Les épiceries publiques peuvent-elles fonctionner?

Dans ce contexte difficile, l’idée d’une épicerie publique capable de casser les prix a trouvé un écho auprès de bien des gens. Mais le concept, tel que proposé par Mamdani, Lewis et d’autres, fonctionnera-t-il réellement?
  • Marco La Grotta
  • ven. 1 mai 2026
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Image : Révolution communiste

L’idée des épiceries publiques a présentement le vent dans les voiles.

Le maire de New York, Zohran Mamdani, a été le premier à attirer l’attention sur ce concept l’an dernier avec sa proposition d’établir un réseau d’épiceries appartenant à la ville. En mars, Toronto lui a emboîté le pas en approuvant un projet pilote visant à créer quatre épiceries gérées par la municipalité. Le nouveau chef du NPD, Avi Lewis, est allé encore plus loin en promettant un réseau public d’épiceries-entrepôts.

L’objectif derrière ces initiatives n’est pas difficile à comprendre. Au début de 2026, l’inflation alimentaire au Canada a dépassé les 7% – le taux d’augmentation le plus élevé parmi les pays du G7. Le recours aux banques alimentaires atteint des niveaux records à l’échelle du pays.

Pendant ce temps, les cinq géants de l’alimentation qui dominent le marché canadien sont universellement détestés. Le président de Loblaw, Galen Weston Jr., est l’un des hommes les plus haïs au Canada. Des millions de personnes souffrent de la faim pendant que les magnats de l’alimentation s’enrichissent.

Dans ce contexte difficile, l’idée d’une épicerie publique capable de casser les prix a trouvé un écho auprès de bien des gens. Mais le concept, tel que proposé par Mamdani, Lewis et d’autres, fonctionnera-t-il réellement?

Trop loin, ou pas assez?

Les discussions sur la propriété publique dans le secteur de l’alimentation se sont heurtées à la désapprobation des détracteurs habituels de ce genre d’initiative.

Doug Ford a qualifié le projet pilote de Toronto d’« ’idée la plus folle qu’[il ait] jamais entendue », rappelant au public que « le socialisme ne fonctionne pas ». Le National Post a dressé un parallèle entre le plan de Lewis et l’Union soviétique, affirmant que le premier était tout aussi voué à l’échec que la seconde.

En fait, le problème avec les propositions de Toronto et de Lewis, ce n’est pas qu’elles vont trop loin – c’est qu’elles ne vont pas assez loin. 

Ni l’un ni l’autre (ni Mamdani) n’a suggéré d’éliminer quelque partie que ce soit du secteur privé de l’alimentation – et encore moins de s’inspirer de l’Union soviétique. Au lieu de cela, Lewis et d’autres ont proposé de créer un modeste réseau d’épiceries publiques qui feraient concurrence aux géants de l’alimentation et offriraient de meilleurs rabais sur la nourriture.

Si bénéfique que puisse paraître cette idée, sa mise en œuvre concrète sera semée d’embûches.

Le premier problème est le coût de démarrage. Même la construction d’un petit réseau de magasins ne sera pas bon marché. Lewis estime que son plan visant à créer 50 succursales « de type entrepôt » coûtera 350 millions de dollars à mettre sur pied. Toutefois, ce montant pourrait se révéler être une sous-estimation lorsque des facteurs tels que le coût d’acquisition des terrains et le développement par le secteur privé seront finalement comptabilisés – un résultat prévisible pour quiconque connaît l’histoire des « partenariats public-privé » .

L’enjeu suivant est le pouvoir d’achat. Dans un marché capitaliste, plus vous possédez de points de vente, plus le rabais accordé par les fournisseurs sur les produits alimentaires est important – ce qui vous permet soit de réduire vos prix, soit d’augmenter vos marges de profit.

Les 50 succursales dans la proposition de Lewis font pâle figure à côté des plus grands épiciers du Canada, qui en possèdent chacun plus de 1000. Les projets pour New York et Toronto sont encore plus modestes. Cela signifie des prix de gros considérablement plus élevés pour les points de vente publics par rapport aux grandes chaînes privées.

L’élimination du profit pourrait laisser une certaine marge de manœuvre aux épiceries publiques. Cependant, bien que les profits totaux dans le secteur de l’alimentation soient sans aucun doute scandaleux, leurs marges sont en réalité plus faibles que celles d’autres secteurs.

Au cours des dernières années, les grands épiciers canadiens ont enregistré une marge de profit moyenne de 3% à 4%. Si celle-ci était éliminée, cela pourrait en théorie se traduire par quelques centaines de dollars d’économies annuelles pour les consommateurs – ce qui n’est pas négligeable, mais reste bien loin des quelque 10 000 dollars dépensés par le ménage canadien moyen. Néanmoins, même cette modeste réduction des coûts serait probablement annulée par le pouvoir d’achat réduit des épiceries publiques.

Dans ce modèle, les épiceries publiques pourraient seulement survivre grâce à des subventions étatiques régulières. Lewis estime à 300 millions de dollars par année la subvention nécessaire à son plan – bien qu’en pratique, ce montant pourrait être plus élevé. Plus de 5000 supermarchés appartiennent aux cinq gros joueurs au Canada. Par conséquent, la subvention estimée par Lewis soutiendrait moins de 1% du marché total de la consommation mesuré par le nombre de magasins – en supposant que les 50 succursales voient effectivement le jour.

Certes, dépenser 300 millions de dollars ou plus pour des épiceries publiques vaut mieux que de consacrer la même somme à des subventions aux entreprises ou à l’armée. Mais il existe d’autres mesures qui peuvent radicalement réduire le prix de l’épicerie pour tout le monde – et ce, sans aucun coût pour le contribuable ordinaire.

Tout ou rien!

Le problème de la plupart des propositions d’épiceries publiques réside dans le fait qu’elles sont de trop petite envergure. Cela engendre une duplication inutile des ressources, augmente les coûts et allonge considérablement les délais de mise en œuvre.

En janvier, le Centre canadien de politiques alternatives a publié un rapport sur la viabilité des épiceries publiques. Sa conclusion est claire : « l’échelle compte » – plus le réseau est vaste, plus les économies de coûts sont importantes.

Le rapport cite l’exemple du système de commissariats militaires des États-Unis, un réseau d’épiceries d’État conçu pour servir aux troupes et aux vétérans américains, qui offre un rabais moyen de 23,7%. Avi Lewis cite également le système américain dans son programme.

Toutefois, ce réseau compte 235 points de vente dans le monde et bénéficie du pouvoir d’achat du gouvernement des États-Unis – une réalité bien différente de ce que Lewis et les autres proposent. Même dans ce cas, l’organisme reçoit une subvention modeste.

En fait, l’infrastructure nécessaire à une épicerie publique de cette envergure (et bien plus grande encore) existe déjà au Canada : ce sont les réseaux appartenant à Loblaw, Sobeys, Métro, Walmart et Costco. Le problème est que nous ne les possédons pas.

La meilleure solution n’est pas de construire de nouveaux magasins, mais de prendre le contrôle de ce qui existe déjà.

La nationalisation des géants de l’alimentation créerait un réseau public doté d’un pouvoir d’achat inégalé, ce qui pourrait se traduire par des réductions de prix immédiates en magasin sans qu’il soit nécessaire de recourir au soutien de l’État. L’élimination des profits ferait baisser les prix encore davantage. De plus, une épicerie publique de cette envergure pourrait garantir de bons emplois syndiqués pour les travailleurs de tout le secteur, au lieu de n’en faire profiter que les quelques chanceux qui décrocheraient un poste dans un magasin géré par la municipalité.

Et pourquoi s’arrêter là? Les monopoles dominent presque tous les paliers du système alimentaire canadien. Seulement deux multinationales – Cargill et JBS – contrôlent jusqu’à 99% de l’industrie de la transformation de la viande bovine au pays (et on a tous remarqué le prix du bœuf ces temps-ci!). En outre, les marges de profits des grands producteurs alimentaires sont généralement plus élevées que celles des points de vente au détail.

Les grands épiciers ont déjà montré comment l’intégration entre le commerce de détail et la production alimentaire peut aider à réduire les coûts et à stimuler les profits, comme c’est le cas avec les produits des marques Le Choix du Président ou Sans nom. Prendre le contrôle des grands producteurs alimentaires et les intégrer dans un seul système public permettrait d’atteindre le même objectif à une échelle bien plus vaste, tout en transférant l’intégralité des économies aux clients.

Une planification efficace du système alimentaire canadien n’a rien d’irréaliste. En fait, la planification existe déjà au sein de tous les grands monopoles. Il arrive même que les grands épiciers « planifient » (ou conspirent) entre eux pour fixer les prix, comme ils l’ont fait pour le pain de 2001 à 2015. Le problème est que cette planification est faite dans leurs intérêts, pas dans les nôtres.

L’infrastructure nécessaire pour nourrir la population canadienne à un coût raisonnable est à portée de main. Cependant, on ne peut en prendre le contrôle en bricolant en marge du capitalisme. Il faut mobiliser les travailleurs pour qu’ils prennent les commandes.