La grève générale du Minnesota de 2026 : un tournant historique

L’arrêt de travail généralisé a largement dépassé les limites d’une manifestation de masse normale. Les syndicats ont peut-être lancé l’idée, mais les travailleurs de tout le Minnesota l’ont reprise et se l’ont appropriée.
  • Bryce Gordon
  • jeu. 29 janv. 2026
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Photo : anemicpolitik / Reddit

Minneapolis est redevenue l’épicentre de la lutte des classes aux États-Unis. La ville qui a déclenché le soulèvement de 2020 à la suite du meurtre de George Floyd retient de nouveau l’attention des travailleurs et des jeunes conscients de leur position de classe à travers le pays.

[Publié à l’origine sur communistusa.org]

Depuis que Trump a déployé 3000 agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans la ville début janvier, toute apparence de stabilité et de normalité dans Minneapolis-Saint Paul (les « villes jumelles ») a été profondément ébranlée. Il y a d’abord eu l’assassinat de Renee Good, le 7 janvier. Les manifestations quotidiennes qui ont suivi, ainsi que la résistance civile généralisée contre l’ICE, ont culminé dans ce qui était de facto une grève générale le 23 janvier. Le lendemain, des agents de la Border Patrol ont criblé de balles Alex Pretti, infirmier aux soins intensifs, marquant ainsi la deuxième exécution extrajudiciaire d’un citoyen américain par des agents fédéraux au cours du mois.

Les agents de l’ICE sont déployés au Minnesota sous le prétexte de lutter contre la fraude en matière d’immigration. Soyons clairs : la classe dirigeante ne se soucie nullement de la fraude. Trump lui-même a gracié des fraudeurs ayant plaidé coupables à des accusations semblables.

L’objectif réel de cette vague de terreur menée par l’ICE est de détourner l’attention de la détérioration de la situation économique et de l’incapacité de Trump à résoudre les problèmes auxquels fait face la classe ouvrière, comme en témoigne sa baisse de popularité dans les sondages.

Trump utilise les Somaliens – et, plus largement, les travailleurs immigrants – comme boucs émissaires, cherchant à dresser les travailleurs les uns contre les autres. L’État capitaliste persécute et terrorise les travailleurs immigrants afin de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas pour tout le monde. Ce sont là les méthodes de guerre de classe de notre ennemi. Nous devons y répondre par nos propres méthodes de lutte de classe. Et c’est précisément ce que les travailleurs de Minneapolis ont commencé à faire.

Grève générale

Des centaines de milliers de Minnésotains ordinaires ont le sentiment que leur ville est sous occupation par des agents fédéraux. Devant l’absence de toute solution réelle proposée par les démocrates, la population a commencé à prendre les choses en main.

La grève a pris forme de manière organique, malgré l’absence d’une direction combative fondée sur la lutte de classe, en grande partie grâce à l’auto-organisation de la classe ouvrière dans des assemblées de quartier et des groupes de discussion sur Signal à travers les villes jumelles.

Sous la pression de la base, certains syndicats, ainsi que des ONG et des églises, ont appelé à une « journée de vérité et de justice » le 23 janvier afin de protester contre la terreur de l’ICE. La section régionale de l’AFL-CIO de Minneapolis a fini par appuyer l’initiative, suivie ensuite par la direction nationale de l’AFL-CIO.

C’était là une avancée importante pour le mouvement ouvrier. Toutefois, bien qu’ils aient officiellement appuyé la journée d’action, les dirigeants syndicaux sont demeurés ambigus quant à son caractère. Craignant d’enfreindre des lois antidémocratiques, comme la loi Taft-Hartley, qui interdit aux syndicats de mener des grèves de solidarité, ils ont appelé à une manifestation, évitant de prononcer le mot « grève » – sans parler des mots « grève générale ».

Toutefois, les militants de la base et les travailleurs ordinaires avaient d’autres idées. L’enthousiasme pour une grève générale s’est propagé dans les milieux de travail et sur les campus. Dès le matin de la journée d’action, il était clair que rien ne pourrait freiner son élan, et que quelque chose de majeur était en train de se préparer au Minnesota.

Arrêt de travail

Le 23 janvier 2026 sera reconnu comme un tournant dans la lutte des classes aux États-Unis.

En réponse à l’appel lancé par des syndicats locaux et d’autres organisations en faveur d’une « journée d’action » contre la terreur d’ICE, des dizaines de milliers de Minnésotains ont bravé un froid de -23 °C pour participer à une énergique mobilisation politique de masse. Le résultat fut une grève générale de facto à l’échelle de la ville, imposée par la base.

Près de 800 petites entreprises ont fermé leurs portes pour la journée. Des institutions telles que le Musée des Sciences du Minnesota, l’Institut des Arts du Minnesota et le Guthrie Theater ont également interrompu leurs activités. Le réseau des écoles publiques ainsi que l’Université du Minnesota ont annoncé leur fermeture, la météo servant de prétexte commode pour répondre aux pressions exercées par les étudiants et le personnel.

La grève a pris forme de manière organique, malgré l’absence d’une direction combative fondée sur la lutte de classe. Photo : Max Nesterak / X

Des milliers de travailleurs employés par de grandes entreprises comme Target, UnitedHealth Group et 3M ont utilisé un congé payé ou un congé maladie afin de participer à la manifestation de masse.

En pratique, les travailleurs ont forcé la main de leurs employeurs par une action collective de masse. Même si cette mobilisation n’a pas entraîné l’arrêt complet des leviers clés de l’économie locale, elle a néanmoins constitué un arrêt de travail généralisé, infligeant un coup significatif à l’activité économique de la région métropolitaine ce jour-là.

Il s’agissait essentiellement d’une grève générale politique. Ce n’était pas une action économique portant sur les salaires ou les avantages sociaux, mais bien d’un acte ouvertement politique, dirigé directement contre l’appareil répressif de l’État fédéral. Elle a été déclenchée pour défendre les travailleurs injustement ciblés pour le simple fait qu’il leur manque un certain document, et pour protester contre l’assassinat éhonté de citoyens américains pour le seul « crime » d’avoir exercé leurs droits constitutionnels. On peut y discerner clairement l’embryon d’une conscience de classe émergente.

Prise de conscience collective

À l’instar de tout mouvement de masse authentique, une hétérogénéité idéologique considérable et une certaine confusion politique étaient présentes parmi les participants. Comment pourrait-il en être autrement? Des décennies se sont écoulées depuis les dernières grèves combatives bien dirigées, et le mouvement ouvrier commence à peine à sortir d’une longue torpeur.

La majorité des participants à la grève générale ne se percevaient probablement pas nécessairement comme des travailleurs en lutte contre la classe capitaliste, mais plutôt comme des « Minnésotains » unis pour s’opposer à ce qu’ils considèrent comme une occupation de leur ville par des agents fédéraux de l’immigration. Mais les marxistes ne s’attendent pas à ce que la classe ouvrière parvienne à une conscience de classe limpide du jour au lendemain. Comme l’expliquait Lénine : « Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. »

Le trait essentiel de la grève générale réside dans le fait que des dizaines de milliers de travailleurs ont choisi d’exercer leur pouvoir économique afin dans une tentative de chasser les forces fédérales hors de leur ville. Le sentiment instinctif de classe selon lequel « il faut prendre les choses en main » a trouvé ici l’expression la plus avancée observée dans l’histoire récente de la lutte des classes aux États-Unis. Autrement dit, les masses laborieuses commencent à prendre conscience de leur capacité à infléchir le cours des événements en exerçant leur pouvoir de mettre à l’arrêt l’économie.

Le meurtre d’Alex Pretti

Le moral était extrêmement élevé après le 23 janvier. Toutefois, le samedi matin suivant, le climat a de nouveau radicalement changé.

Alex Pretti, 37 ans, infirmier syndiqué aux soins intensifs dans un hôpital pour anciens combattants, a été tué pour avoir utilisé son téléphone afin de filmer des agents de l’ICE. Ses dernières paroles furent « Es-tu correct? » (« Are you okay? »), alors qu’il tentait de venir en aide à une femme aspergée de poivre de Cayenne par l’ICE. Peu après, il a été plaqué au sol, maintenu de force, roué de coups par un groupe de six agents, puis criblé de dix balles.

À mesure que la nouvelle se répandait, des Minnésotains sont sortis spontanément de chez eux en grand nombre pour se rassembler. Le Département de la Sécurité intérieure a effrontément menti au public, affirmant – avant toute enquête et en dépit de toute preuve – qu’Alex Pretti était un « terroriste intérieur » ayant l’intention de massacrer des agents de maintien de l’ordre. Pendant ce temps, chaque nouvel angle vidéo et chaque détail supplémentaire concernant la victime n’ont fait qu’attiser la colère.

Une vigile a d’abord été annoncée sur les lieux du meurtre, devant débuter à 13 h. Toutefois, dans les heures qui ont suivi la fusillade, le quartier Whittier s’est transformé en véritable zone de guerre. Des barricades improvisées ont été érigées, tandis que des affrontements éclataient entre des manifestants, la police antiémeute et des agents de l’ICE.

Parallèlement, des appels à une grève générale nationale ont commencé à se répandre sur X. L’enthousiasme pour une grève générale élargie s’est également manifesté sur le terrain, alors que des manifestations spontanées ont éclaté à travers la région de Minneapolis-Saint Paul.

Le processus moléculaire de la révolution

La situation actuelle au Minnesota se caractérise par une politisation de toutes les couches de la société. Des discussions politiques ont lieu partout.

Nous retournons à un monde de lutte des classes ouverte et combative, de grèves générales et, plus tôt que la plupart des gens ne le pensent, de bouleversements révolutionnaires. Photo : Revolutionary Communists of America

En temps « normal », seule une mince couche de la classe ouvrière s’intéresse activement à la politique, tandis que la majorité des masses laissent la gestion de la société aux politiciens professionnels et aux représentants de la classe dirigeante. Mais, sous l’effet de grands événements, une couche beaucoup plus large de la société est contrainte de s’engager dans la vie politique. Cette atmosphère a été décrite avec justesse dans un article de Robert F. Worth paru le 25 janvier dans The Atlantic :

Derrière la violence à Minneapolis, immortalisée dans tant de photos effrayantes ces dernières semaines, se cache une réalité différente : une chorégraphie urbaine méticuleuse de protestation civique. On pouvait en voir les traces dans les sifflets identiques utilisés par les manifestants, dans leurs chants, dans leurs tactiques, dans la façon dont ils suivaient les agents de l’ICE sans jamais les empêcher d’arrêter des personnes. Au cours de l’année écoulée, des milliers d’habitants du Minnesota ont été formés en tant qu’observateurs juridiques et ont participé à de longs exercices de jeu de rôle où ils ont répété des scènes exactement comme celle dont j’ai été témoin. Ils patrouillent les quartiers jour et nuit à pied et restent en contact grâce à des applications cryptées, telles que Signal, au sein de réseaux qui ont été créés après le meurtre de George Floyd en 2020.

À maintes reprises, j’ai entendu des gens dire qu’ils n’étaient pas des manifestants, mais des protecteurs – de leurs communautés, de leurs valeurs, de la Constitution. Le vice-président Vance a qualifié les manifestations de « chaos orchestré » par des militants d’extrême gauche travaillant de concert avec les autorités locales. Mais la réalité sur le terrain est à la fois plus étrange et plus intéressante. Le mouvement a pris une ampleur qui dépasse de loin le simple noyau militant qu’on voit dans les bulletins de nouvelles, en particulier depuis le meurtre de Renee Good le 7 janvier. Et il ne dispose pas du type de direction centrale que Vance et d’autres responsables de l’administration semblent imaginer.

Par moments, Minneapolis m’a rappelé ce que j’avais vu pendant le Printemps arabe en 2011, une série d’affrontements dans les rues entre manifestants et policiers qui ont rapidement dégénéré en une lutte beaucoup plus large contre l’autocratie. Comme sur la place Tahrir au Caire, Minneapolis a connu un soulèvement civique à plusieurs niveaux, où une avant-garde de manifestants a gagné en puissance, tandis que de nombreuses autres personnes qui ne partagent pas les mêmes convictions progressistes se sont jointes au mouvement, sinon toujours en personne, du moins dans leur cœur. J’ai entendu les mêmes propos indignés de la part de parents, de prêtres, d’enseignants et de résidents âgés d’une banlieue aisée.

La capacité d’auto-organisation, les changements rapides dans la conscience, l’instinct de classe qui refait surface et l’énorme potentiel d’escalade du mouvement sont manifestes. Des centaines de milliers de Minnésotains ordinaires cherchent une voie à suivre, déterminés à chasser l’ICE hors de leur État. Mais une lacune majeure subsiste : l’absence d’une direction politique clairement définie pour le mouvement. Ce qu’il faut, c’est d’une mobilisation sérieuse en vue d’une grève générale nationale totale pour arrêter l’ICE. Or, sans une direction révolutionnaire enracinée dans chaque quartier des villes jumelles et dans toutes les autres grandes villes américaines, aucune organisation n’est actuellement en mesure de fournir l’orientation nécessaire.

Comme l’expliquait Lénine il y a longtemps : « au moment de l’explosion, de la conflagration, il est trop tard pour créer une organisation; elle doit être déjà prête, afin de déployer immédiatement son activité. » Les camarades des Revolutionary Communists of America au Minnesota font tout leur possible pour mettre de l’avant nos idées, mais nous ne disposons pas encore des forces suffisantes pour obtenir un écho de masse. C’est pourquoi il faut profiter de cette occasion pour bâtir d’urgence les forces du communisme révolutionnaire, en préparation des événements encore plus importants qui se produiront dans un avenir proche.

L’histoire est en marche

Il est symbolique que, alors que la grève générale prenait de l’ampleur dans les villes jumelles, les représentants des classes dirigeantes du monde entier se réunissaient à Davos pour reconnaître la fin de l’ordre mondial établi après la Seconde Guerre mondiale.

L’anomalie de 80 ans amorcée en 1945, durant laquelle les tensions inter-impérialistes et la lutte des classes ont été temporairement atténuées, est en train de péricliter rapidement. Oui, comme le déplore la presse libérale, nous revenons à un monde de concurrence ouverte entre les « grandes puissances », où règne la « loi du plus fort ». Mais nous retournons également à un monde de lutte des classes ouverte et combative, de grèves générales et – plus tôt que la plupart des gens ne l’imaginent – de bouleversements révolutionnaires.

Avec la colère provoquée par ses échecs économiques, sans mentionner sa gestion du dossier Epstein, Trump a manifestement cru que les tactiques musclées de l’ICE à Minneapolis pourraient servir de diversion utile. Mais compte tenu du rapport de forces entre les classes et de la rage anti-ICE qui s’est accumulée au Minnesota et dans l’ensemble du pays, il joue avec le feu : chaque provocation supplémentaire de l’ICE risque de déclencher une explosion sociale à l’échelle nationale. Il n’est donc guère surprenant qu’au moment d’écrire ces lignes, Trump semble battre en retraite, affirmant avoir eu un « très bon » appel avec le gouverneur du Minnesota Tim Walz afin de désamorcer la situation.

Que le mouvement s’intensifie ou qu’il marque une pause temporaire, on peut affirmer avec confiance qu’il ne s’agissait pas d’un simple feu de paille. Dans l’histoire, rien ne se perd. Les scènes observées à Minneapolis-Saint Paul nous offrent un aperçu de l’avenir de chaque ville américaine. En l’absence d’un parti révolutionnaire, il y a des limites à ce que le mouvement actuel peut accomplir, mais l’expérience contribue néanmoins à forger une nouvelle génération de combattants, avec des répercussions incommensurables pour l’avenir. Après une longue période de torpeur, la classe ouvrière américaine commence à reprendre confiance en sa force et à renouer avec ses traditions de lutte des classes. Le 23 janvier n’était qu’une répétition générale, le signe annonciateur de bouleversements bien plus importants à venir.