L’heure est grave au Cachemire

Nous devons sonner l’alarme : dans ces conditions, la voie du compromis sera celle de la défaite et de nouveaux bains de sang.
  • Rob Sewell
  • ven. 21 août 2026
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Image : In Defence of Marxism.

Le Cachemire sous administration pakistanaise est au bord du précipice. Le mouvement de masse, qui s’est formé au cours des trois dernières années, atteint maintenant des proportions révolutionnaires.

À mesure que s’est développé le mouvement, ses revendications se sont élargies. Si elles se concentraient d’abord sur le rétablissement des subventions pour le blé et pour l’électricité, elles recouvrent maintenant d’autres questions sociales, comme les emplois et les droits démocratiques. Le taux de chômage chez les jeunes y atteignant le double de la moyenne nationale, la jeunesse est à l’avant-garde de la lutte – aux côtés des femmes, qui se sont révélées être les combattantes les plus déterminées.

Début juin, le mouvement a connu un nouvel élan lorsque des manifestations de masse, des rassemblements et des grèves ont paralysé la région. Les manifestants ont mis en place des blocages routiers contre les forces armées gouvernementales. Ce sont autant d’exemples du double pouvoir qui a émergé.

La classe dirigeante comprend que les soulèvements de masse dans le soi-disant « Azad » (« Libre ») Cachemire s’inscrivent dans la continuité de l’agitation révolutionnaire qui a traversé le Bangladesh, le Sri Lanka et le Népal au cours des deux dernières années. Ces explosions révolutionnaires ont occupé leurs nuits blanches. Comme l’écrivait le Financial Times, « le gouvernement du Pakistan est confronté à une sérieuse mise à l’épreuve de son autorité ».

Le mouvement est dirigé par le Comité commun d’action Awami (JAAC), que l’État pakistanais a qualifié d’« organisation terroriste » de façon à en réprimer et en arrêter les militants. La police et les rangers, une force paramilitaire dans la région, ont brutalement réprimé les manifestants. Ils ont ouvert le feu au hasard sur les foules, tué plus de 100 personnes et blessé des milliers d’autres. Les autorités ont ensuite coupé les communications téléphoniques et l’accès à Internet pour isoler les manifestations.

Par conséquent, le mouvement n’a fait que gagner en intensité. Les dirigeants du JAAC ont annoncé une « longue marche » sur Muzaffarabad, la capitale régionale. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées en périphérie de Rawalakot, point de rencontre où devait commencer la marche. Mais la route vers la ville était bloquée par les forces armées d’occupation.

Face au bain de sang en cours et à la présence des forces de l’État, la direction du JAAC a hésité à entrer dans Rawalakot. Mais la pression croissante venue d’en bas, en particulier de la part des femmes militantes, a forcé la direction à annoncer une marche sur la ville. Une fois entrés, les manifestants y ont établi un point d’appui à la résistance afin de repousser les forces de sécurité.

Cependant, les rangers étaient déterminés à maintenir leur position, tuant et blessant indistinctement plusieurs manifestants. D’autres villes se sont mobilisées et ont aussi été attaquées par la police et les forces de l’État.

Les Comités d’action Awami

Les premiers Comités d’action Awami ont été constitués à l’initiative de nos camarades pakistanais du Parti communiste Inqalabi (RCP). L’initiative répondait précisément au besoin qu’avait le mouvement de se doter d’une organisation. Elle a ensuite développé sa propre logique. Les comités se sont répandus bien au-delà des villes et villages où les marxistes étaient présents. En 2023, ces comités se sont regroupés pour former le JAAC.

Deux ans plus tard, fin 2025, sa campagne en faveur d’une charte de revendications en 38 points a paralysé la région à coups de grèves et de fermetures. Paniquées, les autorités ont accepté les principales propositions en promettant de traiter les revendications dans un délai de six mois. Il s’agissait clairement d’une manœuvre visant à désamorcer le mouvement de masse et à rétablir le contrôle de l’État.

Le refus des autorités de respecter leurs engagements a conduit à la situation actuelle. Pour appuyer ses demandes, le JAAC a annoncé plusieurs marches. Les masses opprimées ont énergiquement et courageusement répondu à l’appel de la mobilisation. De même, nos camarades du RCP ont rempli leur devoir en expliquant à chaque étape clé la voie à suivre.

Malheureusement, malgré que nous ayons été à l’initiative des comités, nous n’avons pas été en mesure de diriger le mouvement en raison de notre petite taille – bien que nous ayons une influence croissante au sein du comité d’action de Rawalakot.

Mais la nature a horreur du vide. La direction du JAAC est tombée entre les mains, non pas de révolutionnaires déterminés, mais d’éléments vacillants – des avocats, des négociants et d’autres couches petites-bourgeoises. Ces gens n’avaient pas de perspective claire pour le mouvement. Lorsque nos camarades ont soulevé des questions politiques pour la première fois, ces dirigeants leur ont répondu que la politique devrait rester en dehors du mouvement afin de « maintenir son unité ».

Nous avons été confrontés de nombreuses fois à ce type d’arguments dans la bouche de ce genre de personnes. Le slogan de l’« unité » est brandi comme un prétexte pour museler le mouvement et étouffer toute discussion. Il s’agit avant tout d’une mesure pour faire taire les idées révolutionnaires, qu’ils perçoivent comme une menace pour leur autorité. Mais nos camarades, qui ont contribué à construire ce mouvement depuis le début, ne peuvent pas être réduits au silence.

Nos camarades ont avancé l’idée que les comités d’action devraient faire davantage qu’arracher de simples concessions aux autorités. Ces dernières ne tiennent de toute façon jamais leur parole. Les comités devraient surtout faire valoir la nécessité pour les masses de prendre elles-mêmes le pouvoir et présenter cette solution comme le seul moyen d’aller de l’avant.

La situation au « Azad » Cachemire est désespérée. C’est l’une des régions les plus pauvres du Pakistan. L’économie repose sur l’agriculture, l’horticulture, le tourisme et l’artisanat traditionnel. Bien que la région n’abrite pratiquement aucun prolétariat industriel, les masses opprimées y éprouvent un sentiment brûlant de dépossession. C’est pourquoi elles cherchent une issue, quel qu’en soit le prix.

Les quelques travailleurs de la région sont principalement concentrés dans le secteur de l’hydroélectricité. L’« Azad » Jammu-et-Cachemire produit actuellement environ 2 300 MW d’électricité, et plusieurs grands projets d’expansion sont en chantier. L’électricité produite dans la région alimente le réseau national pakistanais, tandis que la consommation locale ne représente qu’environ 400 MW. L’hydroélectricité est ainsi devenue un point central des débats et des mobilisations concernant le prix des services publics dans la région.

Lénine a expliqué comment procéder dans de telles conditions au deuxième congrès de l’Internationale communiste, en 1920, lorsqu’il a abordé les tâches liées aux questions nationale et coloniale. Dans la lutte révolutionnaire, disait-il, il était nécessaire que les communistes établissent des liens directs avec les couches opprimées. Leur devoir était de « mener une propagande en faveur des soviets paysans ou des soviets ouvriers ». Une fois ces comités d’action constitués, l’étape suivante était de fournir un programme indiquant la voie à suivre – en commençant par dresser les revendications économiques et sociales élémentaires et à les relier à la question du pouvoir.

Le mouvement de masse au Cachemire a été transformé en un mouvement révolutionnaire qui dépasse largement les revendications initiales. À chaque jour qui passe, les masses prennent davantage conscience du pouvoir qu’elles détiennent.

Une fois encore, en 1905, c’est Lénine qui a reconnu comme la véritable autorité dans le pays le soviet des députés ouvriers nouvellement constitué. C’est aussi Lénine qui l’a appelé à prendre le pouvoir en tant que « gouvernement révolutionnaire provisoire » – et ce, malgré le fait que les bolcheviks y étaient en minorité.

La carotte et le bâton

Par peur du mouvement, les autorités pakistanaises ont calomnié le JAAC en le qualifiant d’« organisation terroriste », l’accusant à tort d’être financé par l’Inde. Elles ont interdit l’organisation et arrêté de nombreux dirigeants et militants. Mais le mouvement n’a fait que continuer à grandir et s’est montré sans cesse plus frondeur.

Le régime craint que l’instabilité au Cachemire ne se propage. À bien des égards, le Cachemire est un microcosme du Pakistan lui-même, en proie à une instabilité et une colère croissante dans de nombreuses parties du pays – du Pendjab au Baloutchistan, en passant par le Khyber Pakhtunkhwa. Nombreux sont ceux qui souffrent de la faim et de la pauvreté extrême pendant que l’économie s’effondre sous la pression de la guerre en Iran et des diktats du FMI. Le gouvernement pakistanais est de plus en plus discrédité aux yeux des masses, et le pays est assis sur une poudrière.

Comme on pouvait s’y attendre, les autorités pakistanaises ont utilisé aussi bien la carotte que le bâton. Elles tentent constamment de diviser le comité d’action par des discussions en coulisses afin d’aboutir à une forme de compromis. Mais pour le moment, la répression d’État a mis un frein à ces manœuvres.

Les dirigeants du comité d’action ont tergiversé à chaque étape, jusqu’à ce que la pression du mouvement finisse par les pousser vers l’avant. Il est clair que la direction actuelle souhaiterait aboutir à un compromis pacifique. Mais le mouvement est à la croisée des chemins. Les masses sont galvanisées et déterminées à se battre. Tout recul serait perçu comme un signe de faiblesse. Et la faiblesse invite à l’agression.

Nos camarades n’ont cessé de défendre l’idée que la « longue marche » devait viser à prendre le contrôle de la capitale, à balayer la vieille administration corrompue et à établir un gouvernement populaire révolutionnaire. C’est manifestement ce à quoi aspire la majorité des masses. Mais cela signifie défier non seulement les autorités régionales, mais aussi l’État pakistanais lui-même – une escalade qui n’est pas à prendre à la légère.

À l’exception de quelques brèves périodes, l’armée a toujours dominé le Pakistan. Les hauts gradés sont vraisemblablement arrivés à la conclusion que le seul moyen de garder le contrôle était de donner une leçon aux masses en écrasant le mouvement dans le sang. Les tirs sur les manifestants ne sont qu’un avant-goût. Pourtant, les masses ne manifestent aucune crainte. Elles ont affronté les forces de sécurité avec audace.

Dans ces circonstances, au lieu de tenter de persuader les autorités pakistanaises qu’elle représente un « mouvement pacifique », la direction doit être prête à prendre des mesures pour se défendre. Comme dans tous les grands mouvements révolutionnaires, il est nécessaire de recourir à l’autodéfense face à la violence d’État. Cela signifie se procurer des armes par tous les moyens. Alors, la police et les rangers détaleraient. Ces voyous sont courageux lorsqu’ils tirent sur des gens sans défense, mais beaucoup moins lorsqu’ils se retrouvent confrontés à une résistance armée.

La lutte pour le pouvoir est une question des plus sérieuses. Malheureusement, il semble que les dirigeants du JAAC n’aient pas la volonté nécessaire. Ils font pâle figure devant la radicalité des masses et n’offrent aucune perspective concrète de prise du pouvoir. Pourtant, la prise de pouvoir est l’unique voie vers la victoire.

Ce qu’il manque, c’est une direction et un parti révolutionnaire. C’était le cas au Bangladesh, au Sri Lanka et au Népal. Dans ces pays, le pouvoir était entre les mains des masses. Les forces répressives de l’État avaient été balayées. Mais les dirigeants ont cherché le compromis et se sont contentés de changer les visages au sommet de l’État. L’occasion de s’emparer du pouvoir a été perdue. C’est une leçon cruciale pour le Cachemire.

Pour une révolution socialiste à travers le sous-continent!

À chaque étape du mouvement, nos camarades ont dit la vérité et expliqué clairement la voie à suivre. Au Cachemire, la question nationale, brûlante, est indissociable de la question sociale. Il ne peut pas y avoir de libération nationale sans libération sociale. Et l’émancipation nationale ne peut pas être atteinte tant que les élites dirigeantes restent au pouvoir à Islamabad et à Delhi.

Sans aucun doute, la prise du pouvoir par les masses du Cachemire provoquerait l’intervention de l’armée pakistanaise et de l’armée indienne. Nous n’avons aucune illusion à ce sujet. La seule manière d’y faire face est de lancer un appel sur une base de classe aux soldats du rang, dont beaucoup sont cachemiris et seraient réceptifs à l’agitation révolutionnaire. Les impérialistes ont envoyé 21 armées étrangères pour écraser la révolution bolchévique. Malgré la supériorité des impérialistes, ils ont été vaincus grâce à la solidarité des travailleurs occidentaux et aux appels de classe lancés aux troupes par le gouvernement soviétique.

Il faut une perspective internationaliste à la révolution au Cachemire. Une fois le pouvoir conquis, il faudra lancer un appel aux masses laborieuses du Pakistan pour qu’elles suivent l’exemple du Cachemire et mettent fin aux fléaux que sont le régime des propriétaires fonciers et le capitalisme. Les masses pakistanaises sont en pleine effervescence, accablées par la hausse des prix ainsi que les coûts du carburant et des transports imposés par le FMI. Si une véritable direction leur était donnée, elles répondraient à l’appel.

De même, en Inde, la situation est explosive et le mécontentement envers le régime est largement répandu, comme l’a montré la croissance fulgurante du Cockroach Party. Là encore, un appel révolutionnaire aux masses indiennes rencontrerait un écho immédiat. Il n’y a jamais eu de meilleur moment.

En d’autres termes, le destin du Cachemire est directement lié à la révolution socialiste à travers le sous-continent indien. C’est pourquoi nos camarades prennent des mesures d’urgence pour construire le RCP au Cachemire – comme Lénine exhortait les cadres du parti à le faire en 1905, même au milieu de l’agitation révolutionnaire de cette année turbulente.

Si le JAAC conclut un accord avec les autorités pakistanaises pour mettre fin au mouvement en échange de futures concessions, il tombera dans un piège. Une fois les masses démobilisées par de fausses promesses, l’État pakistanais frappera d’une main de fer pour écraser le mouvement. Les forces de la réaction voudront se venger. Elles ne permettront pas au mouvement de masse de se relever si elles sont en mesure de l’en empêcher.

Dès lors, nous devons sonner l’alarme : dans ces conditions, la voie du compromis sera celle de la défaite et de nouveaux bains de sang. La seule voie vers la victoire réside dans la prise du pouvoir par les masses du Cachemire et l’extension de la révolution – comme une traînée de poudre – à l’ensemble du sous-continent indien. Le destin des masses du Cachemire dépend de cette perspective.