L’automne rouge européen

La même matière inflammable existe en abondance partout ailleurs : le coût de la vie, l’accès à la propriété, le militarisme, la Palestine, l’environnement, l’austérité, le prix des loyers, l’éducation, la désignation raciste de boucs émissaires, la haine de la droite et du fascisme.
  • Ben Curry
  • mer. 4 nov. 2026
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Image : Vásquez Soliz/Wikimedia Commons.

À son apogée, le mouvement du 17 octobre a vu les masses françaises affronter la police et la faire reculer jusqu’à 300 mètres des marches de l’Élysée. Partout au pays, un million de personnes, voire deux millions, se sont mobilisées. La classe dirigeante a été ébranlée jusqu’au plus profond d’elle-même. Mais ce n’est qu’un début.

Les révolutions Gen Z arrivent en Europe

Nous prédisions que les révolutions Gen Z arriveraient en Europe plus tôt que tard. Les voilà. En France, en Espagne, au Portugal, en Belgique, en Grèce, en Italie, en Irlande, en Serbie, en Albanie et ailleurs, des mouvements ont déjà éclaté, et les autres pays ne sont pas loin derrière. La même matière inflammable existe en abondance partout ailleurs : le coût de la vie, l’accès à la propriété, le militarisme, la Palestine, l’environnement, l’austérité, le prix des loyers, l’éducation, la désignation raciste de boucs émissaires, la haine de la droite et du fascisme. On assiste à une immense colère face à la violence policière qui, loin de réprimer le mouvement, a fait voler en éclats les illusions des couches apolitiques de la population à l’égard de l’État « démocratique ».

L’Europe exprime intensément toutes les contradictions du système. Berceau du capitalisme, c’est probablement ici que le système a atteint le stade le plus avancé dans sa dégénérescence sénile, ici que la classe capitaliste est devenue la plus parasitaire, ici que les limites de l’État-nation sont les plus suffocantes pour les forces productives.

Mais l’Europe ne fait qu’exprimer de manière particulièrement frappante un processus qui fait rage partout. Des révolutions Gen Z de l’an dernier aux mouvements qui enflamment maintenant l’Inde et l’Amérique latine, nous voyons aux quatre coins du globe surgir des événements révolutionnaires. Ils reflètent une multitude de symptômes d’une même maladie : l’agonie du capitalisme.

Un pas de géant

En occupant de nouveau la Puerta del Sol en Espagne et la place Syntagma à Athènes, les jeunes font écho aux mouvements de 2011, mais à un niveau qualitativement supérieur. La conscience a fait un pas de géant.

En 2011, l’humeur n’était pas seulement apolitique : elle était antipolitique et confuse. Par contraste, nous voyons aujourd’hui des drapeaux rouges partout. Partout, la jeunesse est clairement de gauche radicale, et les idées communistes sont de plus en plus populaires. Ces jeunes mettent consciemment de l’avant la question de classe.

Dès le début, nous avons rencontré le slogan « Hacia una huelga general » (« En avant vers une grève générale »), spontanément scandé par la jeunesse espagnole bien avant que les syndicats ne s’emparent de l’idée. Lorsque les enseignants en grève ont marché jusqu’au campement de la Puerta del Sol, à Madrid, ils ont été accueillis par ce slogan : « Esto es lucha de clases, no podemos hacer las paces » (« C’est une lutte de classe, nous ne ferons pas la paix »).

Nous avons vu circuler des vidéos et des photographies de jeunes Français mettant de l’avant des slogans comme « Vive la Commune! » et « Nous ferons un nouveau Mai 68 ». Rassemblés sur la place de la République, ils ont entonné l’hymne des travailleurs, L’Internationale. Dans des vidéos émouvantes, nous avons vu des lycéens leur répondre à Athènes en chantant L’Internationale en grec. En Espagne, on entend dans la rue les chansons révolutionnaires de la guerre civile pour la première fois depuis les années 1970. En Italie, c’est Bella ciao, la chanson des partisans communistes, qui résonne.

Depuis des années, l’Internationale communiste révolutionnaire résiste contre un certain courant de pensée présent dans la soi-disant « gauche ». Ne s’intéressant qu’à la surface des choses – la prédominance des démagogues de droite, de la guerre, de l’hystérie anti-immigrants alimentée par les médias –, nombreux étaient ceux qui affirmaient que nous serions en train de vivre une époque de réaction, voire même l’arrivée au pouvoir imminente du fascisme. Nous seuls avons affirmé qu’il n’en était rien et qu’une immense colère bouillonnait sous la surface. Dans la jeunesse en particulier, ce sentiment bascule nettement à gauche. Il penche vers des conclusions révolutionnaires. Le terrain était en train d’être préparé pour de brusques explosions révolutionnaires.

Les rapports qui nous parviennent suggèrent également un autre élément tout à fait significatif dans ce bond en avant de la conscience. Les jeunes ont observé la façon dont se sont déroulés les événements révolutionnaires au Sri Lanka, au Bangladesh et au Népal. Des gouvernements ont été renversés par des foules immenses dans les rues, puis de nouveaux gouvernements sont arrivés au pouvoir et ont gouverné de la même manière – leurs politiques étant dictées par les marchés.

Ayant compris que le présent mouvement connaîtra des hauts et des bas, nombreux sont les jeunes qui ont pris conscience que ce n’est qu’en s’organisant qu’il sera possible de préserver quoi que ce soit de celui-ci pendant les périodes creuses.

Les communistes révolutionnaires doivent ouvrir grand la porte à ces jeunes, les traiter comme des camarades qui arrivent à la maison et leur fournir une organisation, des idées, une direction et un rôle à jouer.

Les syndicats à la course pour rattraper leur retard

Partout, ce qui ressort, c’est le fossé entre la conscience avancée et révolutionnaire de la plupart des jeunes et le conservatisme des syndicats et des partis qui prétendent représenter les travailleurs – particulièrement aux échelons les plus élevés de leurs directions. La jeunesse saute par-dessus ces organisations. De petits groupes apparus au-devant de la scène de façon fortuite, comme le Syndicat des locataires en Espagne, parviennent à déclencher d’immenses manifestations.

Les dirigeants syndicaux se trouvent coincés dans une situation très inconfortable. Ils considèrent clairement que leur rôle consiste à freiner et à contenir le mouvement. Ils n’ont aucune perspective révolutionnaire. Mais s’ils ne font pas quelque chose, ils risquent d’être laissés derrière et de perdre toute influence, particulièrement parmi les jeunes. Et alors, comment pourraient-ils remplir leur rôle consistant à freiner les choses?

Ainsi, en Espagne, le jour où les jeunes ont occupé la Puerta del Sol à Madrid, un petit syndicat radical a rencontré des membres du Syndicat des locataires pour discuter de la question d’une grève générale. C’est ce qui a poussé les dirigeants des grandes fédérations syndicales à convoquer rapidement une grève générale le 11 novembre.

Ils ont fixé une jolie petite date, fort lointaine, afin de freiner l’élan du mouvement, et n’ont guère fait d’efforts depuis pour mobiliser en vue de la grève. Néanmoins, étant donné que l’Espagne n’a pas connu de grève générale depuis 15 ans, même cette initiative timide des dirigeants syndicaux a été accueillie avec enthousiasme. Ils pourraient bien obtenir exactement ce qu’ils redoutent : une immense démonstration de force de la part de la classe ouvrière.

La CGT joue avec le feu

Mais c’est en France qu’on voit le rôle des dirigeants syndicaux s’exprimer le plus nettement. Au lieu de chercher à renforcer le mouvement et à vraiment jeter les gants contre le gouvernement et la classe dirigeante, ils ont cherché à couper court aux mobilisations du 17 octobre en appelant non pas à une grève générale, mais bien à une autre journée d’action le 5 novembre!

Cela a suscité une véritable colère à l’encontre des dirigeants syndicaux – à juste titre. Le moment choisi n’aurait pas pu être plus cynique : suffisamment éloigné pour laisser les choses se calmer un peu après les vacances de mi-semestre, dans l’espoir de désamorcer les mobilisations des élèves.

Mais ils se sont peut-être trompés dans leurs calculs. L’ampleur du mouvement signifie que, vacances ou pas, les jeunes descendent dans la rue. Et le succès du 17 octobre signifie qu’il y aura désormais une série de mobilisations jusqu’au 5 novembre.

Dans un contexte où tout orateur qui n’appelle pas à la chute immédiate de Macron se fait huer, la dirigeante de la CGT, Sophie Binet, a été contrainte de radicaliser son discours pour garder le contrôle de la situation. Elle présente désormais le 5 novembre comme une journée de grève et appelle même les travailleurs à organiser des assemblées, laissant entendre que cela pourrait déclencher une vague de grèves.

N’oublions pas que la grève générale révolutionnaire de mai 68 a commencé avec une seule journée de grève le 13 mai – que les travailleurs ont interprétée comme le coup d’envoi d’une grève générale totale, qui ne pouvait être qu’une lutte pour le pouvoir.

Nous saluons toutes les initiatives prises par les dirigeants syndicaux, aussi hésitantes soient-elles, qui font réellement avancer le mouvement. Mais nous devons avertir les travailleurs : leur bilan montre que ces dirigeants n’ont aucune perspective claire. Ils traînent loin derrière le mouvement, qu’ils tentent consciemment de freiner!

De plus, ce mouvement rassemble des couches sociales très diverses : lycéens, étudiants, Gilets jaunes, retraités, agriculteurs, et pas seulement des syndiqués. À mesure que ces mouvements atteindront leur apogée à travers l’Europe, ils soulèveront naturellement, à leur stade le plus avancé, la nécessité de mettre en place des organisations plus souples et ad hoc. Celles-ci permettront d’exprimer la véritable humeur des masses et de donner voix à leurs revendications fondamentales. Il ne sera plus seulement question des miettes dont les bureaucrates syndicaux se contenteraient volontiers.

Voilà comment on lutte contre la droite!

Ce qui est vraiment époustouflant, c’est de voir comment, partout en Europe, ces mouvements menés par la jeunesse révolutionnaire ont coupé court au climat de racisme et de guerre culturelle que la classe dirigeante a entretenu.

En Espagne, le mouvement avance des revendications très radicales, notamment la nationalisation des propriétaires institutionnels, des baux à durée indéterminée et une réduction de 50% du prix des loyers. Les sondages d’opinion montrent que 83% de la population appuie au moins en partie les revendications du mouvement — y compris 65% des électeurs du Parti populaire et du parti d’extrême droite Vox!

À peine quelques semaines avant l’expulsion et le meurtre de Maricarmen, le discours politique dominant en Espagne était réactionnaire, empreint d’alarmisme et de racisme, après que des dizaines de milliers de migrants ont rejoint à la nage le territoire espagnol de Ceuta depuis la partie marocaine de l’enclave. Aujourd’hui, les jeunes brandissent cet excellent slogan : « Los invasores son los inversores » (« les envahisseurs, ce sont les investisseurs »). Les méthodes de lutte de classe de la jeunesse radicale de gauche coupent court à toutes les balivernes de la guerre culturelle.

Échec du réformisme

Voilà comment lutter contre l’extrême droite. Lorsqu’une direction de gauche radicale et combative émerge, comme cela a été le cas parmi la jeunesse, elle peut rallier à sa cause les couches plus arriérées de la population. Les questions de classe passent au premier plan, tandis que celles liées à la guerre culturelle passent au second plan. La droite est démasquée et en pleine déroute.

Jusqu’à ce que la jeunesse commence à se mobiliser, c’est précisément cette direction qui faisait défaut. Les partis réformistes traditionnels de la soi-disant « gauche » avaient un bilan désastreux, eux qui avaient mis en œuvre les attaques exigées par les capitalistes.

Nous nous trouvons donc face à une situation ironique. Ces mouvements ont fait basculer le pendule nettement vers la gauche, en Europe et bien au-delà. Pourtant, sur le plan électoral, on observe la présence de Vox en Espagne, de l’AfD en Allemagne, de Le Pen en France, de Reform UK en Grande-Bretagne et de Chega au Portugal. Les démagogues de droite sont en ascension, et bon nombre d’entre eux pourraient bien accéder au pouvoir dans les années à venir.

La crise du capitalisme bouleverse l’ensemble de la société. Les travailleurs politiquement arriérés et des couches de la classe moyenne sont eux aussi pris dans cette tourmente. Comme ces couches cherchent une solution de rechange, la droite s’empare de manière démagogique d’une partie de leur colère anti-establishment.

La faute en revient précisément à l’échec des directions syndicales et de la soi-disant gauche, faible et versée dans la collaboration de classe. Leur échec a laissé un vide à remplir. Mais cela ne signifie pas que les couches de la société attirées par les démagogues de droite soient incurablement réactionnaires et racistes. Elles peuvent être ralliées derrière une solution de rechange vraiment révolutionnaire.

Mais en l’absence d’un tel mouvement, alors que des personnalités réformistes tentent de tirer parti du climat social, on constate combien leur prestation est médiocre. En Espagne, Pedro Sánchez, premier ministre du Parti socialiste, a cyniquement tenté de se présenter comme un allié du mouvement pour le logement. Après avoir déposé quelques infimes réformes au Parlement – où elles ont été rejetées –, il a maintenant convoqué des élections. Mais comment pourrait-on éprouver le moindre enthousiasme pour Sánchez? Son gouvernement a eu huit ans pour s’attaquer à la question du logement, et il n’a rien fait jusqu’à présent.

Luttons pour le communisme

Nous sommes encore loin d’avoir vu l’apogée de la présente vague de lutte. Quant à la crise, elle s’aggrave de jour en jour pour le capitalisme européen.

Le 21 octobre, le rendement des obligations françaises a atteint 5% pour la première fois en 23 ans. La dette est impayable et, aujourd’hui, les marchés obligataires regardent avec crainte ces gouvernements faibles et détestés. Ils ne croient pas qu’ils soient capables de faire ce qui est « nécessaire » du point de vue des capitalistes : faire payer les travailleurs par le biais de l’austérité. Selon les termes du Financial Times, la France est prise « entre le marché des obligations et les barricades ». Ni les concessions ni la répression ne permettront de la sortir de cette crise.

Une intense période de lutte des classes s’ouvre. La classe dirigeante sait qu’elle doit attaquer la classe ouvrière pour « apaiser les marchés », mais que peut-elle faire contre des millions de travailleurs, une fois que ceux-ci sont mobilisés?

Mais les travailleurs et la jeunesse ont eux aussi un problème. Leurs dirigeants syndicaux font tout en leur pouvoir pour désamorcer ce mouvement. Ce sont les jeunes eux-mêmes qui ont présenté l’embryon d’une solution de rechange : une direction révolutionnaire et combative. Mais ils ne sont pas organisés.

Sans organisation, même le plus puissant des mouvements ne parviendra pas à aller jusqu’au bout. Lors des élections qui ont suivi Mai 68, en France, c’est de Gaulle qui a gagné – non pas en raison d’un manque d’esprit combatif de la part des travailleurs, mais parce que le Parti communiste n’était pas prêt à faire ce qu’exigeait le moment : prendre le pouvoir et mener une révolution socialiste.

Dans la situation actuelle, il n’y a qu’une seule issue : les travailleurs et les jeunes doivent prendre le pouvoir, former un gouvernement des travailleurs, nationaliser les principales industries et institutions financières et mettre la richesse entre les mains de la classe ouvrière. Commencer la transformation socialiste de la société – telle est la tâche de notre époque.

La seule autre option, celle que préconisent les dirigeants réformistes, est d’« administrer » le système capitaliste. À maintes reprises, cela n’a fait que redonner l’initiative à la droite.

C’est pourquoi, alors que la vague de lutte prend de l’ampleur, notre message à la jeunesse révolutionnaire est le suivant : organisez-vous! Nous vous invitons à rejoindre l’Internationale communiste révolutionnaire.