Le Canada et le nouvel ordre mondial

Discuter des perspectives permet de partir d’une compréhension commune de la période que nous traversons, et sert ainsi de boussole pour guider les discussions.
  • Parti communiste révolutionnaire
  • ven. 27 mars 2026
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Ce document de travail présente les perspectives politiques du Parti communiste révolutionnaire pour 2026, telles qu’elles ont été adoptées par son Comité central à la fin du mois de mars. Nous vous invitons à nous faire part de vos commentaires sur ce document alors que nous nous préparons à en débattre lors de notre prochain congrès, qui se tiendra en mai 2026.


« Il y a des décennies où rien ne se passe; et il y a des semaines où se produisent des décennies. »

Cette citation bien connue de Lénine décrit bien la période que nous traversons. Concentrés en une courte période, un flot d’événements choquants se sont produits, bouleversant profondément l’ancien ordre mondial.

Après s’être disloqué, l’ordre international mené par les États-Unis est désormais mort. L’année 2026, qui a commencé avec l’enlèvement de Maduro et les menaces renouvelées de Trump d’envahir le Groenland, a enfoncé le clou dans le cercueil. Les chefs d’État admettent maintenant ouvertement ce fait incontournable.

Comme Carney l’a dit dans son discours au Forum économique mondial de Davos : « Nous savons que l’ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie. » La Conférence de Munich sur la sécurité cette année a aussi repris cette idée en déclarant : « Plus de 80 ans après que sa construction ait commencé, l’ordre international d’après-guerre mené par les États-Unis est en cours de destruction. »

Mais quel genre d’ordre prendra la place de l’ancien? Et quelle place le Canada occupera-t-il dans celui-ci?

Pourquoi nous avons besoin de perspectives

La tradition dans notre internationale est de toujours commencer les réunions importantes par une discussion sur les perspectives. Discuter des perspectives permet de partir d’une compréhension commune de la période que nous traversons, et sert ainsi de boussole pour guider les discussions. Sans perspectives, il y a une tendance à retomber dans une méthode empiriste – c’est-à-dire à réagir aux événements à mesure qu’ils surviennent, sans cadre théorique général pour dégager un sens de ceux-ci.

Pour bien des gens à gauche, il est suffisant de simplement prendre parti contre les « mauvaises choses » au fur et à mesure qu’elles surviennent. Mais pour nous, cela se compare à essayer de traverser l’océan sans carte, en voguant au gré des vents et marées et en réagissant à la dernière vague et la dernière tempête, sans savoir comment se rendre à destination. Ce genre de voyageurs a rarement beaucoup de succès.

Une compréhension des perspectives est particulièrement importante aujourd’hui. Nous vivons au cœur d’une des périodes les plus turbulentes que le monde ait connues depuis au moins 80 ans, et peut-être même de toute l’histoire. Tandis que par le passé, les crises étaient localisées dans une région du monde, le capitalisme, en mondialisant l’économie, a essentiellement mondialisé la crise et, par conséquent, a mondialisé les développements révolutionnaires.

Il est ainsi impossible d’aborder les perspectives canadiennes sans d’abord décrire les processus qui prennent place à l’échelle internationale.

Redivision du monde

Comme Carney l’a dit dans son discours au Forum économique mondial de Davos : « Nous savons que l’ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie. » Photo : MarkJCarney/X

En 1916, Lénine écrivait L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Dans ce livre, il décrivait comment les grandes puissances, sous l’effet de forces économiques, se divisent le monde entre elles. Lénine expliquait également que la division du monde n’est pas un phénomène statique. Au contraire, au fur et à mesure que s’élèvent de nouvelles puissances, une lutte pour la redivision du monde est inévitable. Cela a été la cause ultime des deux guerres mondiales.

Le dénouement de la Seconde Guerre mondiale a produit une situation très différente de la première moitié du XXe siècle. Les États-Unis, qui formaient déjà une puissance dynamique en ascension, en sont sortis relativement indemnes. La nouvelle puissance allemande a été écrasée et les vieilles puissances française et britannique ont été sévèrement affaiblies. Les États-Unis sont devenus une puissance impérialiste hégémonique.

Le monde a été redivisé en fonction du nouveau rapport de forces, avec les États-Unis d’un côté et les États du bloc soviétique de l’autre. Parmi les puissances capitalistes, les États-Unis étaient devenus le chef incontesté qui imposait sa volonté aux autres puissances plus faibles. Ils ont soutenu les puissances capitalistes pour contrer l’URSS – qui était sortie de la guerre renforcée. Des organisations multilatérales comme les Nations Unies et l’Organisation mondiale du commerce ont été créées pour consolider cette nouvelle situation. C’était le soi-disant « ordre international fondé sur les règles ».

Étant donné cette situation exceptionnelle, les barrières commerciales ont été abattues et le commerce s’est étendu. Les entreprises multinationales ont étendu leurs opérations partout à travers le monde et une division internationale du travail a rationalisé la production, augmentant l’efficacité de l’économie mondiale. De cette manière, l’entrave au développement que représente l’État-nation a été partiellement surmontée.

Le Canada, par ses liens avec les États-Unis, a bénéficié de cette configuration et est devenu, parmi les économies avancées, l’une des plus importantes au monde. Profitant du boom d’après-guerre et parce que l’Union soviétique représentait un exemple puissant d’une alternative possible au capitalisme, la classe dirigeante a concédé plusieurs réformes importantes aux travailleurs, donnant naissance à la soi-disant « classe moyenne ». Cela a créé un régime de stabilité politique relative pour toute une période historique. Ce régime a imprégné toutes les idées dominantes et les tendances au Canada.

Mais après que l’Union soviétique soit tombée et que la Chine se soit engagée sur la voie de la restauration capitaliste, des graines ont été semées, qui ont éventuellement renversé l’ordre mondial d’après-guerre. Et maintenant, nous nous trouvons à nouveau devant une lutte entre les grandes puissances pour la redivision du monde.

Les États-Unis ne sont plus LA puissance mondiale, mais une puissance obligée de composer avec la puissance économique montante de la Chine et la force militaire de la Russie. Comme Carney l’a exprimé dans son discours au Forum économique mondial à Davos, nous faisons face à une « époque de rivalité entre grandes puissances ».

La doctrine Donroe

La Chine s’est développée spectaculairement, dérobant des partenaires commerciaux sous le nez des États-Unis. La Russie a aussi affiché sa puissance militaire, montrant en Ukraine qu’elle est une force à prendre au sérieux. 

« America First » (« l’Amérique d’abord »), loin d’être simplement le délire d’un fou, est une tentative de la part d’une frange de la classe dirigeante américaine de faire face à cette nouvelle situation. Dans un sens, cette frange est plus lucide que les vieux politiciens de l’establishment américain qui refusent d’accepter que l’équilibre des forces à l’échelle mondiale a changé.

Pour réorienter la politique étrangère des États-Unis, Trump est parti en guerre contre les institutions soi-disant « mondialistes ». Le groupe Eurasia, une firme de consultation néolibérale réputée, affirme dans un récent rapport que les États-Unis sont au cœur d’une « révolution politique » visant à « renverser leur propre ordre mondial ».

Comme Carney l’a dit dans son discours au Forum économique mondial de Davos : « Nous savons que l’ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer. La nostalgie n’est pas une stratégie. » Image : Truth Social

Les politiciens du camp trumpiste ont abandonné la façade hypocrite utilisée pour justifier la domination de l’impérialisme américain par le passé. Résumant leur philosophie, le conseiller à la sécurité intérieure des États-Unis Stephen Miller a expliqué que « nous vivons dans un monde, dans le vrai monde […] qui est gouverné par la puissance, qui est gouverné par la force, qui est gouverné par le pouvoir ».

Il a poursuivi en déclarant : « Nous sommes une superpuissance. Et sous le président Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance. »

Plus de faux-semblants du droit international. Plus de préoccupation feinte pour la souveraineté des nations. Plus de prétention à se soucier de la démocratie.

Dans un sens, Trump nous a fait une faveur. Il s’est débarrassé de la façade hypocrite normalement utilisée pour justifier les actions de l’impérialisme américain. À sa place, l’honnête et brutale vérité est dévoilée : il se bat pour les intérêts du capitalisme américain par-dessus tout.

Mais que signifie vraiment cet impérialisme assumé et sans masque?

Il est ironique que, malgré cette rhétorique agressive, Trump et ses comparses reconnaissent l’affaiblissement de l’impérialisme américain. Celui-ci n’est plus capable de jouer le rôle de gendarme planétaire. En effet, le document de Stratégie de sécurité nationale des États-Unis publié en novembre dernier stipule que les États-Unis rejettent « le concept néfaste de domination mondiale comme objectif en soi ».

Ils se concentreront plutôt sur leurs « intérêts nationaux fondamentaux » et restaureront « la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental ». Pour ce faire, ils chercheront à « empêcher les compétiteurs non hémisphériques de déployer des forces ou d’autres capacités  menaçantes, ou de posséder ou de contrôler des actifs d’importance stratégique vitale, dans notre hémisphère ».

Et nous avons déjà vu que cela n’est pas de la frime. Le Venezuela, qui était un partenaire commercial de la Russie et de la Chine, a maintenant été transformé en semi-colonie des États-Unis. Cette manœuvre ne visait pas seulement à soumettre le Venezuela, mais visait aussi à envoyer un message à tout l’hémisphère. Comme Trump l’a dit à l’époque, « la domination américaine sur l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en cause ».

Trump a coupé l’approvisionnement pétrolier de Cuba et le bruit court qu’il pourrait y mener une opération militaire du même genre que celle qu’il a réalisée contre le Venezuela. Les États-Unis ont forcé le gouvernement du Panama à s’emparer de deux ports opérés par une compagnie basée à Hong Kong.

Trump a aussi réitéré ses menaces de prendre le Groenland, qui est une colonie du Danemark, un allié membre de l’OTAN. Bien que cela a dérouté des membres de l’OTAN, Trump s’est montré parfaitement clair dans sa justification : « Le problème, c’est que le Danemark ne peut absolument rien faire si la Russie ou la Chine décident d’occuper le Groenland, tandis que nous pouvons tout faire. Vous vous en êtes rendu compte la semaine dernière avec le Venezuela. »

Tout cela est mis en branle pour pousser la Chine (et à un moindre degré la Russie) hors de l’hémisphère occidental. Les importations chinoises aux États-Unis ont sans surprise chuté à leur plus bas niveau depuis le début des années 2000, et Trump est en train de pressuriser d’autres pays du continent à également se couper de la Chine.

Bien entendu, ce que désire Trump et ce qu’il peut obtenir sont deux choses très différentes. L’impérialisme américain, étant la puissance impérialiste unipolaire depuis des décennies, est imbriqué dans les économies et les dispositifs de sécurité de pays partout à travers le monde, et il n’est pas simple de s’en dégager. Il y a aussi de sérieuses divergences d’opinions au sein du Parti républicain, dont une aile veut toujours s’accrocher à la gloire du passé.

En conséquence, bien que Trump ait été élu pour mettre fin aux « guerres éternelles », il lui est difficile de simplement se retirer de partout. Nous le voyons avec les guerres en Ukraine et en Iran.

Ce n’est donc pas un processus linéaire par lequel Trump se retirera de partout en même temps. Mais d’une façon ou d’une autre, les États-Unis seront contraints d’abandonner plusieurs régions du monde pour la simple raison qu’ils ne peuvent plus se permettre – politiquement, économiquement et militairement – de s’y accrocher.

La place du Canada dans la « forteresse Amérique »

Pour le Canada, ce changement qualitatif dans la politique américaine a de graves conséquences.

Dans l’ordre d’après-guerre, les puissances de second plan comme le Canada étaient capables de jouer un rôle au-dessus de leurs forces. Par exemple, le Canada, qui possède une armée minuscule, est incapable de  défier quiconque sérieusement. Il est aussi peu probable que le Canada, à lui seul, ait les leviers économiques pour mettre un pays plus faible sous son joug. Mais grâce au soutien financier et à la protection fournie par les États-Unis, le Canada a été capable de développer un énorme empire minier qui s’étend à travers l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient.

Maintenant, avec le retour d’une lutte des grandes puissances pour le redécoupage du monde, le Canada risque de perdre sa position privilégiée et les bénéfices économiques qu’elle entrainait. Dans son discours à Davos, Carney a affirmé que « l’hégémonie américaine, en particulier, contribuait à assurer des bienfaits publics : des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, une sécurité collective et un soutien aux mécanismes de résolution des différends » – tout cela aux dépens du reste du globe, à l’exception d’une poignée de pays occidentaux complices de ce racket impérialiste.

En effet, le commentaire de Carney voulant que, « si nous ne sommes pas à la table, nous sommes au menu », signifie évidemment que les soi-disant « puissances moyennes » comme le Canada, sous la protection des États-Unis, ont été capables d’exploiter les autres. Ainsi, leur récrimination principale n’est pas que les États-Unis violent le soi-disant « droit international », mais qu’ils ont abandonné la configuration mondiale qui permettait à des pays comme le Canada de jouer dans la cour des grands. Comme le premier ministre belge l’a aigrement exprimé : « Être un vassal heureux est une chose. Être un misérable esclave en est une autre. »

La stratégie du gouvernement américain se résume en deux points principaux. Nous avons déjà souligné le premier : restaurer la domination américaine dans l’hémisphère occidental. La classe dirigeante canadienne serait heureuse de participer comme partenaire de second rang à cette tâche. En fait, les compagnies bancaires et minières canadiennes s’en sont mises plein les poches grâce à la domination américaine en Amérique latine.

C’est ce qu’a récemment admis Scott Thompson, le PDG de la Banque Scotia, lors d’une conférence de banquiers : « Vous faites bouger tous ces gouvernements de gauche à droite, ou au centre-droit, et puis vous voyez davantage d’influence américaine, ce qui contribue très bien à notre stratégie dans l’hémisphère occidental. Il devrait ou il pourrait y avoir quelques secousses en cours de route […] mais à long terme, c’est une bonne chose pour l’hémisphère occidental, c’est une bonne chose pour les États-Unis, c’est une bonne chose pour la Banque Scotia. »

La classe dirigeante canadienne est ravie de conserver son rôle de partenaire de second rang participant au pillage de l’Amérique latine. Mais les choses risquent de ne pas être aussi faciles.

En premier lieu, dans ce nouvel ordre mondial, la classe dirigeante canadienne devra prouver qu’elle est une alliée utile et qu’elle ne se contente pas de profiter de la puissance militaire américaine, comme elle l’a fait par le passé. 

C’est particulièrement le cas en ce qui concerne l’Arctique, dont le Canada possède des milliers de kilomètres de côtes non protégées. Alors que le passage du Nord-Ouest s’ouvre en raison de la fonte des glaces, ces régions pourraient devenir d’importantes routes commerciales. L’Arctique est en train de devenir une région chaudement disputée entre les puissances impérialistes. Le Groenland n’est qu’un élément de la stratégie de Trump pour l’Arctique. Si le Canada n’augmente pas considérablement et rapidement ses capacités militaires dans la région, Trump agira lui-même pour protéger l’Arctique.

Comme le recommande le prestigieux Groupe d’experts sur les relations entre le Canada et les États-Unis : « Si le Canada peut prouver qu’il possède les capacités militaires et autres nécessaires pour opérer dans l’Arctique, les États-Unis y verront là à la fois une force dissuasive contre des actions agressives, mais aussi une occasion de travailler avec son voisin du Nord. »

Trump a déjà réussi à forcer la main au gouvernement canadien pour qu’il augmente ses dépenses militaires à hauteur de 5% du PIB. Au total, selon Carney, le budget militaire pourrait s’élever à 159 milliards de dollars d’ici 2035 – plus de trois fois le budget entier du gouvernement fédéral en matière de santé.

La somme d’argent que le gouvernement canadien devra dépenser pour participer à la  « forteresse Amérique » est astronomique, et ses répercussions sociales seront immenses. Photo : Dvidshub / Samuel King

La somme d’argent que le gouvernement canadien devra dépenser pour participer à la  « forteresse Amérique » est astronomique, et ses répercussions sociales seront immenses. C’est la fin des dividendes de la paix. Quelqu’un devra payer pour ces dépenses militaires supplémentaires, et il est clair que les capitalistes tenteront de faire payer la classe ouvrière.

Entre le marteau et l’enclume

L’autre aspect de la doctrine Donroe est que les États-Unis « prioriseront la diplomatie commerciale, pour renforcer [leur] propre économie et [leurs] industries, en utilisant des tarifs et des ententes commerciales réciproques comme puissants outils ». Ils veulent aussi « que les autres nations [les] voient comme leur partenaire de premier choix, et [ils] tâcheron[t] (par plusieurs moyens) de décourager leur collaboration avec d’autres ».

Le document de Stratégie de sécurité nationale déclare aussi : « Le but est que nos partenaires nationaux construisent leurs économies domestiques. » Mais « l’Amérique d’abord » signifie que les États-Unis veulent s’en prendre aux industries canadiennes qui font concurrence aux industries américaines.

Trump est un représentant du capitalisme à l’état pur. Il poursuit ses objectifs sans aucun scrupule. Lorsque Carney a visité la Maison-Blanche l’automne dernier, Trump a expliqué que les économies des deux pays sont en « conflit naturel ». Il a poursuivi en expliquant : « Le problème, c’est qu’ils veulent une compagnie d’automobiles et que je veux une compagnie d’automobiles, qu’ils veulent des aciéries et que nous voulons des aciéries. Avec les autres pays, très lointains, il n’y a pas de problème. Nous n’aimons pas être en concurrence parce que nous nous nuisons l’un l’autre, c’est un conflit commercial tout naturel, rien de mal à ça. »

Cela met le gouvernement canadien dans une position très difficile. Les représentants clairvoyants du capitalisme canadien savent que celui-ci ne peut exister sans le capitalisme américain. Goldy Hyder, président du Conseil canadien des affaires, a expliqué qu’ils ne peuvent modifier « la géographie et les mathématiques » de la situation et que, par conséquent, peu importe ce que fera Carney, il devra éviter de nuire aux renégociations de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) qui se tiendront en juillet.

Avec cette nouvelle doctrine, les États-Unis ne rejettent pas les alliances. Mais ils veulent des alliés qui développeront des industries complémentaires aux industries américaines, et non concurrentes. Par exemple, il ne semble pas y avoir de place pour l’industrie automobile canadienne dans la « forteresse Amérique », et Trump l’a fait clairement savoir.

En ce moment, 90% des véhicules produits au Canada sont vendus aux États-Unis et seulement 7% sont vendus en dehors de la zone commerciale de l’ACEUM. L’industrie automobile canadienne tout entière n’existe que grâce à sa proximité avec les États-Unis et son accès privilégié au marché américain. Comme l’a dit Kanji Yamanouchi, l’ambassadeur japonais, c’est « la condition critique » pour l’investissement japonais dans l’industrie automobile canadienne. « Votre PIB est l’un des dix plus élevés dans le monde – 2500 milliards de dollars. Mais connaissez-vous la taille du marché américain? 30 000 milliards de dollars », a-t-il expliqué.

Même si Carney essaie de faire volte-face et de « diversifier les partenaires commerciaux », le fait est que les voitures canadiennes ne seraient pas concurrentielles sur le marché mondial. Comme l’a expliqué Andrew Foran, économiste de la Banque TD, exporter ailleurs qu’aux États-Unis forcerait les industriels canadiens à compétitionner sur un marché « intense et de plus en plus déterminé par les prix du marché ». Sans surprise, tant la Corée du Sud que l’Allemagne ont résisté à la pression du gouvernement canadien, qui souhaitait que leur offre de construire 12 sous-marins pour la Marine canadienne soit accompagnée d’investissements dans des usines d’assemblage automobile.

L’accord de Carney avec la Chine contient l’« attente » que la Chine investira dans l’industrie automobile canadienne. Mais il ne contient aucune garantie. Et la même raison qui pousse d’autres industriels du secteur automobile à se retirer du marché canadien pourrait amener les Chinois à finir par ne pas investir : le secteur est seulement profitable s’ils ont accès au marché américain. Toute croissance importante de la production automobile chinoise ou de ses ventes au Canada entraînerait un conflit avec les États-Unis, qui ne veulent pas que le Canada devienne un « point de déchargement » pour que les biens chinois s’immiscent dans le marché américain.

Comme les trois-quarts des exportations canadiennes vont aux États-Unis, Trump détient un immense levier pour obtenir ce qu’il désire. Il s’est plaint des lois mises en place pour protéger les secteurs des produits laitiers, du bois d’œuvre, des banques et de l’aviation. Mais si le gouvernement canadien assouplissait ces protections, des industries canadiennes entières seraient mises en péril.

La réalité est que si les producteurs canadiens veulent vendre leurs produits sur le marché américain, ils devront payer des tarifs plus élevés ou le gouvernement canadien devra assouplir les mesures protectrices mises en place pour sauvegarder l’industrie locale. Comme le représentant américain au Commerce Jamieson Greer l’a récemment expliqué : « Si le Canada acceptait que nous lui imposions des tarifs plus élevés tandis qu’ils ouvrent leurs marchés à notre économie pour les produits laitiers et d’autres marchandises, nous aurions une discussion constructive. »

C’est dans ce contexte qu’ont lieu les renégociations de l’ACEUM. Grâce à cet accord commercial, le Canada a droit aux deuxièmes tarifs les plus bas imposés par les États-Unis, après le Mexique. En fait, plus de 85% de toutes les marchandises canadiennes exportées aux États-Unis sont exemptes de tarifs.

Cela signifie que le Canada, jusqu’ici, a été largement capable d’éviter les pleines conséquences du protectionnisme de Trump. Mais tout indique que l’ACEUM sera soit considérablement modifié en faveur des Américains, soit totalement abandonné. S’il survit, il pourrait prendre une forme révisée, qui devrait être renégociée chaque année – ce qui permettrait à Trump de réclamer davantage de concessions chaque année.

La première tentative de Carney d’entrer dans les bonnes grâces de Trump a manifestement échoué. Chaque geste servile ou concession pathétique n’a fait qu’encourager Trump à formuler des demandes plus exigeantes. Dans son discours à Davos, Carney a parlé de ces États qui font « semblant d’être souverain[s] tout en acceptant la subordination », et cela décrit parfaitement bien sa conduite. Lénine expliquait que, dans le système impérialiste mondial, mis à part les grandes puissances et leurs colonies ou semi-colonies, il existe également de « petits États » qui « nominalement, jouissent de l’indépendance politique, mais qui, en réalité, sont pris dans les filets d’une dépendance financière et diplomatique ». C’est précisément la situation du Canada.

Mais Carney a-t-il le choix?

Sa stratégie consistant à « se diversifier pour parer l’incertitude » sera extrêmement difficile. Comme l’a expliqué le Council on Foreign Relations : « Plus profonds sont les liens d’un pays avec les États-Unis, plus il devient difficile de se protéger. » Les économies des États-Unis et du Canada sont lourdement intégrées. Le marché de consommation américain est le plus important dans le monde, et il est juste à côté. Se déprendre de l’économie américaine sera une démarche très douloureuse. Même s’il réussit à augmenter les exportations vers quelques plus petits marchés, celles-ci se feront inévitablement à un moins bon prix.

Carney prévoit de « doubler les exportations hors États-Unis pour la prochaine décennie ». Mais qu’est-ce que le Canada exportera, et vers où? Il y a une crise de surproduction partout dans le monde et la classe dirigeante de chaque pays peine déjà à trouver un marché pour ses marchandises.

Dans un monde fracturé, le Canada ne possède simplement pas la base industrielle ni la concentration en capitaux nécessaires pour rivaliser avec les grandes puissances. Les secteurs canadiens de l’automobile, de l’aérospatiale, de l’aluminium, de l’acier, etc., ne peuvent espérer concurrencer les industries chinoises ou américaines. Cela place ces industries au bord du gouffre, mettant en péril plus de 600 000 emplois bien payés et pour la plupart syndiqués.

Énergie et minéraux critiques

Alors que l’industrie canadienne fait face à une grave situation, Carney a fait de l’extraction de minéraux critiques, de pétrole et de gaz naturel une pierre angulaire de son plan économique. 

L’objectif du gouvernement est de transformer le Canada en « première superpuissance mondiale de l’énergie ». Selon le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Tim Hodgson, le gouvernement veut augmenter les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) de 14 millions de tonnes par an à 100 millions de tonnes. Plusieurs pays, dont le Japon, la Corée du Sud, la Chine et l’Inde, ont manifesté leur intérêt pour le gaz naturel canadien.

Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Premièrement, cela exigerait plusieurs nouveaux, dont le coût sera élevé. Par exemple, le premier gazoduc de GNL, d’abord censé coûter 5 milliards de dollars, a fini par en coûter 40 milliards – une augmentation de 700%!

Jusqu’ici, en dépit du protocole d’accord sur la construction d’un nouvel oléoduc que Carney a signé avec la première ministre de l’Alberta Danielle Smith, aucune compagnie ne s’est montrée intéressée. Après l’annulation de projets d’envergure tels que l’agrandissement de Keystone XL (2021), Énergie Est (2017) ou encore Northern Gateway (2016) – qui a causé la perte des milliards de dollars investis – les compagnies ne se réjouissent pas exactement à l’idée d’investir dans un nouveau projet coûteux de pipeline canadien qui pourrait ne jamais voir le jour.

Jusqu’ici, en dépit du protocole d’accord sur la construction d’un nouvel oléoduc que Carney a signé avec la première ministre de l’Alberta Danielle Smith, aucune compagnie ne s’est montrée intéressée. Image : Révolution communiste

Ces oléoducs ont donc besoin d’énormément d’argent du gouvernement. On l’a vu avec le réseau d’oléoducs Trans Mountain. La seule raison pour laquelle il a été achevé est parce que le gouvernement a pris en charge le projet – sauvant essentiellement Kinder Morgan de la faillite. En plus, les coûts du projet ont gonflé massivement, passant des 5,4 milliards de dollars initialement prévus à 34 milliards de dollars au bout du compte. L’on pourrait connaître une situation similaire avec les prochains pipelines.

L’autre pan de la stratégie gouvernementale concerne les minéraux critiques. Mais il y a encore plus de problèmes avec cela.

La Chine jouit actuellement d’une domination écrasante sur les réserves mondiales de minéraux critiques, essentiels pour toute la technologie moderne et l’équipement militaire. Comme on l’a vu l’an dernier, la Chine est prête à utiliser son contrôle des minéraux critiques comme levier dans la guerre commerciale avec les États-Unis, qui dépendent de ces minéraux.

Cela signifie que les États-Unis devront considérablement améliorer leurs infrastructures d’extraction et de traitement des minéraux critiques. Et le Canada pourrait se révéler un joueur clé dans cette affaire, puisque le pays possède des ressources importantes et inexploitées de minéraux critiques, notamment des gisements de tungstène et de terres rares parmi les plus importantes au monde.

Sans surprise, Carney a fait du développement de l’extraction de minéraux critiques et des infrastructures minières une priorité pour son gouvernement. L’idée est de faire du Canada un partenaire crucial pour le reste des impérialistes occidentaux, et particulièrement les États-Unis, grâce à ces ressources.

Comme l’a expliqué la Banque Royale du Canada : « Pour le Canada, la course au développement et au traitement de ces minéraux concerne bien davantage que le secteur minier; elle met en évidence un nouveau paradigme sécuritaire pour protéger et renforcer nos intérêts économiques et nationaux dans un ordre mondial en évolution. »

Carney a fait beaucoup de bruit à propos du nombre d’« emplois bien payés » que créeront ces projets. En vérité, le nombre d’emplois créés dans les industries extractives est généralement plus bas que ceux dans les industries « à valeur ajoutée » comme le secteur automobile. Les meilleurs emplois se trouvent généralement dans le raffinage et le traitement, mais ils sont peu nombreux. Et, comme l’explique la Banque Royale du Canada : « Le Canada demeure en grande partie un territoire axé sur l’extraction et l’exportation en ce qui concerne ces ressources. » Les vrais bénéficiaires du tournant vers les minéraux critiques seront les barons canadiens des ressources naturelles et les banques qui les financent.

Ce ne sera pas non plus facile de développer les infrastructures liées aux minéraux critiques. Un récent rapport expliquait que l’industrie est caractérisée par des investissements en capital extrêmement élevés et une très longue période de retour sur investissement. Cela en fait un investissement très risqué. Cela signifie que les investisseurs privés ne se jetteront pas pour investir dans le développement des minéraux critiques. 

Par conséquent, si le Canada veut faire décoller des projets d’infrastructures dans le domaine des minéraux critiques, il faudra y mettre des montants faramineux d’argent public. Dans une entrevue avec le Globe and Mail, un spécialiste des mines l’exprime ainsi : « Le modèle que la Chine utilise présentement est le modèle que l’Amérique du Nord devra adopter. »

Dans les mots du ministre des Finances François-Philippe Champagne : « Si nous laissions faire entièrement le marché, je ne suis pas certain que nous serions à la hauteur de la situation. » Tim Hodgson, ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, l’exprime de cette manière : « Certaines usines de traitement des terres rares dont on parle, elles ont peu de chance de voir le jour, à moins que le gouvernement les aide en en acquérant des parts d’une façon ou d’une autre, étant donné la pression que certains pays exercent sur le marché. »

Et on voit déjà l’État intervenir. La Chine est très en avance et peut à tout moment inonder le marché, submergeant ainsi l’industrie naissante de minéraux critiques au Canada. Pour empêcher cela, Carney a mis en place des prix planchers. Par exemple, il a promis à la mine Matawinie de Nouveau Monde Graphite, au Québec, que si le prix du marché tombait sous un certain prix, le gouvernement payerait la différence.

Mais si le gouvernement canadien appliquait cette mesure à grande échelle, cela coûterait extrêmement cher. Comme la Chine a dépensé des milliards de dollars d’investissement sur des décennies avant de se rendre là où elle est présentement, développer l’industrie des minéraux critiques au Canada prendra beaucoup de temps et imposera un lourd fardeau aux contribuables. Et donc, que l’on parle du pétrole ou des minéraux critiques, l’histoire se répète.

Sacrifiés sur l’autel du profit

Cette volonté de multiplier les projets d’extraction pétrolière, gazière et minière place également le gouvernement en conflit direct avec l’opposition autochtone, ainsi qu’avec toute la réglementation environnementale. 

Il n’est donc pas surprenant que Carney ait sabré à tour de bras dans les politiques environnementales. La loi C-5, qui a été adoptée en vitesse au parlement l’été dernier, permet au gouvernement fédéral de contourner toutes sortes de réglementation pour les projets jugés d’« intérêt national ». Toutes sortes de mesures et de pratiques à petite échelle en matière de climat ont également été abandonnées.

Cette volonté de multiplier les projets d’extraction pétrolière, gazière et minière place également le gouvernement en conflit direct avec l’opposition autochtone, ainsi qu’avec toute la réglementation environnementale. Photo : Chiefs of Ontario/X

Mais pour les entreprises canadiennes, cela ne suffit pas. Comme l’a déclaré le PDG d’Enbridge l’automne dernier, à moins que les libéraux ne révoquent la loi bannissant les navires pétroliers d’une grande partie des côtes de la Colombie-Britannique, aucune entreprise n’investira dans la construction d’un « pipeline qui ne mène nulle part ».

Alors que le Protocole d’accord entre le Canada et l’Alberta évoque la mise en place d’« ajustements appropriés » à l’interdiction des pétroliers, les Premières Nations côtières ont été formelles : « Nous ne tolérerons aucune exemption ni aucune dérogation, point final. »

Avec quelque 600 gouvernements autochtones distincts répartis à travers le pays, cela complique considérablement la mise en œuvre de tout projet de développement. Par exemple, pas plus tard qu’à l’automne dernier, un tribunal de Colombie-Britannique a jugé que le système actuel de concessions minières de la province était incompatible avec la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. L’Association pour l’exploration minière a alors affirmé que cette décision « avait semé la confusion dans le monde des affaires et le processus de réconciliation », et elle a décidé de faire appel devant la Cour suprême.

Carney en est conscient, c’est pourquoi il poursuit une stratégie de « partenariat économique » avec les communautés autochtones. Cette utilisation astucieuse des politiques identitaires par l’establishment libéral lui permet de semer la confusion et de désorienter l’opposition à ses projets, en leur donnant une connotation « autochtone ». En cela, il fait exactement ce qu’ont fait les libéraux de Trudeau avant lui : favoriser l’émergence d’une bourgeoisie autochtone, puis s’associer avec elle pour mener à bien des projets. Comme la plupart des groupes autochtones ne disposent pas de capitaux suffisants pour être des partenaires commerciaux sérieux, Carney leur propose 10 milliards de dollars de prêts à condition qu’ils utilisent cet argent pour devenir partenaires dans des projets de développement. Son Conseil consultatif autochtone est composé de chefs d’entreprise autochtones qui aideront sans aucun doute le gouvernement à justifier les projets de pipelines et d’exploitation minière auprès des groupes autochtones sur les terres desquels ces infrastructures seront construites. 

Si cette mesure vise à aplanir la contradiction entre la propriété privée et les droits autochtones sur les terres, elle ne manquera pas d’exacerber les tensions entre les communautés autochtones. Par exemple, Carney a promis d’accélérer la mise en œuvre d’un projet de gaz naturel liquéfié dont la Première Nation Nisga’a est copropriétaire. Or, ce projet se heurte à l’opposition de nombreux groupes autochtones des environs. La bande de Lax Kw’alaams et la Première Nation Ketlakatla ont engagé des recours judiciaires contre ce projet.

L’approche de Carney entraînera également des tensions au sein des nations autochtones, comme on l’a vu avec l’opposition des Wetʼsuwetʼen à la construction du gazoduc CGL en 2020. Même lorsque la plupart des conseils de bande ont été achetés par des « ententes sur les répercussions et les avantages », une opposition combative peut toujours se former et causer des problèmes à l’entreprise et au gouvernement. 

Au final, on en revient à la question de l’argent. Les entreprises, qui hésitent déjà à investir dans ces projets, ne verront pas d’un très bon œil d’être contraintes de mettre la main à la poche pour acheter le silence des communautés autochtones. 

Tôt ou tard, il y aura une confrontation avec les communautés autochtones, et les libéraux, qui ont tant parlé de réconciliation, montreront qu’ils se soucient bien plus du capitalisme que de toute autre chose. 

L’impasse du keynésianisme militaire

Carney mise également sur les dépenses militaires pour relancer l’économie. Il affirme que sa « Stratégie industrielle de défense » générera 300 milliards de dollars d’investissements et créera 125 000 emplois bien rémunérés. 

Le fait qu’un économiste bourgeois sérieux comme Carney mise sur les dépenses militaires pour relancer l’économie montre à quel point la situation est désespérée pour eux.

En théorie, les industries de l’armement peuvent embaucher un grand nombre de travailleurs, comme elles l’ont fait pendant les deux guerres mondiales. Mais le problème est que, pour commencer, le Canada ne dispose pas actuellement d’une importante industrie de l’armement. Historiquement, le Canada a acheté entre 70 et 75% de son équipement militaire aux États-Unis.  

Si le gouvernement souhaite développer une industrie militaire capable d’employer 125 000 personnes supplémentaires, cela nécessitera des investissements de plusieurs centaines de milliards de dollars. Nous nous heurtons alors au même problème que dans le secteur automobile : le marché canadien est bien trop restreint pour que des investisseurs sérieux envisagent d’y implanter une production industrielle. Et bien que Carney souhaite faire du secteur de la défense une « puissance exportatrice », cela mettrait le Canada en concurrence avec d’autres fabricants d’armes, en particulier les États-Unis. 

Il y a ensuite le problème général lié au fait de compter sur les dépenses militaires pour développer l’économie. Les dépenses militaires ne produisent ni moyens de production (qui augmenteraient la productivité) ni biens de consommation. Une partie du produit économique total est ainsi détournée de l’économie à des fins totalement improductives, alors que les travailleurs qui fabriquent des armes doivent tout de même être rémunérés. Cela a pour effet d’augmenter la demande tout en réduisant la production, ce qui entraîne inévitablement de l’inflation. Par conséquent, si les dépenses militaires peuvent jouer un rôle de relance à court terme, elles se transformeront à long terme en leur contraire et deviendront un boulet pour l’économie.

Et cette augmentation massive des dépenses militaires devra bien provenir de quelque part. Les déficits provinciaux et fédéraux ont déjà atteint des niveaux historiquement élevés; on assistera donc à une pression considérable pour répercuter ces coûts par le biais de mesures d’austérité. Les dépenses en santé et en éducation, ainsi que les retraites et l’assurance-emploi, seront toutes menacées de coupes budgétaires.

Dévaluation interne

De quel angle que l’on regarde, la classe dirigeante canadienne se retrouve dos au mur. Peu concurrentielle sur le marché mondial, l’économie canadienne subit une fuite des investissements. Au cours des vingt dernières années, l’écart entre les investissements directs étrangers au Canada et les investissements canadiens à l’étranger s’est creusé pour atteindre plus de 1000 milliards de dollars. Et voilà que son principal partenaire commercial s’en prend à elle.

L’économie canadienne au grand complet a besoin d’être réorganisée, mais cela exigerait des investissements colossaux. Les investisseurs privés se montrent réticents face aux projets de développement canadiens et attendent de voir dans quelle mesure Carney est prêt à leur permettre de réaliser davantage de profits. 

Jusqu’à présent, Carney a tenté d’attirer des capitaux en affirmant que le Canada offrait un environnement « stable ». Il invite également les investisseurs canadiens à se lancer dans un grand projet de « construction nationale ». Mais cela a ses limites. Malgré les appels nationalistes de Carney, les plus grands fonds de pension publics canadiens (les soi-disant « Maple eight »), ont investi au total 1700 milliards de dollars à l’étranger, soit environ les deux tiers de leurs actifs totaux. Même Brookfield Asset Management, l’un des plus grands gestionnaires d’actifs du secteur privé au Canada et l’entreprise dont Carney était le PDG avant d’entrer en politique, n’a consacré que 7% de ses actifs sous gestion, d’une valeur de près de 1300 milliards de dollars, à des investissements canadiens. C’est simplement une autre façon de dire que la classe dirigeante parie contre son propre pays!

La classe dirigeante parie contre son propre pays. Image : Révolution communiste

Si l’on adhérait aveuglément à la propagande nationaliste canadienne, l’on pourrait penser que la grande bourgeoisie patriotique canadienne répondrait à l’appel et investirait au Canada. Mais la vérité, c’est que le capital n’a pas de patrie et qu’il choisit plutôt le marché qui lui permettra de se reproduire le plus facilement et le plus rapidement. 

Et bien que Carney ait un penchant pour le recours à l’État afin de « stimuler l’investissement » (ou d’essayer de le faire), cette approche a ses limites. En effet, tous les paliers de gouvernement sont extrêmement endettés, la dette publique totale s’élevant à un niveau record de 2300 milliards de dollars, soit plus de 100% du PIB. Et l’accumulation de la dette s’accélère, les gouvernements fédéral et provinciaux ayant injecté des milliards dans des secteurs en difficulté. Le déficit fédéral a grimpé en flèche pour atteindre 78,3 milliards de dollars, tandis que les déficits du Québec, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique s’élèvent respectivement à 13,6 milliards, 13,5 milliards et 13,3 milliards de dollars.

Sans surprise, tous les gouvernements – quel que soit le parti au pouvoir – ont adopté des budgets qui, d’une manière ou d’une autre, font peser le coût de la crise sur les épaules de la classe ouvrière. La crise est si aiguë que les divergences entre les différents partis politiques – qu’il s’agisse des libéraux fédéraux, de la CAQ au Québec, du NPD de Colombie-Britannique ou des conservateurs progressistes de l’Ontario – ont été réduites à presque rien. Le capitalisme ne laisse aucun choix.

Carney est confronté à une situation impossible. Il doit absolument relancer l’économie. Dans le capitalisme, l’investissement est le moteur de l’économie. Si l’on ne parvient pas à attirer des capitaux sur son marché, des emplois seront perdus et il n’y aura plus d’argent pour les services sociaux. Mais attirer des capitaux devient de plus en plus difficile. Comme l’explique le Conseil canadien des affaires : « Les pays du monde entier se livrent une concurrence plus acharnée que jamais pour attirer les investissements. » Carney devra donc mettre en œuvre une « dévaluation interne » en profondeur à l’échelle du pays, c’est-à-dire réduire le coût de la main-d’œuvre et éliminer les obstacles qui entravent l’investissement privé. 

Le premier budget de Carney, adopté l’automne dernier, prévoyait d’importantes exonérations fiscales pour les entreprises tout en licenciant des dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux. Mais cela s’avère bien trop timide pour la bourgeoisie canadienne, qui réclame davantage de sacrifices. Le Conseil canadien des affaires s’est plaint que les changements mis en œuvre dans le budget de l’automne dernier ne constituent que des « petits pas » insuffisants et « n’apportent pas suffisamment d’avantages à long terme ».

Dans son ouvrage intitulé Value(s), Carney plaide en faveur d’une forme de capitalisme socialement responsable. Il se rend compte aujourd’hui que cela n’est pas possible. S’il souhaite réellement attirer les investissements, il doit rendre le Canada compétitif selon les règles du capitalisme, et non selon les siennes.

Les signes sont évidents : l’ancien Canada est mort. La « classe moyenne », construite sur les bases de l’ordre mondial d’après-guerre, est sur la sellette. La collaboration de classe, en tant que stratégie de gouvernance, est morte. Les prétentions des libéraux quant à la protection de l’environnement sont mortes. Et la réconciliation avec les peuples autochtones est morte.

Socialisme ou catastrophe

La gravité de cette crise a placé la gauche face à un dilemme. L’establishment réformiste du NPD et des syndicats, qui se fixe habituellement pour objectif d’obtenir des « victoires modestes », n’a aucune réponse à apporter aux problèmes les plus graves auxquels nous sommes confrontés.

Par exemple, lors des élections fédérales, le NPD a renoncé à réclamer une hausse d’impôt sur les entreprises et a plutôt proposé un « impôt sur les profits excessifs » qui ne concernerait que les très grandes entreprises. Sans surprise, cette proposition n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme.

Le NPD a également capitulé sans réserve devant l’« Équipe Canada » de Carney. Cela a donné lieu à des situations absurdes. Par exemple, pendant la campagne électorale, Carney a promis de porter les dépenses militaires à 2% du PIB d’ici 2030. Au lieu de s’opposer à cette campagne militariste guerrière, le NPD a promis de faire de même… d’ici 2032! Plus récemment, la critique du NPD concernant l’achat de 88 nouveaux avions de chasse – auquel il s’était opposé par le passé – consiste à dire que le gouvernement devrait acheter des avions suédois Gripen plutôt que des F-35 américains. 

Le portrait n’est pas plus reluisant chez les syndicats. Les dirigeants syndicaux soutiennent tous le plan économique de Carney. Unifor a même organisé des rassemblements avec le premier ministre progressiste-conservateur de l’Ontario, Doug Ford.

Lana Payne, présidente d’Unifor, en compagnie de Flavio Volpe, président de l’Automotive Parts Manufacturers’ Association, et de Doug Ford. Photo : UniforTheUnion/X

Au mieux, le NPD et les dirigeants syndicaux se sont abstenus de critiquer les plans de Carney en faveur des subventions aux entreprises. Cette crise a ainsi mis à nu la vision gradualiste, réformiste et parlementaire de la gauche traditionnelle et des dirigeants syndicaux, et a rendu plus indispensable que jamais une perspective révolutionnaire, internationaliste et socialiste. C’est la mission du Parti communiste révolutionnaire d’introduire ces perspectives, ces idées et ces tactiques dans le mouvement, afin d’empêcher la catastrophe imminente.

Le mouvement syndical doit s’opposer fermement à toutes les coupes dans les services sociaux ou les emplois dans le secteur public. Le discours incessant sur la nécessité de réduire le « gaspillage et la bureaucratie » est franchement absurde alors que ces mesures visent à dégager des centaines de milliards pour les dépenses militaires.

Même lorsque les conventions collectives ne prévoient techniquement aucune baisse salariale, l’inflation érode le niveau de vie des travailleurs. C’est pourquoi le mouvement syndical doit exiger des salaires indexés sur l’inflation, et veiller à ce que toutes les augmentations salariales négociées s’ajoutent à cette indexation. C’est la seule façon de stopper cette hémorragie.

Avec les fermetures d’usines et les licenciements massifs à l’ordre du jour, la position des syndicats devrait être la suivante : aucune perte d’emploi ne sera tolérée! Face à toute entreprise prétendant devoir licencier des travailleurs ou délocaliser ses activités, le syndicat devrait exiger que ses membres aient le droit d’inspecter les livres comptables de l’entreprise, pour prévenir les subterfuges. Nous disons : ouvrez les livres! Toute usine qui fait peser le coût de la guerre commerciale sur les épaules des travailleurs et de la communauté devrait être immédiatement occupée et gérée sous le contrôle des travailleurs eux-mêmes. 

Coincée entre les grandes puissances, l’idée de sauver l’industrie manufacturière canadienne dans le cadre du capitalisme relève purement de l’utopie. C’est pourquoi nous exigeons la nationalisation du secteur manufacturier, afin de mettre fin aux intérêts étroits des capitalistes, qui ne cherchent que le profit. Ce n’est que de cette manière que nous pourrons élaborer un plan de production rationnel, articulé avec les secteurs de l’acier et de l’aluminium. Les usines pourraient alors être rééquipées pour produire les infrastructures socialement nécessaires. 

Les grandes infrastructures telles que les télécommunications, les chemins de fer et l’électricité — qui appartenaient auparavant à l’État avant d’être privatisées — devraient toutes être renationalisées et intégrées dans un plan de production socialiste. Les parasites qui ont racheté ces infrastructures à l’État pour une bouchée de pain ne pourraient plus exploiter les consommateurs. Le cartel des épiciers canadiens, qui exploite les consommateurs depuis trop longtemps, devrait également être nationalisé, et un réseau d’épiceries publiques devrait être mis en place pour offrir des produits à bas prix aux travailleurs.

Sous le capitalisme, les projets de développement, tels que ceux liés au pétrole, au gaz ou à l’exploitation minière, se feront toujours au détriment des peuples autochtones. Seule une planification économique rationnelle et démocratique permettra un développement économique sans la pression exercée par des investisseurs privés prédateurs, qui exigent un assouplissement de la réglementation environnementale et une remise en cause des droits des peuples autochtones.

Dans cette optique, le mouvement syndical pourrait s’unir aux peuples autochtones pour riposter face à l’offensive des grandes entreprises. Dans le cadre d’une économie planifiée, les peuples autochtones se verraient garantir des emplois de qualité, des ressources et l’autonomie sur leurs communautés.

Souvent, lorsque la gauche formule des revendications, on entend la même rengaine : « Où trouverez-vous l’argent? » Mais cet argument ne tient pas la route quand on examine les sommes astronomiques de fonds publics allouées aux entreprises privées et aux fournisseurs d’armes. De même, les grandes banques canadiennes, qui ponctionnent la richesse de l’économie réelle, ont enregistré des bénéfices de 19 milliards de dollars rien qu’au premier trimestre de 2026. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg. Les bénéfices des entreprises ont atteint un niveau record en 2025, avec 676 milliards de dollars!

Un gouvernement ouvrier, armé d’un programme socialiste, exproprierait cette richesse produite à la sueur du front des travailleurs et l’utiliserait à des fins socialement utiles. 

La montée du militarisme est également un enjeu crucial pour la classe ouvrière. Alors que le monde se fracture, les guerres et les conflits se multiplient. Or, le réarmement impérialiste ne fera qu’aggraver cette situation. Et comme nous l’avons exposé ici, les dépenses militaires ne constituent en aucun cas un moyen de développer l’économie et entraîneront d’énormes coupes dans les dépenses publiques.

Cette augmentation considérable des dépenses militaires n’est qu’une tentative de la part de la classe dirigeante canadienne de montrer à Trump qu’elle peut être un partenaire fiable. Nous luttons contre les illusions concernant la production militaire que répandent les dirigeants syndicaux du secteur privé. Cette vision à court terme ne mènera à rien de bon, ni pour les travailleurs du monde entier, ni pour la classe ouvrière canadienne.

Au contraire, le mouvement ouvrier doit lutter bec et ongles contre cette campagne de militarisation. Face à une telle situation, le PCR, la section canadienne de l’Internationale communiste révolutionnaire, lutte pour une perspective ouvrière internationaliste. Nous ne pouvons pas laisser la bourgeoisie monter les travailleurs de différents pays les uns contre les autres. Ni dans une guerre commerciale, ni dans une guerre réelle. Nous n’avons aucune confiance en notre classe dirigeante, qui fait toujours passer ses profits avant tout. Cela la conduit inévitablement à piller d’autres pays ainsi qu’à s’en prendre aux travailleurs ici même.

Les travailleurs n’ont aucun intérêt à opprimer les travailleurs d’autres pays. Nous nous battons pour tisser des liens avec les travailleurs des États-Unis, du Mexique, de Chine et du monde entier afin de lutter pour une transformation socialiste de la société, seule voie capable de mettre fin à cette folie.

Travailleurs de tous les pays, unissez-vous!

Divisions entre les provinces

Le plus grand défi auquel fait face la classe dirigeante canadienne est sans doute la perspective de l’éclatement du pays, une possibilité qui se dessine à l’horizon avec la possible tenue de référendums sur l’indépendance en Alberta et au Québec. 

Face à la crise profonde qui frappe l’Alberta, une province dépendante du pétrole, des politiciens de droite ont exploité les sentiments légitimes d’aliénation ressentis depuis longtemps dans l’Ouest, pour manipuler la colère de la classe ouvrière et la diriger contre Ottawa.

Lorsque Danielle Smith a pris la tête du Parti conservateur uni (PCU), elle a poussé encore plus loin cette rhétorique de « l’Est contre l’Ouest », en blâmant Ottawa pour pratiquement tout. Il en a résulté l’émergence d’un sentiment séparatiste authentique en Alberta, où une partie importante de la population souhaite maintenant que l’Alberta devienne un État indépendant.

Lorsque Carney est arrivé au pouvoir, il s’est empressé de rassurer les politiciens en Alberta, en leur promettant qu’il allait gouverner d’une manière radicalement différente de Trudeau. Il a immédiatement éliminé la taxe carbone, et a signé, comme mentionné ci-dessus, un protocole d’accord avec Danielle Smith pour la construction d’un pipeline vers la côte ouest. Cela n’a cependant pas eu l’effet désiré.

Lors du congrès du PCU l’automne dernier, Smith a dit : « Je soutiens une Alberta forte et souveraine, au sein d’un Canada uni. Je sais que nous avons peut-être un certain désaccord là-dessus, mais j’espère que les gens ont beaucoup plus confiance aujourd’hui dans le bon fonctionnement du Canada qu’il y a quelques jours. » Elle a été huée. À ce même congrès, des éléments séparatistes organisés avec le Alberta Prosperity Project ont réussi à obtenir cinq des neuf sièges sur le conseil d’administration du PCU.

Comme Smith a assoupli les conditions requises pour la tenue d’un référendum, il semble certain qu’il y aura un référendum sur l’indépendance de l’Alberta cet automne.

Bien que beaucoup de gens ne croient pas sérieusement qu’un référendum sur l’indépendance de l’Alberta puisse réussir, tout est possible dans les conditions actuelles. Image : capture d’écran

Bien que beaucoup de gens ne croient pas sérieusement que ce projet puisse réussir, tout est possible dans les conditions actuelles. Même si,à l’heure actuelle, seulement 28% de la population albertaine se prononce en faveur du « oui » dans les sondages, les référendums ont tendance à forcer les gens à se former une opinion, et peuvent produire des résultats bien différents de ce qui était anticipé. C’est exactement ce qui s’est produit lors du référendum de 1995 au Québec. C’est seulement durant la campagne référendaire que le désir d’indépendance a atteint son sommet, manquant de très peu la majorité requise. 

De plus, avec la crise économique qui s’accélère, et Carney qui renie toutes ses promesses électorales, la colère contre le gouvernement fédéral continuera d’augmenter. Dans ce contexte, un référendum dirigé contre ce même gouvernement pourrait devenir populaire, et exprimer d’une manière confuse la colère de la classe ouvrière, similaire à ce que l’on a vu lors du référendum du Brexit en 2016.

Quelle est la position des communistes sur la perspective d’une séparation de l’Alberta?

L’Alberta est depuis longtemps le bastion de la droite au Canada, et ce référendum est poussé par les éléments de droite les plus marginaux que l’on puisse imaginer. D’ailleurs, des représentants de l’Alberta Prosperity Project ont récemment rencontré des représentants de l’administration Trump!

Il est probable qu’une Alberta indépendante rejoigne volontairement les États-Unis, puisqu’elle y exporte de toute façon la majeure partie de son pétrole. Dans tous les cas, une Alberta indépendante sous le contrôle de la droite serait un enfer pour la classe ouvrière. La droite s’empresserait de privatiser les soins de santé, d’attaquer les syndicats et de couper tout ce qui ferait obstacle aux profits des grandes entreprises.

Mais cela ne signifie pas pour autant que les communistes soutiennent le gouvernement fédéral, le Parti libéral, Mark Carney, ou son « Équipe Canada » hypocrite. Il y a énormément de bonnes raisons de s’opposer à la fédération canadienne, au gouvernement fédéral, etc. Et ces raisons gagneront en importance au fur et à mesure que le programme de Carney deviendra clair aux yeux de tous.

C’est pourquoi il est complètement erroné de contrer le sentiment séparatiste en cherchant à s’unir pour « défendre le Canada ». Dans ce contexte, cette approche signifierait défendre un Canada dans lequel les conditions de vie se détériorent, et dans lequel il est de plus en plus difficile de joindre les deux bouts. Tout parti qui emprunte cette voie, comme l’ont fait le NPD et les dirigeants syndicaux, se discréditera. Et loin de saper le désir d’indépendance, cela ne ferait que le renforcer.

Ce qu’il nous faut, c’est une solution de classe indépendante.

Partout, la bourgeoisie essaie de détourner l’attention des gens vers toutes sortes de menaces étrangères. En Alberta, elle rejette le blâme sur Ottawa et les « bâtards de l’Est ». Mais dans le reste du pays, les libéraux et le NPD dépeignent plutôt Trump comme la source de tous les maux. Dans les deux cas, ceux qui échappent à la critique sont les mêmes gens qui contrôlent les principaux leviers de notre économie, et qui prennent toutes les grandes décisions économiques qui détériorent nos conditions de vie. 

C’est Galen Weston, et non Donald Trump, qui est responsable des augmentations des prix à l’épicerie. Ce sont les cinq grandes banques canadiennes qui volent les consommateurs avec des taux d’intérêt abusifs. Ce sont les grands monopoles des télécommunications qui nous font payer parmi les prix les plus élevés dans le monde. En Alberta, alors que le prix du pétrole fluctue, les barons du pétrole en ressortent toujours gagnants. Ils sont devenus extrêmement habiles à refiler le coût de ces fluctuations à la classe ouvrière en Alberta, sous la forme de pertes d’emplois et de coupes dans les services publics.

Mais les entreprises pétrolières et gazières en Alberta ont engrangé 35 milliards de dollars en profits seulement au cours de l’année 2023. Cela représente plus que dix fois le 3 milliards de dollars que l’Alberta a payé en péréquation cette même année.

Les communistes pointent du doigt les véritables coupables. Nous luttons pour la nationalisation de l’industrie pétrolière et gazière. Ce n’est qu’en plaçant le secteur énergétique sous propriété collective que nous pourrons utiliser toute cette immense richesse pour résoudre les problèmes auxquels fait face la classe ouvrière en Alberta. Comme par hasard, les séparatistes albertains et les libéraux fédéraux s’allieraient pour s’opposer à cela, révélant ainsi leurs véritables priorités. 

Nous luttons pour unir la classe ouvrière à travers l’entièreté du pays pour renverser l’État fédéral et tout le système qu’il représente. Avec l’expropriation des grandes industries parasitaires et la mise en place d’un plan de production socialiste, les antagonismes qui divisent la classe ouvrière disparaîtraient, étant donné que l’angoisse des travailleurs par rapport à leur avenir serait éliminée.

Si l’Alberta venait à se séparer, ce serait un désastre pour le capitalisme canadien. Le Canada perdrait la province représentant la troisième plus grande part du PIB canadien, soit 15%. La viabilité du Canada en tant qu’État-nation serait remise en question. Et cela sans même parler du Québec, où un référendum pourrait également avoir lieu dans un avenir proche. 

Perspectives pour le Québec

Au Québec, la Coalition avenir Québec (CAQ) est au pouvoir depuis 2018. Depuis, sous sa gouverne, la crise du système de santé a atteint un niveau critique : des milliers d’infirmières ont quitté le réseau. Alors que le chef de la CAQ, François Legault, avait promis de mieux financer l’éducation, on assiste plutôt à d’importantes coupes. La CAQ s’est aussi attaquée aux syndicats en faisant adopter une loi qui permet au gouvernement de bafouer le droit de grève quand bon lui semble.

Résultat : la CAQ n’obtient plus que 14% dans les sondages. Si une élection avait lieu demain, elle serait rayée de la carte.

Dans un tel contexte, on pourrait croire que Québec solidaire (QS), le parti de gauche, dispose d’une occasion en or pour mobiliser la classe ouvrière contre la CAQ et les autres partis de l’establishment.

Au contraire, Québec solidaire n’a réalisé aucune percée politique et obtient aujourd’hui encore moins d’appuis qu’il y a dix ans. Alors que la CAQ se retrouve au quatrième rang dans les sondages, QS arrive bon dernier, avec à peine 7 à 10% des intentions de vote.

QS est traversé par une contradiction fondamentale. À sa fondation en 2006, le parti se considérait comme anticapitaliste, à une époque où la lutte des classes s’intensifiait au Québec comme ailleurs dans le monde; il a même publié, après la crise de 2008, un manifeste appelant à « dépasser le capitalisme ». Pourtant, sa direction cède constamment aux pressions de l’establishment, en cherchant à délaisser ses positions anticapitalistes pour paraître plus « raisonnable » et plus « modéré ». Aujourd’hui, cette contradiction éclate au grand jour.

Pendant des années, la direction du parti, regroupée autour de Gabriel Nadeau-Dubois, a manœuvré contre sa propre base militante afin de détruire les traditions anticapitalistes de QS et de rendre le parti plus acceptable aux yeux de l’establishment capitaliste.

Le dernier à l’avoir reconnu est Vincent Marissal, qui a quitté le caucus de QS en déclarant : « J’ai essayé de changer ce parti-là, et j’ai échoué… un peu comme Gabriel Nadeau-Dubois souhaitait le faire d’ailleurs, et puis on a fait équipe à un certain moment là-dessus. Le mot “recentrage” est un peu tabou à QS, mais pour que tout le monde se comprenne ici, je n’entrerai pas dans le jargon, c’est une question de recentrage, de rationalité, de pas être trop champ gauche. »

Au fil des années, QS a abandonné sa position de longue date sur la gratuité scolaire dès un premier mandat. Le parti a rejeté les nationalisations, dont il ne parle d’ailleurs pratiquement jamais, même si elles figurent encore dans son programme. Pour lutter contre l’explosion du prix des loyers, le parti n’ose même pas réclamer un gel des loyers, mais seulement qu’on les indexe à l’inflation! Au lieu de se poser en véritables tribuns populaires, dénonçant sans relâche le gouvernement capitaliste, les députés de QS collaborent avec lui, amendant ses projets de loi et participant au show de boucane parlementaire.

À cause de tout cela, personne ne considère que QS se bat pour les travailleurs québécois ordinaires. Le parti ne porte aucune revendication capable de susciter l’enthousiasme des travailleurs – en réalité, il parle à peine de la classe ouvrière. Il cède constamment aux pressions de l’establishment capitaliste. À une époque où tant de gens aspirent à un véritable changement, QS est devenu la risée de tous.

En raison de l’effondrement de QS, le Parti québécois a pu se présenter comme le principal instrument politique pour ceux qui veulent du « changement » après huit années de règne de la CAQ. Le vent a commencé à tourner après l’élection de 2022, lorsque le PQ a choisi, par principe, de refuser de prêter serment au roi, alors que les députés de QS ont fini par obtempérer, la queue entre les deux jambes. Depuis novembre 2023, le PQ domine tous les sondages.

Mais rien n’est joué d’avance. La situation politique au Québec est extrêmement volatile, et presque tout peut encore se produire. Même le Parti conservateur du Québec, formation populiste de droite menée par Éric Duhaime et aujourd’hui troisième dans les sondages, pourrait percer. La seule chose qui semble certaine, c’est que la CAQ sera lourdement battue, et que QS sera incapable de canaliser la colère qui monte.

Le PQ joue un jeu d’équilibriste en essayant de plaire à tout le monde. Photo : Parti Québécois/YouTube

Si le PQ a eu une avance confortable dans les sondages pendant un certain temps, ses appuis se sont néanmoins érodés. Le parti joue un jeu d’équilibriste en essayant de plaire à tout le monde. Il continue de se présenter comme « social-démocrate », tout en cherchant à convaincre la classe dominante qu’il saura gouverner de manière responsable. Il parle encore de son « préjugé favorable envers les travailleurs », tout en affirmant qu’il faudra faire des « choix difficiles » en matière de finances publiques — autrement dit, imposer l’austérité. En voulant à la fois satisfaire les travailleurs et les capitalistes, il risque de se mettre les deux à dos.

L’image « social-démocrate » du PQ a récemment beaucoup souffert. Par exemple, à l’automne 2025, Paul Saint-Pierre-Plamondon (PSPP), le chef du PQ, s’est attaqué aux travailleurs de la STM à Montréal lors de leur grève, les accusant de « tenir la population en otage ». Il a même refusé une invitation de la FTQ (la plus grande fédération syndicale de la province) à participer à son congrès, sous prétexte qu’il n’appréciait guère les propos de sa présidente affirmant la nécessité de « paralyser le Québec » avec une grève pour le premier mai.

Il a aussi critiqué l’accord commercial de Carney avec la Chine, déclarant : « Notre loyauté va d’abord au reste du Canada et aux États-Unis, qui sont nos partenaires naturels. » Le PQ a également affirmé qu’un Québec souverain adhérerait à l’OTAN et respecterait l’exigence de porter les dépenses militaires à 5% du PIB. Ces déclarations sont sidérantes venant de nationalistes québécois. Elles sont en contradiction complète avec l’histoire de la lutte de libération nationale au Québec, qui s’est menée d’abord contre l’impérialisme anglo-canadien et américain.

Ce qu’on constate, c’est que le PQ a, depuis deux ans, surfé sur la vague d’opposition à la CAQ. Sauf qu’à mesure qu’il se comporte de plus en plus comme « le gouvernement en attente », il est forcé de concrétiser son programme, lui faisant perdre des appuis.

Il faut aussi prendre en compte la perspective d’un référendum sur la souveraineté du Québec, que PSPP a promis dès un premier mandat. Dans le contexte actuel d’instabilité économique et de guerre commerciale, l’appui à la souveraineté est faible. Cela semble contribuer au recul du PQ dans les sondages.

Cela a permis au Parti libéral, sous la direction de son nouveau chef Charles Milliard, de revenir dans la course, au point de se retrouver désormais au coude-à-coude avec le PQ. Peu importe qui l’emportera, une chose est claire : l’austérité et des attaques contre les travailleurs se dessinent à l’horizon.

Dans le cas où le PQ remporte la prochaine élection, même si un référendum ne surviendrait vraisemblablement que quelques années plus tard, cela aurait immédiatement pour effet d’exacerber les conflits entre le gouvernement fédéral et le gouvernement du Québec.

Si cette situation se produit, la tâche principale des communistes au Canada anglais sera de s’opposer à toute tentative de l’État canadien de nier au Québec son droit à l’autodétermination. Nous devons aussi combattre les discours pernicieux propagés par les médias anglophones, qui instrumentalisent chaque injustice commise au Québec pour s’en servir contre les aspirations nationales du peuple québécois. Toute manifestation de chauvinisme anglo-canadien doit être dénoncée et combattue.

D’un autre côté, au Québec, la propagande des communistes doit se concentrer sur autre chose. Notre tâche principale consiste à révéler clairement les divisions de classe au sein même de la nation. Il faut expliquer pourquoi le PQ n’est pas un allié de la classe ouvrière et pourquoi il ne faut nourrir aucune illusion à son égard. Lorsqu’il affirme que l’indépendance n’est « ni à gauche ni à droite, mais en avant », il cherche en réalité à ce que la gauche abandonne sa critique de la classe dominante québécoise. Nous nous opposons à la tendance des directions syndicales à se rapprocher du PQ et à étouffer la lutte de classes au nom du combat pour la souveraineté. Nous soutenons que la classe ouvrière du Québec a besoin de son propre parti, indépendant de tous les partis capitalistes.

La situation politique au Québec offre de grandes occasions pour les communistes. Le statu quo est vivement rejeté, et le PQ commence déjà à perdre le soutien des travailleurs et des jeunes, avant même de prendre le pouvoir. Beaucoup de travailleurs et de jeunes ne s’identifient à aucun des partis de l’establishment. En défendant résolument l’indépendance de classe, en expliquant qu’il faut renverser le capitalisme pour parvenir à la libération sociale et nationale, et en construisant un parti capable d’unir les travailleurs québécois et canadiens-anglais dans une lutte pour renverser l’État et le système capitaliste, nous pourrons réaliser des gains importants.

Crise de la gauche

Paradoxalement, dans cette situation où le système capitaliste est mis à nu sur tous les plans, la gauche n’a jamais été dans un état plus déplorable.

Mais pour les marxistes, il n’y a pas de contradiction ici. La mort d’un système s’accompagne de la mort des idées de l’ancienne société. À cet égard, la principale faiblesse de la gauche est avant tout idéologique. S’accrochant à de mauvaises idées héritées de la période de stabilité du capitalisme, la gauche d’aujourd’hui se retrouve comme un navire sans boussole.

Une période de bouleversements, comme celle que nous traversons actuellement, met impitoyablement à nu les fausses théories ainsi que les personnes et les organisations qui les défendent. C’est exactement ce que l’on voit actuellement, alors que la crise révèle la banqueroute politique des réformistes, des libéraux partisans des politiques identitaires et des sectaires.

Les réformistes, qui partaient du principe qu’ils devaient adapter leurs revendications à ce qui est possible sous le capitalisme, ne représentent maintenant plus rien, puisque le capitalisme ne peut donner aucune réforme et exige au contraire des contre-réformes. Les politiques identitaires, sous la forme de diverses théories produites à la chaîne dans les grandes institutions bourgeoises en Occident, ont contribué à monter les travailleurs les uns contre les autres, tout en protégeant des membres de la classe dirigeante de toute critique. Les trumpistes ont su tirer parti du dégoût qu’inspirent ces idées à la classe ouvrière. Les sectes, qui ont capitulé devant toutes sortes d’idées de classe étrangères dans la période précédente, se sont tout simplement effondrées, déchirées par des contradictions internes.

Seule notre Internationale a refusé de céder, refusé de capituler et refusé d’abandonner les idées du marxisme authentique au profit de la dernière mode. Pendant les périodes de réaction, alors que d’autres capitulaient, la théorie marxiste demeurait notre pierre angulaire. Cela nous a donné une force considérable, a donné à nos camarades une cause pour laquelle se battre et nous a préservés contre la démoralisation qui est devenue endémique au sein de la soi-disant « gauche ».

Sans surprise, aucune de ces tendances n’a été capable d’expliquer ce qui se passe ni pourquoi. L’idée communément admise parmi les libéraux, les sectaires et les réformistes est que nous traversons une période de réaction et que nous glissons inexorablement vers le fascisme. Cette idée est étayée en faisant la liste des divers méfaits de Trump, sans vraiment comprendre pourquoi il agit ainsi ni la signification plus large de ses actes.

Ce que nous avons expliqué, c’est que nous traversons actuellement la crise la plus grave que le système capitaliste ait jamais connue. Depuis le krach financier de 2008, le système capitaliste a été incapable de retrouver son équilibre.

Incapable de se maintenir face à cette désintégration politique, l’élite politique traditionnelle qui avait soigneusement construit l’ordre mondial d’après-guerre a été écartée dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis.

La force des populistes de droite comme Trump découle du fait que la soi-disant « gauche » a abandonné la classe ouvrière et n’a pas réussi à proposer de solution pour sortir de la crise. Au contraire, la gauche s’est plutôt ralliée à l’establishment libéral. Dans ce contexte, les populistes de droite comme Trump en appellent cyniquement à la classe ouvrière contre les « élites ».

Et personne ne devrait s’en surprendre. L’idée selon laquelle nous traversons une « période de réaction » sous-entend que les travailleurs sont stupides de ne pas continuer à soutenir les libéraux de l’establishment ou les réformistes. Mais la nature a horreur du vide. Comme la gauche a refusé de canaliser la colère des masses vers un mouvement contre le système, la droite a su tirer parti de ce sentiment.

Les communistes ont une foi immense dans la classe ouvrière et donc une foi immense en l’avenir. C’est parce que nous avons une perspective qui nous permet de voir au-delà de la situation actuelle. Les politiciens démagogues comme Trump n’ont absolument aucune solution aux problèmes auxquels fait face la classe ouvrière. Par conséquent, qu’ils le veuillent ou non, ils ne font que préparer le terrain pour un virage à gauche massif.

Alors que les réformistes de droite actuels ont conduit le mouvement dans une impasse, à un certain moment, des figures réformistes de gauche surgiront. Les vieilles idées de collaboration de classe et de parlementarisme s’avèrent manifestement inutiles aux yeux de millions de personnes, et il y a une crise des idées à gauche.

Notre tâche n’est pas de nous lamenter sur la popularité passagère des figures ou des tendances populistes de droite, mais d’aider autant de personnes que possible à comprendre ce qui se passe afin que nous puissions nous préparer aux événements à venir.

Le vieux monde se meurt

Comme nous l’avons démontré dans ce document, les fondations économiques du Canada moderne reposent sur l’ordre d’après-guerre. C’est sur cette base que se sont construites toutes les traditions politiques. Mais comme cette base économique s’effondre, ces traditions entrent en crise.

Les libéraux, qui ont soigneusement élaboré leur message politique pour couper l’herbe sous le pied du NPD et représenter un vote soi-disant « progressiste » pour les travailleurs, sont maintenant forcés d’attaquer toutes les politiques symboliques qu’ils ont mises en œuvre par le passé.

Les conservateurs, normalement le parti des élites du monde des affaires, ont été forcés de se réinventer en tant que parti anti-establishment pour séduire la classe ouvrière, seul moyen pour eux de rester dans la course.

Le NPD, s’étant adapté depuis si longtemps à l’establishment capitaliste, en est devenu complètement insignifiant. Sans surprise, les travailleurs et les jeunes ont fui le parti en masse lors de la dernière élection, ce qui lui a valu son pire résultat de tous les temps.

Les dirigeants syndicaux, plus habitués à la négociation collective qu’à la lutte ouverte, s’accrochent désespérément à l’édifice de la collaboration de classe alors que celui-ci s’effondre autour d’eux.

Tout ce système politique, soigneusement construit par la classe dirigeante canadienne, se détériore à mesure que le système capitaliste s’enfonce dans la crise.

Les tentatives de Carney de réorganiser l’économie canadienne (si cela est même possible) auront un coût considérable. Bien qu’il ait politiquement donné à la classe dirigeante un nouveau souffle de vie, ce n’est que temporaire. Sa popularité repose davantage sur l’espoir que sur la réalité et finira donc par s’étioler, à mesure que les conséquences réelles de sa « solution » deviennent claires.

L’économie américaine montre déjà des signes de fragilité. Cela a amené Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan Chase, à comparer la bulle actuelle aux années précédant le krach de 2008. Un krach aux États-Unis aurait des conséquences désastreuses pour les travailleurs canadiens, car la grande majorité des fonds de pension et des comptes d’épargne-retraite individuels sont investis aux États-Unis.

D’une façon ou d’une autre, des crises aiguës, l’effondrement économique d’industries entières, voire une récession grave affectant l’ensemble de l’économie, sont à l’ordre du jour. Même si le démantèlement de l’ordre d’après-guerre se déroule graduellement, les effets seront désastreux pour la classe ouvrière.

L’ensemble de la situation laisse présager des explosions révolutionnaires.

Une nouvelle société cherche à naître

Mais alors que l’ancienne société, avec ses idées et ses institutions, agonise, une nouvelle société grandit en son sein et lutte pour voir le jour. Un processus profond est en cours dans l’esprit des masses. Tout ce avec quoi elles ont grandi, tout ce qu’on leur a enseigné, s’avère être faux.

Alors que l’ancienne société, avec ses idées et ses institutions, agonise, une nouvelle société grandit en son sein et lutte pour voir le jour. Image : Révolution communiste

L’avenir sera marqué par de nombreux revirements tantôt à gauche, tantôt à droite, alors que les masses cherchent une issue. Cela est inévitable, car les forces du marxisme sont trop faibles pour mener les travailleurs vers la prise du pouvoir.

À gauche, les vieilles idées défendues par des réformistes parlementaires respectables ont été complètement mises à mal par la crise. Elles apparaissent donc comme vides de sens et ont perdu tout soutien. Il s’est donc créé un vide à gauche. Mais cela ne peut durer éternellement. La profondeur de la crise crée les conditions pour que de nouvelles figures émergent à gauche, des « socialistes » anti-establishment, qui pourraient devenir des pôles d’attraction. On le voit partout dans le monde avec la montée de figures comme Mamdani à New York et Zach Polanski au Royaume-Uni. Nous voyons déjà quelques signes précoces de cela au Canada avec Emily Lowan, une jeune « éco-socialiste » devenue cheffe du Parti vert de Colombie-Britannique sous le slogan « Combattons les oligarques, finançons notre avenir ».

Plus important encore, le favori dans la course à la direction du NPD fédéral, Avi Lewis, critique le capitalisme et n’a pas peur de se proclamer socialiste. Il s’est également prononcé en faveur d’une grève générale et a plaidé pour la nationalisation des usines fermées à cause de la guerre commerciale. S’il l’emporte, il deviendrait le chef le plus à gauche que le parti ait connu dans l’histoire récente.

Nous pourrions également voir la radicalisation s’exprimer sous la forme de luttes syndicales combatives. Alors que Carney et les gouvernements provinciaux s’efforcent de réduire leurs déficits, les travailleurs du secteur public seront de plus en plus pris pour cibles. Il y a déjà eu des dizaines de milliers d’emplois supprimés à travers le pays à l’échelle fédérale et provinciale.

À un moment donné, la vieille croûte au sommet du mouvement sera mise de côté par de nouvelles couches qui ne peuvent plus attendre. La colère ne manque certainement pas. Et les nouvelles couches qui vont se mobiliser pour transformer la société ne manqueront pas non plus.

Ce qui manque, ce sont les idées. À mesure que les anciennes idées disparaîtront, des millions de personnes se mettront en quête de réponses.

Aucun des réformistes, même de la variété la plus à gauche, n’a de solutions à la crise du système capitaliste. Même s’ils peuvent, pendant un certain temps, tenir un discours très combatif et, ce faisant, rallier un large soutien au sein de la classe ouvrière, ils finiront par décevoir s’ils ne mobilisent pas la classe ouvrière pour aller jusqu’au bout et en finir avec le capitalisme.

Il appartient aux communistes de naviguer dans ces eaux tumultueuses, en expliquant patiemment notre point de vue aux meilleurs travailleurs et jeunes qui s’engagent dans la lutte. Notre parti, que nous avons patiemment construit pendant une période de relative stabilité, représente le seul véhicule qui peut nous permettre d’accomplir cette tâche.

Parmi les forces humaines jetées dans l’action politique, nous rassemblerons les meilleurs combattants de classe et forgerons une avant-garde capable de mener la classe ouvrière vers la conquête du pouvoir et l’élimination du capitalisme – une fois pour toutes.