
« Travaillez-vous pour le Québec ou la Palestine? » – Mario Dumont
« Je ne savais pas que Gaza était au Québec! » – Richard Martineau
« Les Québécois ne sont pas pro-palestiniens ou anti-palestiniens, ils s’en “crissent” de la Palestine! » – Rémi Villemure
« Ça suffit le keffieh! » – Benoît Dutrizac
« Nous le ferons [l’assermentation] sans serment au roi, en français et pas de foulard palestinien, keffieh. Notre seule loyauté sera au peuple québécois, à la nation québécoise. » – Éric Duhaime
La déferlante a duré toute une semaine. Sur toutes les tribunes, l’establishment médiatique décortiquait le geste de Ruba Ghazal, porte-parole de Québec solidaire, qui a osé brandir ce symbole palestinien à son assermentation comme députée.
Aucun d’eux ne remarquait leur hypocrisie nauséabonde, eux qui n’ont jamais dit un traître mot les nombreuses fois où, depuis quatre ans, le drapeau ukrainien a flotté au sommet de l’Assemblée nationale elle-même! Il y a des opprimés plus importants que d’autres, visiblement.
Plus que de l’hypocrisie et du provincialisme de bas étage (on est au Québec icitte, le génocide ça nous regarde pas!), ce soi-disant scandale met en lumière une dynamique de longue date au Québec, qu’il faut comprendre pour savoir combattre. Aux États-Unis, elle porte un nom – la guerre culturelle.
Guerres culturelles
Il s’agit de trouver des enjeux somme toute secondaires ou concernant une minuscule proportion de la population, et de polariser l’ensemble de l’opinion publique à leur sujet sur la base de « croyances » ou de « valeurs ».
Pour l’establishment capitaliste, ses médias et ses partis, ces débats mesquins jouent un double rôle. Ils permettent de détourner l’attention des vrais problèmes de la classe ouvrière, tout en servant d’outil pour attaquer la gauche. Bien sûr, pour les médias, ça vend également des clics.
Il y a eu les drag queens. Puis les toilettes non genrées. Et les commentaires du député de QS, Haroun Bouazzi, sur le racisme à l’Assemblée nationale – supposément la pire chose jamais dite au sujet de la « Maison du peuple ».
L’exemple le plus probant, ce sont les incessants « débats » sur l’interdiction des signes religieux. Des « problèmes » de signes religieux ostentatoires montés en épingle autour de 2006 ont culminé avec l’adoption par la CAQ de la loi 21, qui les interdit aux enseignants en 2019.
À une époque d’effondrement de l’État-providence québécois, de luttes des étudiants et des travailleurs contre l’austérité, ces débats ont été la distraction de choix. S’appuyant sur le sain sentiment laïc des Québécois issu des luttes de la Révolution tranquille, les nationalistes identitaires l’ont manipulé en se présentant comme les défenseurs de « nos » valeurs contre une prétendue menace venue de quelques femmes musulmanes.
La loi 21 visait supposément à clore une fois pour toutes ce « débat » avec un « compromis ». Mais la CAQ et le PQ en redemandent.
L’an dernier, la CAQ, prise dans les câbles et détestée de tous, a alors tenté de regagner quelques points en interdisant les signes religieux aux éducatrices de CPE et au personnel scolaire, incluant les bénévoles. L’opinion publique doit maintenant trancher sur l’enjeu important de savoir si une mère de famille portant un hijab a le droit de servir des hot dogs dans une activité parascolaire.
Mais ce n’est pas encore la fin. Le PQ affirme maintenant qu’il est « non négociable » d’étendre cette interdiction aux enfants du primaire!
Même s’il n’y a littéralement plus rien à dire sur cette question, qu’il n’y a aucune preuve que les signes religieux d’une minuscule minorité posent quelque problème que ce soit dans les écoles – et encore moins les signes religieux d’un enfant – qu’à cela ne tienne : la « laïcité » est constamment en danger.
Sur la question du keffieh, le PQ n’a rien dit, et pour cause. Les bonzes du parti ne sont pas idiots au point de s’aliéner les jeunes nationalistes qui sympathisent avec la Palestine.
Quoi qu’il en soit, nous n’en avons pas fini avec ces guerres culturelles. Et la raison est simple : à court de solutions pour régler les problèmes réels des travailleurs, il n’y aura d’autre choix que de chercher des boucs émissaires ou de dévier l’attention vers des faux débats.
On peut être certain que le PQ, Éric Duhaime et l’establishment médiatique utiliseront toutes sortes de questions secondaires qui divisent pour couper court à la colère des travailleurs contre un système incapable de répondre à leurs besoins.
Aller à l’offensive
Malheureusement, l’épisode du keffieh montre aussi comment ne pas combattre l’establishment et ses débats ridicules.
La raison pour laquelle nombre de ces guerres culturelles fonctionnent est le fait que la gauche, au lieu d’aller à l’offensive, laisse constamment la droite dicter les termes des « débats », et y répondent comme s’il s’agissait de critiques sérieuses soulevées de bonne foi.
Sur le keffieh, Ruba Ghazal et QS se sont défendus en mettant l’accent sur l’aspect culturel du symbole, et disant de son geste : « Je le sens comme un message d’amour au Québec. » En entrevue avec Mario Dumont, le député solidaire Alexandre Leduc s’est contenté de dire que Ruba avait bien le droit, en tant que Palestinienne d’origine, d’être fière de sa culture. Mais cela ne fait qu’alimenter la bête : « On le sait qu’elle est palestinienne, mais qu’elle s’occupe du Québec d’abord! »
Pourtant, QS était en position de passer à l’attaque. Depuis trois ans, tous les autres partis dansent autour de la question de la Palestine et refusent de prendre une position claire. En plein génocide diffusé en direct sur les réseaux sociaux et reconnu comme tel par virtuellement toutes les institutions du droit international, le PQ a accru ses liens avec les lobbys sionistes comme le CIJA, qui a même été invité à l’assermentation de ses députés.
QS aurait pû utiliser cette occasion pour se positionner comme le seul parti anti-sioniste au Québec, à une époque où cette idéologie barbare est détestée par plus de gens que jamais. La solidarité avec la Palestine faisant partie des positions traditionnelles du mouvement souverainiste, il aurait pu forcer le PQ à se peinturer dans le coin.
Dans la guerre culturelle, la meilleure défense c’est l’attaque.
Les défenseurs du statu quo dans les grands médias et les partis politiques capitalistes soulèvent les guerres culturelles précisément parce qu’ils savent qu’ils sont en position de faiblesse. Leur système est en crise. Les conditions de vie des travailleurs deviennent insupportables, et ces politiciens n’ont aucune solution, parce qu’il n’en existe aucune au sein du capitalisme.
Pour les battre, il faut répliquer coup sur coup en recentrant le débat sur les questions de classe. La prochaine fois que le PQ parle de signes religieux dans les écoles, QS devrait répliquer en lui demandant s’il va s’engager à réparer toutes les écoles vétustes et à réduire la taille des classes, et en disant que QS le ferait, lui, plutôt que de parler de signes religieux des élèves.
La prochaine fois que Duhaime dénonce l’aide sociale aux demandeurs d’asile, QS devrait répliquer en appelant que les vrais parasites sont les entreprises, qui reçoivent bien plus de cadeaux que les demandeurs d’asile.
La prochaine fois que Quebecor invente un débat raciste autour de l’Islam, QS devrait souligner que c’est inévitable dans un média privé possédé par un milliardaire qui a tout intérêt détourner l’attention des problèmes du capitalisme – et devrait promettre qu’un gouvernement solidaire nationaliserait Quebecor.
Toutefois, pour être capable de passer ainsi à l’attaque sur les questions de classe, il faudrait que Québec solidaire s’y trouve en terrain solide. Cela exigerait de se doter d’un réel programme socialiste capable d’offrir une alternative au capitalisme pourri.