
Ce texte s’appuie sur un discours prononcé par Jorge Martín en août, lors d’une réunion de la direction internationale de l’Internationale communiste révolutionnaire. Il y analyse la crise existentielle du capitalisme européen et les répercussions qu’elle aura sur la lutte des classes. Les perspectives dont il dresse le tableau ont été confirmées par l’actualité récente, notamment avec les grandes manifestations en France et en Espagne.
Le capitalisme européen est confronté à une crise existentielle.
Cette crise trouve ses racines dans l’après-guerre, lorsque les États-Unis ont émergé comme la puissance impérialiste dominante à l’échelle mondiale et que l’URSS s’est imposée comme la seule puissance capable de lui faire contrepoids. Aujourd’hui, le déclin relatif de l’impérialisme américain révèle aux yeux de tous la crise du capitalisme européen. En même temps, la montée de l’impérialisme chinois joue aussi un rôle important.
La crise de 2008 a été un tournant parmi de nombreux autres. Les États-Unis et l’Europe ont été aussi affectés l’un que l’autre par la crise de 2008, mais ils s’en sont sortis différemment. Depuis 2008, le taux de croissance du PIB aux États-Unis est de 123%. Celui de la Chine est de 453%. Mais la croissance combinée de l’Union européenne et du Royaume-Uni atteint à peine 53%. C’est moins de la moitié de celle des États-Unis, et moins du huitième de la croissance économique de la Chine. Voilà ce qui place le capitalisme européen dans une position extrêmement désavantageuse.
Tout cela se produit à une époque où l’économie mondiale a connu des transformations profondes : elle est passée de la mondialisation et du libre-échange au protectionnisme et à la formation de blocs commerciaux rivaux en lutte les uns contre les autres.
Intégration européenne
Dès les années 1970, le capitalisme s’est vu plonger dans une crise mondiale, la première après la reprise économique prolongée d’après-guerre. La classe dirigeante y a répondu par ce qui est communément appelé le « néolibéralisme » : une offensive contre l’État-providence et la privatisation de larges pans de l’économie autrefois entre les mains de l’État. Après cette période, l’intégration européenne a reçu une puissante impulsion, ce qui a abouti à l’adoption de l’euro comme monnaie commune dans l’Union européenne.
La création de l’Union européenne a elle-même été un processus de longue durée. Plusieurs facteurs poussaient les pays européens à se rapprocher les uns des autres depuis des décennies. Il s’agissait pour les puissances européennes de s’unir pour gagner une meilleure position au sein d’un marché mondial concurrentiel, chacune d’entre elles étant trop faible si elle demeurait laissée à elle-même. Les États-Unis ont été parmi les premiers à soutenir l’intégration européenne… sous la domination américaine. L’intégration représentait également une tentative des bourgeoisies française et allemande de conclure un accord économique qui empêcherait la guerre en sol européen.
Lorsque l’euro a finalement été adopté, il était fermement dominé par le capital allemand, l’Allemagne étant la plus forte des puissances européennes. Il a également été instauré sur la base de politiques d’austérité permanentes imposées aux États membres. Les critères du traité de Maastricht (auxquels aucun pays ne s’est vraiment plié) exigeaient de chaque État membre de ne pas dépasser la limite d’un ratio dette-PIB de 60%, non plus que celle d’un déficit budgétaire de 3%. À l’époque, dans la plupart des pays, le ratio dette-PIB était bas. Mais même alors, les politiques d’austérité étaient nécessaires pour se conformer aux critères de Maastricht.
Le capital allemand a grandement profité de l’adoption de l’euro, en plus d’un grand nombre d’autres contre-réformes en matière de travail qui ont augmenté la compétitivité de la production allemande. Des sommes considérables d’argent européen ont été transférées dans les pays d’Europe du Sud sous la forme de projets d’infrastructures, qui ont à leur tour créé un marché captif pour les exportations allemandes. Et, avec les faibles taux d’intérêt, l’argent bon marché abondait, ce qui a permis une certaine croissance de l’économie.
À l’époque, nous expliquions qu’il était impossible d’unir des économies aux besoins différents et qui progressaient dans des directions opposées. La classe capitaliste européenne est allée plus loin que ce que nous imaginions possible en matière d’intégration. Toutefois, cette contradiction fondamentale au cœur de l’Union européenne n’est jamais disparue.
La crise économique grecque a prouvé ce constat. La Grèce ne pouvait pas dévaluer sa monnaie, puisqu’elle n’avait pas sa propre monnaie. Elle a alors été contrainte d’appliquer une « dévaluation interne » en détruisant le niveau de vie des travailleurs. C’était le seul moyen à sa disposition pour rester concurrentielle.
La classe dirigeante européenne s’est attaquée à ce problème en tentant de réaliser une unité politique pour consolider son unité économique. Mais toutes ces années plus tard, cette unité demeure hors de portée. Il n’y a rien de commun à la politique commune de l’Union européenne. Et maintenant, sous les coups de boutoir de la crise économique et des changements dans les relations internationales, elle se désintègre encore davantage. Plutôt que d’accentuer l’unité, les dirigeants européens discutent aujourd’hui d’en finir avec le système de veto et de vote par consensus, parce que celui-ci ne fonctionne pas.
La crise de 2008, suivie de l’immense plan de sauvetage des banques qui a mené à la crise de la dette entre 2011 et 2015, a poussé l’UE jusqu’à son extrême limite. Cela a provoqué des mouvements de masse contre l’austérité dans tous les pays, la Grèce en ayant été la première victime.
Le choc de la pandémie de Covid-19 a de nouveau mené à une immense accumulation de dettes. La dette publique totale de l’UE est passée de 58% avant 2008 à 88%, soit bien davantage que la limite prévue lors de la signature du traité de Maastricht.
Si l’on regarde pays par pays, le portrait devient plus clair. L’Allemagne, la plus grande économie de l’Union européenne, a encore une dette publique autour de 60%. Mais le Royaume-Uni (qui n’appartient plus à l’UE), la Belgique, l’Italie, la France et l’Espagne ont chacun un ratio dette-PIB dépassant les 100%. Dans certains cas, il atteint 120%, voire 130% – ce qui est complètement insoutenable. C’est là une cause majeure des crises politiques qui touchent ces pays.
Tourner à vide
Comme si ce n’était pas suffisant, la guerre en Ukraine a éclaté en 2022. L’histoire retiendra les sanctions contre la Russie comme l’un des moments où les capitalistes européens se sont tirés dans le pied de la façon la plus flagrante. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne l’Allemagne.
L’Europe s’est coupée du pétrole et du gaz russes bon marché. Les importations de pétrole russe représentaient avant la guerre 27% des importations européennes totales de pétrole. Elles ne sont plus maintenant que de 2% (si l’on fait exception du pétrole russe acheminé par l’Inde). Les importations de gaz russe sont passées de 45% à 13% des importations totales de gaz. Cela a incité les États-Unis à passer à l’offensive pour mettre la main sur le marché européen de l’énergie.
La lutte pour la domination des marchés mondiaux d’énergie est un élément important de la lutte interimpérialiste mondiale. La Chine a une longueur d’avance en matière de sources d’énergie renouvelable, comme les panneaux solaires, les batteries électriques et les centrales nucléaires. De leur côté, au cours des dernières décennies, les États-Unis sont passés du statut d’importateur net d’énergie à celui d’exportateur net, en grande partie grâce à la fracturation hydraulique.
Les importations européennes de gaz américain sont passées de 2% à 28%, celles de gaz naturel liquéfié transporté par voie maritime de 25% à 66% et celles de pétrole américain de 8% à 15%. C’est un indicateur parmi d’autres de la domination grandissante des États-Unis sur le capitalisme européen en raison de la guerre en Ukraine.
Les États-Unis essaient de tirer pleinement profit de cette situation. Ils développent plusieurs oléoducs et terminaux pétroliers, notamment dans les Balkans et en Europe de l’Est, dans le but de rendre les pays dépendants de l’approvisionnement américain. L’objectif est clair : remplacer de manière plus durable les approvisionnements russes en gaz et en énergie.
Mais c’est l’Allemagne qui a souffert le plus de la perte d’approvisionnement en énergie bon marché de la part de la Russie. Le volume de la production industrielle allemande a baissé de 9,5% depuis le début de la guerre en Ukraine. L’industrie chimique, un élément central du capital industriel allemand, a vu sa production baisser de 20%. Dans les industries métallurgique et papetière, 8% et 9% des emplois ont été supprimés, respectivement. Au courant de l’année dernière, l’industrie allemande a détruit 15 000 emplois par mois, c’est-à-dire 180 000 dans toute l’année – et d’autres pertes d’emploi devraient certainement survenir.
C’est un choc très brutal en très peu de temps. La perte de sources d’énergie bon marché n’est pas le seul facteur en jeu, mais il a énormément accéléré le processus de déclin industriel.
En vérité, l’industrie allemande, au cœur de la puissance industrielle européenne, était déjà devenue caduque depuis un certain temps. Elle traînait de la patte derrière d’autres puissances industrielles plus dynamiques, comme la Chine.
Pendant de nombreuses décennies, l’Allemagne s’est taillé une place avantageuse dans l’économie mondiale principalement grâce à l’industrie automobile, autour de laquelle étaient organisées plusieurs autres industries. Mais en raison de l’importance de l’industrie des véhicules à moteur à combustion interne, les industriels allemands ont été moins capables d’innover lorsque les véhicules à batterie électrique ont commencé à prendre leur essor.
La Chine jouissait de ce qu’on pourrait appeler l’avantage de l’arriération. Il n’y avait pas auparavant d’industrie automobile de grande envergure en Chine. Il s’agissait surtout d’entreprises étrangères qui exploitaient la main-d’œuvre chinoise bon marché pour produire des voitures à essence. De ce fait, il lui a été relativement facile de faire le saut vers les véhicules électriques. En fait, certaines des principales entreprises chinoises de véhicules électriques qui dominent aujourd’hui le marché mondial ont commencé par fabriquer des batteries pour téléphones mobiles – il s’agit essentiellement de la même technologie.
Coincée entre les États-Unis…
Et puis, pour couronner le tout, Trump est revenu au pouvoir. Il a décidé qu’il ne souhaitait plus maintenir l’alliance transatlantique sous sa forme traditionnelle. Cet abandon a constitué un nouveau choc majeur pour les capitalistes européens.
Deux moments en particulier sont révélateurs de cette nouvelle dynamique.
Le premier est lorsque J.D. Vance a participé à la Conférence de Munich sur la sécurité en 2025. En substance, il s’en est pris à l’Europe en avançant que les États-Unis assuraient depuis des décennies la sécurité de l’Europe et qu’il était temps pour cette dernière de cesser de vivre aux crochets des Américains et de sortir le chéquier.
Ce n’est pas une idée sortie tout droit de la tête de Trump. Il y avait déjà des conflits commerciaux entre l’Europe et les États-Unis sous l’administration Biden et avant la première administration Trump. Mais le discours de Vance a représenté un saut qualitatif dans le différend.
Puis, il y a eu la rencontre de juillet 2025, lorsque Trump est allé jouer au golf en Écosse. Les dirigeants européens, menés la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, s’y sont rendus pour lui faire la cour. Ils ont obtenu une entente humiliante, par laquelle ils se sont engagés à acheter environ 750 milliards d’euros en énergie aux États-Unis. Que ces achats se concrétisent ou non, cet épisode illustre bien la tendance générale des dirigeants européens à se plier en quatre pour plaire à Trump.
Plus le temps passe, plus les capitalistes européens réalisent que les États-Unis peuvent de moins en moins être considérés comme un allié. La relation commerciale Europe-États-Unis demeure la plus importante relation commerciale dans le monde, mais elle ne repose plus sur la bonne foi. Il y a désormais une concurrence féroce entre les deux parties – ou plutôt, une attaque féroce des États-Unis contre l’Europe et ses marchés. On l’a vu dans les affrontements autour de la réglementation imposée aux entreprises technologiques, de la question énergétique et de celle du Groenland.
C’est une relation de nature extrêmement transactionnelle. Les États-Unis emploieront tous les moyens à leur disposition pour atteindre leurs objectifs. S’ils ne remplissent pas complètement et immédiatement leur but, ils continueront à faire pression jusqu’à ce qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent. Tout cela est écrit dans le fameux document de Stratégie de sécurité nationale.
Mais ce n’est pas tout : des officiels américains affirment ouvertement être en guerre contre l’establishment politique européen. Ils aspirent à mettre en place des gouvernements alliés dans plusieurs pays européens, et ils appuient ouvertement des partis populistes de droite. Ils s’en prennent à un pays après l’autre afin de voir lequel sera le plus vulnérable à leur influence. Cette tactique n’a pas toujours fonctionné comme ils l’espéraient. Les États-Unis ont très ouvertement et très intensément soutenu la réélection de Viktor Orbán en Hongrie, qui a perdu ses élections. Mais l’objectif général et l’orientation générale de la relation États-Unis-Europe sont très clairs.
Cela ne veut pas forcément dire que les États-Unis se préparent à en finir avec l’OTAN. Peu importe si cela implique ou non de se débarrasser de l’OTAN, ils veulent d’abord et avant tout une relation dont ils pourront profiter davantage. Ils veulent que les pays européens augmentent leurs dépenses militaires – ce qui implique bien sûr d’acheter davantage d’armes fabriquées aux États-Unis. Ils pensent que les pays européens devraient prêter assistance aux États-Unis dès qu’ils le réclament, sans être consultés ni avoir un mot à dire sur les décisions prises par les États-Unis – en Iran, par exemple.
Sur cette question de leurs relations sur le plan militaire, les États-Unis sont très sérieux et très résolus. En juin, ils ont entrepris un examen général de la posture militaire de l’OTAN en Europe, qui prévoit notamment le retrait des troupes stationnées en Allemagne (tout en maintenant le contrôle de leurs bases militaires dans le pays). Certaines de ces troupes ont été déplacées en Pologne ou ailleurs en Europe, mais une tendance générale se dessine bel et bien.
Nous voyons maintenant se produire des choses qui auraient été inimaginables il y a seulement deux ans. Le gouvernement espagnol a par exemple refusé aux États-Unis l’usage de ses bases militaires en Espagne dans le cadre de ses opérations en Iran. Il y a eu d’autres disputes du genre – bien que de moindre envergure – avec la France et l’Italie, notamment à propos de l’usage de bases aériennes américaines, d’autorisations qui n’auraient pas été demandées et d’envois d’armes en Israël.
Certains gouvernements européens ont partiellement refusé l’accès des États-Unis à leur territoire sous la pression de l’opinion publique. Mais il existe également un conflit sérieux entre les puissances européennes et les États-Unis, et celui-ci se reflète dans toutes ces questions.
…et la Chine
L’autre problème auquel l’Europe est confrontée est la montée de la Chine.
La Chine n’a maintenant plus accès qu’en partie au marché américain en raison des sanctions et de la guerre commerciale. Elle connaît une immense surcapacité dans tous les secteurs et a besoin d’un marché pour écouler ses stocks. C’est la logique de l’impérialisme sous sa forme la plus pure. Et cela a des répercussions négatives sur l’économie européenne, incapable de faire concurrence à la Chine.
Ce n’est plus simplement que les coûts de production sont moindres en Chine : désormais, c’est aussi que la Chine est plus développée que l’Europe sur le plan technologique.
Il y a eu quelques incidents, principalement en France, où des fabricants de voitures chinois ont utilisé les capacités de production inutilisées d’usines automobiles européennes existantes pour y fabriquer leurs propres voitures, sans pour autant améliorer leurs technologies avec celles des Européens. Il y a quinze ans, une telle situation aurait été impensable. C’était plutôt l’inverse qui se produisait.
La question de la Chine – et particulièrement la question des batteries électriques et des fabricants automobiles – suscite de profondes divisions au sein de l’Union européenne. Certains pays s’exclament : « Non, il faut imposer des tarifs protectionnistes pour protéger nos industries! » D’autres, comme l’Espagne, la Turquie et la Hongrie, s’empressent d’accueillir les investissements chinois. Là où les entreprises chinoises investissent vraiment, comme à Saragosse en Espagne, elles s’assurent de ne pas dévoiler leurs technologies ou leur savoir-faire et emploient des travailleurs chinois dans les postes hautement qualifiés.
Plusieurs marques de voitures européennes ont également été achetées par des entreprises chinoises. De nombreux secteurs économiques sont touchés par ces rachats. En même temps, la Chine cible l’Europe de l’Est, où elle est en concurrence directe avec le capital allemand. En Hongrie, elle a déjà construit une usine de batteries électriques.
Mais, de tous les pays, c’est l’Allemagne qui est le champ de bataille le plus important de l’offensive chinoise contre le capital européen. La relation entre la Chine et l’Allemagne est complètement inversée. En 2022, pour la première fois, l’Allemagne a enregistré un déficit commercial avec la Chine plutôt qu’un excédent. Et en 2025, pour la première fois, la Chine a exporté davantage de biens d’équipement vers l’Allemagne que celle-ci n’en a exporté vers la Chine.
Le capital allemand est extrêmement préoccupé. Comme un chevreuil aveuglé par les phares d’une voiture, il est sous le choc et ne sait pas quoi faire. « Il faut imposer des tarifs », avancent certains capitalistes allemands. « Les tarifs ne fonctionnent pas : il faut obtenir la technologie! », s’écrient les autres. Ils sont divisés.
Un article du Wall Street Journal, parlant du phénomène de l’exportation par la Chine d’usines entière, explique :
« Lorsqu’un industriel en Europe de l’Est ou en Amérique du Sud construit une nouvelle usine, il peut désormais directement acheter à un seul fournisseur chinois tout un écosystème : les machines à injection, les bras robotiques, les séchoirs, les logiciels de gestion infonuagique.
“La Chine a déjà dévoré une bonne partie du lunch de l’industrie allemande, et elle s’apprête à lui prendre son souper”, a déclaré dans un rapport récent le Centre for European Reform, un think tank dont le siège social est situé à Londres. »
Telle est la dynamique du processus en cours.
Comme si ce n’était pas suffisant, la fracturation de l’économie mondiale rend encore plus difficile pour les capitalistes européens de rester concurrentiels. Le fameux rapport Draghi, publié il y a quelques années, en expliquait déjà les raisons. Le problème auquel est confrontée l’Europe, c’est qu’elle n’est pas un pays unique doté d’un cadre réglementaire commun et de marchés de capitaux suffisamment vastes pour permettre les investissements nécessaires dans les nouvelles technologies. Et tout ce que l’Europe possède dans ce domaine reste clairement soumis à la domination politique des États-Unis.
Un autre incident révélateur s’est produit l’année dernière. Nexperia est une usine chinoise présente en Hollande et spécialisée dans la fabrication de semi-conducteurs, principalement destinés à l’industrie automobile (systèmes de freinage électroniques, groupes motopropulseurs et capteurs automobiles). Dans le cadre des efforts de l’Union européenne pour tenir tête à la Chine, et sous la pression des États-Unis, le gouvernement néerlandais a pris le contrôle de l’entreprise. C’était une décision sans précédent.
En réponse, les Chinois ont imposé des restrictions à l’exportation des composants fabriqués en Chine par Nexperia. En l’espace d’environ une semaine, la plupart des usines et des constructeurs automobiles européens se sont retrouvés contraints d’arrêter leur production, faute des puces nécessaires. Finalement, les Néerlandais ont été contraints de reculer et de restituer l’usine à ses propriétaires légitimes en Chine.
Cela révèle la véritable nature de la relation entre la Chine et l’Europe.
Course au réarmement
Le capitalisme européen se bute à un obstacle : il y a encore de la concurrence entre nations en son sein. C’est très clairement visible dans la course à l’armement.
Les capitalistes européens sont en train de réaliser qu’ils doivent maintenant voler de leurs propres ailes. Les États-Unis ne sont plus disposés à garantir leur sécurité et ne sont plus un allié fiable.
Il y a eu un épisode révélateur à ce propos. Les Suisses ont acheté aux États-Unis des batteries de défense antiaérienne Patriot et des avions de chasse F-35. Plutôt que de livrer les batteries Patriot, les États-Unis s’en sont servi en Ukraine puis en Iran. Les Suisses ont donc cessé de payer pour le programme. En réponse, les États-Unis ont réagi en se payant simplement dans le compte censé être destiné aux F-35. Ce n’est pas ce que l’on peut appeler une relation amicale.
L’enjeu fondamental pour les Européens est qu’ils ne jouissent plus de la protection des États-Unis alors même que la Russie est en train d’émerger comme une machine de guerre très puissante juste à leur porte. S’ils veulent défendre leurs intérêts – c’est-à-dire les intérêts impérialistes de chacune des puissances européennes –, ils doivent s’armer le plus rapidement possible. Mais ils se heurtent à de sérieux obstacles pour y parvenir.
Le premier obstacle, c’est l’argent. La plupart de ces pays, à l’exception de l’Allemagne, sont lourdement endettés. Comment paieront-ils leur réarmement? De plus, les armées européennes sont dans un état lamentable, particulièrement l’armée britannique.
Le deuxième obstacle réside dans le fait que chaque pays européen possède sa propre classe capitaliste nationale, en concurrence avec les autres. Par le passé, les pays européens travaillaient ensemble sur certains projets : un avion de chasse européen, un système satellite européen, un char d’assaut européen. Les industries militaires italienne, française et allemande collaboraient sur des projets communs.
Mais ce n’est plus le cas. Les Allemands veulent que la production soit faite en Allemagne par des usines allemandes, et les Français veulent que la production soit faite en France par des entreprises françaises. Et les Italiens aussi veulent la même chose. Tous leurs anciens accords s’écroulent.
De l’État-providence à l’État militaire
La course aux dépenses militaires signifie inévitablement qu’il y aura une offensive de grande envergure contre l’État-providence européen.
Le Financial Times l’exprime franchement avec un article de Janan Ganesh intitulé « L’Europe doit couper dans son État-providence pour construire un État militaire ». Il est impossible de défendre le continent sans couper dans les services publics, affirme-t-il :
« On peut difficilement reprocher à toute personne âgée de moins de 80 ans ayant passé sa vie en Europe de voir comme quelque chose de normal un gigantesque État-providence. En vérité, cet État-providence est le produit d’étranges circonstances historiques, qui prévalaient dans la deuxième moitié du XXe siècle, mais qui n’ont plus cours aujourd’hui. L’une de ces circonstances était le soutien implicite des États-Unis par l’intermédiaire de l’OTAN, qui permettait aux gouvernements européens de consacrer une certaine part de leurs ressources à leurs dépenses sociales plutôt qu’à leurs dépenses militaires. Une autre était le fait que, pendant l’âge d’or de l’État-providence, l’Europe était peu concurrencée par la Chine ni même par l’Inde. »
En fait, l’État-providence européen n’a rien de gigantesque, et il s’est plutôt fait considérablement mettre au régime depuis les 30 ou 40 dernières années. Mais, dans les conditions de crise actuelles, il est encore trop gros pour la classe dirigeante. Ganesh avance que les conditions qui permettaient l’existence d’un État-providence n’existent plus, que celui-ci n’est plus viable et qu’il doit être détruit. Vient alors l’argument central de l’article :
« Ce n’est pas viable. La question demeure : la population acceptera-t-elle ce changement? J’en suis venu à douter que les sociétés riches et démocratiques soient capables d’appliquer des réformes difficiles […]. »
Autrement dit, ce serait bien mieux s’il y avait une dictature, puisque nous n’aurions pas à nous embarrasser avec des élections pour faire élire un gouvernement prêt à appliquer ces coupes!
C’est le fondement de la crise qui secoue la France depuis plusieurs années. Les gouvernements ne peuvent obtenir une majorité parlementaire qui appliquera les coupes dont la classe dirigeante a besoin – 40 milliards d’euros de coupes, voire davantage. C’est pourquoi les gouvernements se succèdent à une vitesse folle. Les députés doivent protéger leurs emplois. Ils savent que s’ils votent en faveur de coupes dans les régimes de retraite et, plus généralement, dans l’État-providence, ils ne seront pas réélus.
Dans le cas de l’Allemagne, un autre stratagème a été mis en place. Puisque le gouvernement ne disposait plus de sa majorité parlementaire pour faire adopter les mesures qu’il voulait mettre en place, il a convoqué une dernière séance de l’ancien Parlement afin de les faire adopter. Il s’attaque maintenant au système d’aide sociale, avec pour objectif d’y tailler 30 milliards d’euros.
Puis, Ganesh affirme :
« Il faut qu’une certaine peur règne, comme c’est peut-être déjà le cas aujourd’hui. Voilà une autre raison de croire qu’il est plus facile de faire accepter des coupes budgétaires lorsqu’elles sont justifiées au nom de la défense. »
Il admet presque que les classes dirigeantes d’Europe exagèrent les dangers d’une invasion supposée de la Russie dès demain dans le but de justifier des coupes budgétaires.
Mais la classe dirigeante ne sera pas capable de construire une armée moderne suffisamment forte pour défendre efficacement ses intérêts impérialistes. Une telle tentative provoquera une vaste levée de boucliers politique et sociale. La légitimité de toutes les institutions bourgeoises, des partis politiques et des médias bourgeois est déjà à un niveau historiquement bas en raison de la crise du capitalisme, des scandales de corruption, des mesures d’austérité, des plans de sauvetage des banques et des disparités économiques qui ont marqué les dernières années. Avant sa démission, l’ex-premier ministre britannique Keir Starmer affichait une cote de popularité nette de -51%. Celle du président français Emmanuel Macron était de -60%, et celle du chancelier allemand Friedrich Merz, de -64%! Les gouvernements européens n’ont jamais été aussi impopulaires depuis très longtemps, et ils tentent maintenant de mettre en œuvre les mesures les plus impopulaires depuis des décennies.
Et les gens se demandent ce qui explique la montée du populisme de droite au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Personne ne devrait s’en étonner. Plus les libéraux bourgeois tentent de « faire barrage », plus ces partis peuvent se présenter comme anti-establishment et attirer davantage d’appuis.
La désunion européenne
Le capitalisme européen se trouve dans une position extrêmement faible et subit des pressions de toutes parts : la montée de la Chine comme puissance technologiquement avancée; l’offensive des États-Unis; et la montée de la Russie comme puissance militaire forte à ses portes. Par conséquent, toutes les tendances centrifuges au sein de l’Union européenne s’en trouvent considérablement renforcées. Les pays européens sont tirés dans toutes sortes de directions opposées, chacun cherchant une solution à la crise, un compromis qui lui soit favorable.
On voit l’Espagne entrer en conflit avec les États-Unis et tenter de s’en tirer en renforçant ses relations avec la Chine et en courtisant les investissements chinois. Plusieurs pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale sont entraînés soit dans la direction des États-Unis, soit dans celle de la Russie.
Et puis il y a la Grande-Bretagne. Dans le passé, la Grande-Bretagne servait de pont vers l’Europe pour les Américains. Mais maintenant que la Grande-Bretagne est sortie de l’Union européenne, elle ne peut plus jouer ce rôle de la même manière. Une partie de la classe dirigeante britannique voudra se réaligner sur l’UE. Elle comprend que le Brexit a été une grave erreur d’un point de vue économique. En même temps, elle subit de fortes pressions de la part des États-Unis. Alors que l’Europe et les États-Unis s’éloignent de plus en plus l’un de l’autre, la Grande-Bretagne se retrouve prise entre les deux.
Dans le cas de l’Allemagne – le pays le plus important d’Europe du point de vue du capital et de la lutte des classes – cette crise signifie le début d’une profonde division entre différentes sections de la classe dirigeante. On pouvait en voir un aperçu dans la présence de certains hommes d’affaires allemands et de politiciens de premier plan de l’AfD au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, en Russie. Ces deux pays sont pourtant censés être en guerre l’un contre l’autre. Mais certaines entreprises allemandes ont encore des intérêts en Russie, et d’autres souhaitent rétablir ces relations.
Dans de nombreux pays, la montée des populistes de droite reflète elle aussi, dans une certaine mesure, les divisions et les fractures au sein même de la classe dirigeante. Différentes sections de la classe dirigeante, par exemple différentes industries, regardent dans des directions opposées, plaçant leurs intérêts particuliers au-dessus de ce qui pourrait être considéré comme l’intérêt général de la classe dirigeante.
Ces partis populistes de droite sont des formations très instables, parce qu’ils répondent à des intérêts différents. Ils doivent préserver leur base sociale en se donnant une image anti-establishment. Mais dans chaque pays, plus ils se rapprochent du pouvoir, plus ils modèrent leurs politiques et perdent ainsi leur base sociale.
La révolution européenne
Une gigantesque explosion de la lutte des classes se prépare.
Nous en avons déjà vu des aperçus : les grèves « Bloquons tout » en France en septembre 2025, les grèves générales politiques en Italie sur la question de Gaza, et les grèves prolongées en Belgique contre les mesures d’austérité.
Au Portugal, deux grèves générales ont réussi à faire reculer une contre-réforme réactionnaire du droit du travail qui était proposée. En Catalogne et dans la région de Valence, d’importantes grèves des enseignants ont eu lieu plus tôt cette année. Une grève générale des enseignants a été déclenchée dans la région de Madrid et doit commencer le 14 octobre, sur la base d’assemblées de masse et de comités de la base. En août, une grève chez Airbus a donné lieu à des assemblées de masse réunissant des milliers de travailleurs, ainsi qu’à d’importants piquets de grève.
Ces grèves sont très révélatrices du type de lutte des classes auquel nous assisterons au cours de la prochaine période.
Si les syndicats existants prennent la tête du mouvement, les travailleurs les suivront. Mais il y aura également des situations où, si les syndicats ne sont pas prêts à mener la lutte, les travailleurs utiliseront les instruments à leur disposition, quels qu’ils soient, pour faire avancer le mouvement.
C’est précisément au moment où le capitalisme européen traverse sa crise la plus profonde que la gauche officielle se trouve à son plus faible et son plus pathétique. Il existe un vide, qui est parfois rempli par toutes sortes de phénomènes imprévisibles : le parti éphémère Your Party en Grande-Bretagne, suivi de la montée du Parti vert; la progression partielle de Die Linke lors des élections dans certaines régions d’Allemagne; etc.
Ce qui est le plus important pour nous, c’est le processus de radicalisation politique de la jeunesse autour de questions comme la Palestine et le militarisme. Beaucoup de jeunes se tournent vers les idées communistes. Nous avons vu, par exemple, la montée du Mouvement socialiste en Espagne. Il a appelé à une manifestation le 1er mai sous le slogan « Nous devons construire une solution révolutionnaire ». Des milliers de jeunes sont descendus dans la rue au Pays basque, en Catalogne, à Madrid et à Valence sous ce slogan.
En France, il y a eu toute une série de scissions au sein de la Jeunesse communiste, certaines d’entre elles évoluant dans une direction maoïste. En Allemagne, des groupes communistes locaux voient le jour, organisés par de très jeunes gens.
Nous devons garder le sens des proportions. Partout en Europe, nos forces sont encore très petites. Mais il existe une couche de jeunes radicalisés que nous pouvons rejoindre directement avec nos idées, que nous pouvons recruter, former et éduquer. C’est le travail préparatoire nécessaire si nous voulons être en mesure d’intervenir dans les grands événements qui se produiront certainement au cours de la prochaine période.