
Un nouveau mot vient d’apparaître dans le vocabulaire des grands journaux et commentateurs libéraux : impérialisme. L’agence Reuters avertit que « Les experts qualifient la politique étrangère de Trump d’impérialiste ». La Presse parle d’un « retour à un impérialisme américain décomplexé ».
On se demande sur quelle planète vivaient ces gens quand les États-Unis ont envahi l’Irak et l’Afghanistan, il n’y a pas si longtemps.
Mais reste que les dernières semaines, avec le kidnapping du président vénézuélien, les menaces contre Cuba, la Colombie et le Mexique, et l’intention déclarée de prendre le Groenland, ont quelque chose de différent.
Cette fois-ci, les États-Unis ne prennent même pas la peine de masquer leurs actions impérialistes derrière des justifications comme la démocratie ou les droits et libertés, comme c’était le cas avec l’Irak et l’Afghanistan.
Trump dit ouvertement avoir pris le Venezuela pour en saisir le pétrole, et dit ouvertement vouloir le Groenland pour ses minéraux.
Les États-Unis contrôlent maintenant les revenus du pétrole vénézuélien, qui sont la principale source de financement du gouvernement du pays, et s’en servent pour lui dicter ses politiques. Le secrétaire à l’Énergie des États-Unis, Chris Wright, affirme que « l’objectif est de pousser le comportement du Venezuela dans une direction positive » – pour les États-Unis, c’est-à-dire.
Autrement dit, le Venezuela est rapidement en train de se transformer en colonie américaine. Clairement, c’est le même genre de domination et d’exploitation que les États-Unis envisagent maintenant pour les autres pays d’Amérique latine qu’ils ont menacés.
Cela n’est pas réellement nouveau pour les États-Unis, qui ont envahi une longue liste de pays au cours de leur histoire, et qui possèdent toujours des colonies, comme Puerto Rico et Guam.
Les États-Unis sont la principale puissance impérialiste sur la planète depuis la Seconde Guerre mondiale, particulièrement depuis la chute de l’URSS, et en ont profité pour exploiter la planète, voler des ressources naturelles, conquérir des marchés et renverser tout gouvernement pas suffisamment obéissant.
Ce qui est nouveau est le caractère frénétique et impudent de cet impérialisme.
Mais n’en déplaise à nos commentateurs libéraux, cet impérialisme « décomplexé » n’est pas un pur produit de l’arrogance de Donald Trump. Trump n’est que le catalyseur d’une crise profonde du système.
Car ce n’est pas comme si le reste de la planète était en paix, et que Trump arrivait comme un cheveu sur la soupe. On voit une recrudescence des guerres et des guerres commerciales. Selon l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo, l’année 2024 a été l’année où il y a eu le plus de conflits armés depuis 1946.
Qu’on pense à la lutte entre la Russie et la France pour le contrôle de l’Afrique (que la France a essentiellement perdue), à la guerre par camps interposés entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, à la guerre civile soudanaise dans laquelle les différents camps ont des parrains internationaux, ou à la guerre entre l’OTAN et la Russie en Ukraine, les luttes entre impérialistes mettent le monde à feu et à sang. Ils se battent pour le contrôle des ressources naturelles, des marchés, des territoires, de la main-d’œuvre bon marché.
Et comme des rats mal nourris dans une cage, la crise économique signifie qu’ils se battent pour chaque miette de territoire, chaque bout de pain commercial, avec une vigueur accrue.
Certainement, l’excentrique et mégalomane président américain met sa touche personnelle sur la façon précise dont se développe la situation. Mais fondamentalement, Trump n’est que l’accident qui exprime la nécessité.
Le capitalisme s’enfonce dans une crise historique, qui touche tous les pans de la société. Comme un corps mourant, le système est traversé de convulsions qui s’expriment sur le plan des relations internationales.
Comme l’expliquait Karl Marx, un système qui échoue à développer les forces productives est voué à mourir. Et c’est ce qu’on voit partout à travers le système capitaliste.
Particulièrement en Occident, la société stagne, voire recule. L’économie tourne au ralenti. Les niveaux de vie déclinent. Les écarts de richesse se creusent. La culture et la science ne progressent plus.
Les économies canadienne et européenne en particulier sont frappées par les fermetures d’usines et pertes d’emploi. Même aux États-Unis, où il y a un soi-disant boom économique, celui-ci cache des fondations pourries. Le boom est largement fictif, basé sur la bulle de l’intelligence artificielle et la spéculation boursière.
Tout cela crée une profonde instabilité politique. Les institutions traditionnelles sur lesquelles repose le système, comme la police, le parlement ou les médias, suscitent au mieux la crainte, mais généralement une hostilité profonde.
Dans une série de pays, la chaîne a déjà rompu. L’an dernier, des mouvements révolutionnaires ont éclaté à Madagascar, au Népal et en Indonésie, entre autres. Ce mois-ci, la misère a poussé les masses d’Iran dans les rues.
Mais en Occident aussi, ce n’est qu’une question de temps avant qu’on voie le même genre de mouvements. L’Europe l’automne dernier a été frappée par une vague de grèves et de manifestations de masse. En France et au Royaume-Uni, depuis quelques années, on change de premier ministre comme on change de chaussettes.
Ici aussi, le mécontentement et le désespoir se répandent, alors que la crise du logement continue de frapper, que les services publics se détériorent, que les entreprises ferment et que le chômage monte.
La pression s’accumule dans la marmite. Après la démission en cours de mandat de Justin Trudeau au début de l’an dernier, cette année c’est au tour du premier ministre Legault d’abandonner parce qu’il est universellement détesté. Pris à gérer la crise économique provoquée par la guerre commerciale et par une économie stagnante, écrasé par son principal partenaire commercial, le premier ministre Carney n’a aucune bonne solution.
Trump lui-même représentait une tentative de rompre avec ce statu quo qui use la patience des gens. Il est arrivé au pouvoir sur le dos d’un mouvement démagogique, certes, mais populaire – des millions de gens, y compris des travailleurs, demandant une rupture radicale. Mais Trump est aussi impuissant que les politiciens traditionnels à régler les problèmes urgents des travailleurs.
Sans surprise, Trump échoue à remplir la moindre de ses promesses. La crise du coût de la vie continue d’affecter des millions de travailleurs, il n’a pas publié les dossiers Epstein, et son offensive brutale sur les immigrants est en train de provoquer une réaction de masse. Ses taux d’appuis restent bas. Il cherche désespérément des victoires faciles.
L’impérialisme « décomplexé », les guerres et les guerres commerciales ne sont que l’expression sur le plan international de cette crise qui frappe chaque pays. La pression et l’instabilité internes ne rendent que plus frénétique la recherche de solutions – à l’étranger si nécessaire.
C’est ce qui explique les guerres commerciales, chaque pays tentant de protéger son économie au détriment des autres. Et c’est ce qui explique que ceux qui en ont les moyens, comme les États-Unis, tentent de stabiliser la leur en vampirisant celle des autres, comme ils le font avec le Venezuela.
Tout cela ne réglera rien. Les guerres commerciales n’ont pour effet que de réduire l’activité économique, et appauvrissent tout le monde. Les guerres et les conquêtes enrichissent les compagnies d’armement et les impérialistes, mais n’améliorent pas la situation des travailleurs.
En vérité, aucun politicien, où qu’il se trouve sur le spectre, ne peut offrir de solution – du moins, s’il accepte les limites du capitalisme. La crise actuelle est une crise systémique du capitalisme : une crise provoquée par l’anarchie du marché, par la propriété privée des grandes entreprises, par les limites de l’État-nation, par la domination des banques.
Les seules solutions possibles exigent de nationaliser les usines qui ferment, d’exproprier les logements vides et lancer un programme de construction de logements aux frais des capitalistes, d’exproprier les banques, de planifier démocratiquement l’économie pour mettre fin au chaos qui règne. Cela signifie reconnaître que le système ne peut être réformé : il faut une révolution.