pas télévisée (disponible sur Youtube) aura vu la volonté de sacrifice et l’élévation spirituelle exprimées par les couches les plus humbles de la société vénézuélienne. C’est précisément à cela que ressemble l’entrée des masses sur la scène de l’histoire, lorsqu’elles saisissent leur destin entre leurs mains et prennent d’assaut le ciel.
Révolution inachevée
Pendant plus d’une décennie, la révolution vénézuélienne s’est tenue à la croisée des chemins. Mais finalement et inévitablement, la quantité s’est transformée en qualité, et la voie de la révolution s’est refermée – pour l’instant.
C’est un rappel brutal que même dans les circonstances les plus exceptionnelles, les périodes révolutionnaires ne durent pas éternellement. Il n’y a pas de troisième voie entre le socialisme et le capitalisme, et on ne peut pas faire une demi-révolution. Comme l’explique le Manifeste du Parti communiste : « La classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. » Elle ne peut pas non plus simplement s’emparer de l’économie capitaliste telle quelle.
Tragiquement, c’est ce qu’ont tenté Chávez et ses plus proches collaborateurs. Malgré les efforts héroïques des masses, les principales tâches de la révolution sont restées inachevées : l’établissement d’un État ouvrier démocratique, et l’expropriation des banques, de l’industrie et des grands domaines terriens, tant étrangers que nationaux.
Le Caracazo
Après des siècles de domination espagnole, le Venezuela obtient son indépendance en 1821, à la suite d’une longue guerre révolutionnaire menée par Simón Bolívar. Mais le pays reste économiquement arriéré, non démocratique et dépendant. Après la découverte de pétrole en 1914, la pénétration impérialiste de l’économie s’accélère. Le dictateur de l’époque accorde des concessions généreuses aux compagnies pétrolières étrangères, et une série de juntes militaires gouvernent le Venezuela jusqu’en 1958, lorsque le régime particulièrement répressif de Marcos Pérez Jiménez est renversé par un soulèvement populaire de masse.
Le régime militaire direct est remplacé par une période de démocratie formelle limitée, connue sous le nom de Pacte de Punto Fijo. Il s’agissait d’un accord de partage du pouvoir entre les deux principaux partis bourgeois – l’Action démocratique (AD) et le Comité d’organisation politique électorale indépendante (COPEI) – une oligarchie bipartite semblable aux républicains et démocrates aux États-Unis.
En 1976, lors de la crise pétrolière mondiale, le président Carlos Andrés Pérez (AD) nationalise le secteur pétrolier et crée Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA). Officiellement une entreprise d’État, elle était dominée par une élite technocratique, et les compagnies étrangères conservaient une influence significative. Après une décennie de corruption et de crise, la table était mise pour le Caracazo.
En 1989, Carlos Andrés Pérez est élu président pour la deuxième fois. En février de cette année-là, il annonce un programme d’« ajustement structurel » imposé par le FMI, comprenant une austérité massive, des privatisations et une dévaluation de la monnaie. Du jour au lendemain, les coûts de la nourriture, du carburant et des transports grimpent en flèche alors que les subventions de l’État prennent fin.
Tôt le 27 février, des foules en colère se sont rassemblées dans les bidonvilles entourant Caracas pour protester contre l’augmentation du prix des trajets de bus. Les manifestations explosent rapidement en un soulèvement spontané, sans direction organisée ni plan. Des gens affamés et désespérés pillent des supermarchés, des bus sont brûlés, et des symboles de richesse et d’autorité gouvernementale sont attaqués.
Pérez déclare l’état d’urgence, suspend les garanties constitutionnelles et déploie l’armée et la police. Des maisons sont perquisitionnées, et des civils non armés sont abattus dans les rues. Jusqu’à 3000 personnes ont été tuées ou ont disparu, et des milliers d’autres ont été battues et arrêtées.
L’État finit par reprendre le contrôle, mais le système Punto Fijo était mort. Un jeune commandant de l’armée nommé Hugo Chávez, profondément marqué par ces événements, dira plus tard que le sang versé pendant le Caracazo a arrosé les graines de la révolution bolivarienne.
L’ascension de Chávez
Né dans la pauvreté rurale en 1954, Hugo Rafael Chávez Frías rêvait de devenir joueur de baseball professionnel, mais il entre finalement à l’Académie militaire du Venezuela. Influencé par Bolívar, il croyait que les immenses richesses naturelles du pays devaient être utilisées au profit des Vénézuéliens ordinaires.
Après le Caracazo, lui et d’autres officiers progressistes forment un groupe clandestin appelé le MBR-200 et développent l’idéologie « bolivarienne », fusionnant le panaméricanisme de Bolívar avec l’anti‑impérialisme. Devenu colonel, Chávez lance un coup d’État contre Pérez le 4 février 1992. Malheureusement, la tentative était prématurée et le coup d’État échoue rapidement. Chávez est amené en direct à la télévision pour appeler ses camarades à baisser les armes.
Au lieu de chercher des excuses pour cette aventure ratée, il en assume l’entière responsabilité et ajoute que les objectifs du mouvement n’avaient pas été atteints « por ahora » – pour l’instant. Électrisés par son courage et son authenticité, des millions de personnes le voient comme un héros du peuple. Condamné et envoyé en prison, il continue à s’instruire et se rapproche des mouvements populaires du pays. Sous la pression populaire, Chávez et ses compagnons sont graciés après seulement deux ans.
Chávez se lance alors en politique et parcourt le pays. Bien qu’il fût un exemple classique de l’accident exprimant la nécessité, il marque les événements de son empreinte distincte. Il comprenait les problèmes des travailleurs et paysans pauvres. Il débordait de charisme et leur accordait le respect et la dignité qu’ils méritaient. Il mêlait avec aisance des références à Bolívar, à la révolution, au socialisme et à Jésus‑Christ. De gentilles vieilles dames exigeaient avec ferveur que Chávez porte la Bible dans une main, et l’épée de Bolívar dans l’autre – pour couper la tête des oligarques.
En 1997, il fonde le Mouvement Cinquième République (MVR) et lance une campagne présidentielle, soutenue par les « cercles bolivariens » qui essaiment à travers le pays. Son programme appelle à une assemblée constituante pour réécrire la constitution, et exige que la richesse pétrolière du Venezuela soit utilisée pour financer des programmes sociaux pour les pauvres. Il fait face à une hostilité féroce de la part des médias et des deux grands partis, qui soutiennent un candidat unique pour l’arrêter, avec des moyens financiers largement supérieurs. Mais sa campagne populaire est imparable, et il est élu président le 6 décembre 1998, avec 56% des voix.
En avril 1999, 87,75% des Vénézuéliens votent en faveur de la convocation d’une Assemblée constituante, et une nouvelle constitution est rédigée après de larges débats et consultations publiques. Bien que son cadre général soit resté bourgeois, elle était bien plus progressiste que les versions précédentes.
Le pays est officiellement nommé « République bolivarienne du Venezuela » et un nouveau drapeau est adopté. La nouvelle constitution affirme le contrôle de l’État sur les ressources naturelles, en particulier le pétrole, et interdit la privatisation de PDVSA. Elle garantit l’égalité des droits pour les femmes et élargit les mécanismes de démocratie directe, y compris les référendums et les révocations de mandat. Elle garantit l’éducation et les soins de santé gratuits comme droits constitutionnels. Elle reconnait entre autres droits ceux des peuples autochtones et afro‑vénézuéliens à leurs terres, langues et cultures.
En décembre de la même année, la constitution est approuvée avec 71,78 % de votes favorables. Elle est suivie des « méga‑élections » de juillet 2000, pour confirmer la présidence et tous les autres postes élus sous la nouvelle constitution, et Chávez augmente sa part des voix à 59,76%. Fort de son mandat renouvelé, il s’emploie à établir un véritable contrôle sur PDVSA et l’industrie pétrolière.

Le coup d’État d’avril 2002
En novembre 2001, l’Assemblée nationale adopte une loi habilitante, permettant à Chávez de légiférer sur des questions spécifiques par décrets exécutifs pour un an. En utilisant ces pouvoirs, il promulgue 49 décrets, dont une loi de redistribution des terres et la loi sur les hydrocarbures, qui augmente les redevances de l’État sur l’extraction pétrolière et réaffirme le contrôle sur PDVSA.
Sans surprise, c’en est trop pour les oligarques et leurs bailleurs de fonds impérialistes. Ils lancent une campagne hystérique, qualifiant les décrets de « communistes » et « dictatoriaux ». Ce n’était pas tant les réformes modestes elles-mêmes qui les effrayaient, que les masses derrière Chávez.
Fedecámaras, un consortium des familles et entreprises les plus puissantes, se met immédiatement à saboter l’économie. Ils accaparent l’huile de cuisson, le riz, le papier hygiénique et d’autres biens de base pour provoquer des pénuries artificielles. Ils ferment des usines, transfèrent des capitaux hors du pays et refusent d’investir. Ils organisent des manifestations, des grèves et des barrages routiers pour rendre le pays ingouvernable.
Cela va sans dire que la CIA s’est fortement impliquée. La National Endowment for Democracy et l’USAID ont formé des activistes de droite aux méthodes de changement de régime. Ils ont donné des millions aux escualidos enragés de l’opposition, y compris à la lauréate du prix Nobel de la Paix, María Corina Machado. Cette grande patriote vénézuélienne a promis de livrer les vastes ressources naturelles de son pays aux entreprises américaines, et serait heureuse de le voir transformé en une nouvelle Syrie tant qu’elle et ses amis criminels en tirent leur part. Cette grande pacifiste a même appelé Netanyahou à envahir son pays pour le libérer.
Avec le contrôle des richesses de PDVSA en jeu, les impérialistes lancent une sorte de « révolution de couleur » en avril 2002. Comme ils le feront à nouveau en Ukraine en 2014, ils orchestrent un affrontement armé entre des manifestations rivales, utilisent des tireurs d’élite pour tuer des manifestants des deux côtés, et accusent le gouvernement d’être l’auteur de ces crimes. Le haut commandement militaire se rebelle, et les forces de la réaction encerclent le palais présidentiel. Chávez refuse de signer sa démission et est emmené sur une île pour être évacué du pays par les Américains.
Le 12 avril, Pedro Carmona – le chef de Fedecámaras – prête serment comme président et est immédiatement reconnu par l’administration de George W. Bush. Le gratin de la réaction se rassemble au palais présidentiel, jubilant et applaudissant alors que Carmona dissout toutes les institutions démocratiques de la République bolivarienne – bien sûr, au nom de la démocratie.
Au milieu d’une vague d’arrestations massives, de répression et d’un siège acharné de l’ambassade cubaine, les ministres de Chávez sont contraints de se cacher. Les impérialistes et l’oligarchie locale s’imaginent alors que l’affaire est dans le sac – mais les masses n’ont pas dit leur dernier mot. En ce qui les concerne, elles ont élu Chávez, et c’est elles qui décideront quand il ne sera plus leur président.
Le matin du 13 avril, la nouvelle se répand dans les bidonvilles que Chávez n’a pas démissionné et est retenu captif. Comme en 1989, une avalanche humaine déferle sur le centre de Caracas, exigeant le retour de Chávez. Des unités militaires loyalistes, y compris la garde présidentielle, passent à l’action contre les putschistes. Ceux qui ne sont pas arrêtés s’enfuient comme des rats – mais seulement après avoir pillé les coffres présidentiels. Tôt le 14 avril, Chávez est ramené par avion au palais présidentiel et rétabli dans ses fonctions présidentielles.
Pour la première fois dans l’histoire de l’Amérique latine, un coup d’État fomenté par les États‑Unis est vaincu par l’action révolutionnaire des masses. L’ancien appareil d’État était suspendu en l’air. Les travailleurs et les pauvres étaient maîtres de la rue, et les militaires du rang étaient du côté de la révolution. Comme l’a expliqué Alan Woods à l’époque, il aurait suffi à Chávez de lever le petit doigt pour que la révolution se poursuive sans effusion de sang ni guerre civile.
Il aurait pu appeler à l’occupation et à la nationalisation des usines et des grands domaines terrestres, à l’expropriation de l’impérialisme et à la répudiation de la dette extérieure. Il aurait pu appeler à la formation de comités d’action populaire – des soviets – et d’une milice populaire armée pour défendre la révolution et remplacer l’armée permanente et la police. Les masses étaient prêtes et n’attendaient qu’un signal. Le cours entier de l’histoire humaine aurait pu changer à ce moment-là. Les vannes de la révolution socialiste auraient été ouvertes. Toute l’Amérique latine aurait suivi – et bien d’autres régions aussi.
Au lieu de cela, l’occasion a été gâchée. Au petit matin, Chávez appelle à la paix et au calme et demande à tout le monde de rentrer chez soi. Aucune personne impliquée dans le coup d’État n’a été arrêtée. Même « Pedro le Bref », surnom donné à Carmona, a été autorisé à circuler librement dans les rues de Caracas et de Miami.
« À chaque 11 son 13 »
Il est impossible d’exagérer l’ampleur de cette occasion manquée. Néanmoins, l’idée qu’« à chaque 11 son 13 » est entrée dans la mémoire collective des masses vénézuéliennes. Le fouet de la contre-révolution peut être brisé par une action révolutionnaire concertée, et avril 2002 au Venezuela en est la preuve.
Au cours des années suivantes, la lutte désespérée entre révolution et contre-révolution a continué de faire rage. L’oligarchie et l’impérialisme sont restés impitoyables et implacables. Ils avaient perdu la bataille mais n’étaient pas prêts à concéder la guerre. Au lieu de les mettre hors d’état de nuire, Chávez a tenté de les apaiser. Mais comme chacun le sait, la faiblesse n’invite qu’à l’agression.
Quelques mois plus tard, en décembre 2002, une nouvelle tentative de changement de régime est lancée, cette fois sous la forme d’un lock‑out patronal dans l’industrie pétrolière. Les ordinateurs contrôlant les opérations à distance depuis Houston sont déconnectés. Des équipements sont détruits, des vannes sabotées, du sable est déversé dans les pipelines. Des milliards de revenus ont ainsi été perdus.
Mais en quelques jours, les travailleurs de PDVSA forment des conseils de coordination et relancent la production – manuellement. En quelques semaines, l’immense machinerie de PDVSA est sous le contrôle des travailleurs – sans gestionnaires. Beaucoup de travailleurs n’ont même pas réalisé l’ampleur de ce qu’ils avaient accompli.
Dans les années qui suivirent, des dizaines d’autres usines connaissent des lock‑outs ou des fermetures. Dans de nombreux cas, les travailleurs répondent par des occupations, et le slogan « une usine fermée est une usine occupée! » devient le mot d’ordre du jour. Une vague organique de syndicalisation émerge également alors que les travailleurs rompent avec la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV) pourrie et forment leurs propres syndicats démocratiques, sous l’égide de l’Union nationale des travailleurs (UNT).
Chávez déploie les célèbres programmes sociaux « misiones », qui comprenaient des épiceries subventionnées, des campagnes d’alphabétisation et l’éducation gratuite. Les soins de santé de base sont offerts aux quartiers pauvres et aux villages reculés grâce à l’arrivée de médecins cubains, en échange de pétrole. Les terres inutilisées sont distribuées aux paysans pauvres et un programme d’urgence pour des logements abordables est lancé. Misión Milagro offrait des opérations gratuites de la cataracte et d’autres interventions oculaires pour que les pauvres puissent retrouver la vue.
Ces programmes ont littéralement changé la vie de millions de personnes – et pas seulement au Venezuela. Citgo, l’entreprise énergétique publique vénézuélienne aux États‑Unis, fournissait du mazout de chauffage gratuit ou à bas prix aux réserves autochtones et aux quartiers pauvres de Boston et du Bronx.
Au cours des années suivantes, plusieurs autres tentatives sont faites pour évincer Chávez. L’opposition lance des « guarimbas », des émeutes auxquelles participent souvent des paramilitaires d’extrême droite venus de Colombie. Elle attaque des bâtiments gouvernementaux et commet des attentats à la voiture piégée contre des dirigeants chavistes.
L’opposition organise des boycotts électoraux pour tenter de délégitimer le processus démocratique, bien qu’elle aurait de toute façon perdu les élections. En 2004, elle organise un référendum de destitution après avoir réuni suffisamment de signatures pour le déclencher – y compris celles de nouveau‑nés et de personnes décédées. Chávez remporte le vote avec 59% des voix. En 2005, elle sabote la compagnie aérienne nationale, VIASA.
Sur la base de l’expérience vivante de la révolution et du comportement de la classe dirigeante, Chávez conclut que la seule solution était le socialisme. Comme il l’exprime en déclarant la nécessité d’un « socialisme du XXIe siècle » au Forum social mondial de Porto Alegre : « Soit le capitalisme, qui est la route vers l’enfer, soit le socialisme, pour ceux qui veulent construire le royaume des cieux ici sur terre. »
Le taux de participation lors de l’élection présidentielle de 2006 est de 78%, élection qu’il remporte avec 62% des voix. Des observateurs internationaux, dont Jimmy Carter, en certifient le caractère libre et équitable. Et pourtant, les grands médias continuent d’appeler Chávez un dictateur.
En 2007, il annonce la formation d’un nouveau parti politique, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV). En quelques semaines, 5,5 millions de personnes prennent leur carte de membre – soit près de 20% de la population. Devant la vague d’occupations d’usines, il demande à sa ministre du Travail d’établir une liste des usines inactives à nationaliser et à placer sous le contrôle des travailleurs. Elle en recense 1200.

Bureaucratie bolivarienne
Cependant, très peu d’usines sont nationalisées, et seule une poignée est placée sous contrôle ouvrier. Non seulement elles ne sont pas intégrées dans une économie planifiée rationnellement, mais la bureaucratie d’État, de plus en plus envahissante, fait tout ce qu’elle peut pour étouffer les initiatives les plus audacieuses de Chávez. Lorsqu’il appelle à la fondation d’une Cinquième Internationale pour remplacer les partis socialistes et communistes moribonds du passé, sa proposition est cyniquement ignorée par les bureaucrates conservateurs qui l’entouraient.
De plus, le « pétrosocialisme » du Venezuela était financé par les revenus pétroliers qui enrichissaient auparavant l’oligarchie. Durant le boom des prix du pétrole des années 2000, les revenus pétroliers ont atteint plus de 90 milliards de dollars par an. Mais lorsque les prix se sont effondrés après 2014, le chavisme n’avait aucune base productive sur laquelle se replier. Non seulement le gouvernement de Chávez avait échoué à exproprier le capitalisme et à établir une démocratie ouvrière, mais il n’avait pas non plus diversifié l’économie. Il dépendait des importations pour tout, des denrées alimentaires aux voitures en passant par les appareils électroniques, mais il n’avait plus l’argent pour les payer.
Les milliards de revenus du pétrole ont également introduit de graves distorsions inflationnistes qui ont fini par avoir des effets catastrophiques. Tous ces pétrodollars ont aussi renforcé les tendances conservatrices de la « Bolivacratie » qui s’est développée au sein du processus révolutionnaire. C’était l’« État profond » de la Cinquième République, que Chávez n’a jamais pu briser ni contrôler.
Hugo Chávez meurt le 5 mars 2013, après une longue lutte contre le cancer. Comme Lénine avant sa mort, il a vu la bureaucratisation rampante et a appelé à un changement de cap. Mais les dés étaient déjà jetés.
Il était, sans aucun doute, un révolutionnaire honnête et un champion de son peuple. Il a à la fois nourri et été nourri par la ferveur révolutionnaire et l’élan des masses. Il appréciait et citait souvent Marx, Lénine, Trotsky et Alan Woods. Mais il n’a jamais vraiment été un marxiste – un défaut fatal lorsqu’il s’agit de mener à bien la révolution socialiste.
La « Boligarchie » qui contrôle aujourd’hui l’État et le PSUV a tourné en dérision le chavisme sans Chávez. Maduro a mené la charge de la réaction de type thermidorienne, démantelant la plupart des acquis de la révolution. Il a privatisé ce qui avait été nationalisé, étouffé le contrôle ouvrier et rendu les grands domaines aux propriétaires terriens. Il a réprimé la gauche et les médias critiques, et écrasé toute opposition à son règne, y compris dans les syndicats. Malgré les menaces de Trump, il a continué de tenter d’apaiser l’impérialisme et a rouvert PDVSA aux compagnies étrangères comme Chevron.
Cela dit, il y a des degrés dans la contre‑révolution. Si l’impérialisme et l’ancien régime devaient reprendre directement le pouvoir, il y aurait une vague de représailles et un bain de sang du même genre que lors de la défaite de la Commune de Paris.
Comprendre la lente agonie de la révolution se résume à ceci : bien que Chávez ait conquis le pouvoir grâce à des élections bourgeoises, il n’a jamais vraiment eu le pouvoir. Et les travailleurs vénézuéliens, eux non plus, ne l’ont certainement jamais eu.
Ce fut un cas particulier de révolution socialiste tentant de passer par les anciens canaux, mais la question du pouvoir n’a jamais été résolue. Bien que la bourgeoisie ait perdu le contrôle direct sur son État, celui‑ci est resté un État bourgeois. L’armée et la police ont été purgées à plusieurs reprises, mais sont restées de nature bourgeoise. Une nouvelle bureaucratie s’est cristallisée autour de ces vestiges et d’autres de l’ancien appareil d’État.
Bien que quelques usines aient été nationalisées et gérées sous contrôle ouvrier, la majorité est restée entre des mains privées. Les capitalistes en ont profité pour saboter le processus révolutionnaire. Au lieu d’expropriations, Chávez a imposé des contrôles des prix et du cours de la monnaie. Les sanctions imposées lors du premier mandat de Trump ont encore empiré les choses. Tout cela a fait de l’économie du Venezuela un asile de fou, ni planifié rationnellement et centralement, ni laissé à la main irrationnelle mais régulatrice du marché.
Pas touche au Venezuela!
Le résultat a été une instabilité et un chaos constants, donnant lieu à un marché noir tentaculaire et à une inflation galopante. Pas étonnant alors que d’immenses couches de la société vénézuélienne ont été déçues et ont perdu leur ferveur révolutionnaire, ouvrant ainsi la porte à la contre-révolution de Maduro sous forme bolivarienne.
Cependant, régler ses comptes avec le régime contre‑révolutionnaire est la tâche des travailleurs vénézuéliens. L’objectif de l’agression de Trump contre le Venezuela n’est ni de « restaurer la démocratie », ni de « lutter contre le narcoterrorisme ».
En fait, l’objectif ouvertement déclaré de l’impérialisme américain est de s’emparer du pétrole du Venezuela, les plus grandes réserves prouvées au monde. Il cherche aussi à donner une « leçon » aux masses vénézuéliennes sur qui est le patron, tout en portant un coup à Cuba et à la gauche latino‑américaine au sens large. Surtout, il vise à contrer l’influence rapidement croissante de la Chine et de la Russie alors que les BRICS menacent l’hégémonie américaine dans son propre hémisphère. L’ennemi principal des communistes américains se trouve chez eux. Nous défendons inconditionnellement le Venezuela contre l’impérialisme et disons : « Pas touche au Venezuela! »
La leçon clé est évidente : une direction révolutionnaire doit être préparée à l’avance et ne peut être improvisée dans le feu de l’action. L’absence d’une telle direction est la tragédie du Venezuela et de toutes les autres révolutions depuis 1917 – une lacune que les Revolutionary Communists of America sont en train de combler.