
Les dossiers Epstein nous offrent une opportunité inhabituelle. Jamais auparavant nous n’avions eu une pareille révélation, même si elle est partielle et inégale, des rouages internes de la classe capitaliste.
Les fuites des « Panama Papers » en 2016 et des « Paradise Papers » un an plus tard nous en avaient donné un aperçu. Nous avons pu constater comment les capitalistes du monde entier envoient secrètement leur argent d’un pays à l’autre pour le placer sur de minuscules îles, où ils peuvent échapper à l’impôt et à tout contrôle.
Occasionnellement, on entrevoit ce va-et-vient entre les emplois au gouvernement et le secteur privé. Cette pratique est si courante que personne ne cherche même à la dissimuler. On accepte ce lien entre les capitalistes et leurs représentants politiques.
Pour illustrer ce propos, prenons l’exemple de la Grande-Bretagne. Ces dernières années, le scandale des « Spycops », l’affaire Jimmy Savile, la chute du gouvernement de Liz Truss et les menaces proférées par des généraux en activité, qui ont déclaré qu’ils n’obéiraient pas à un gouvernement Corbyn, ont tous mis en lumière les coulisses obscures qui sont le domaine de la classe dirigeante.
Mais il s’agit là de cas isolés. L’intérêt des dossiers Epstein réside dans le fait qu’ils révèlent ce processus comme un tout continu et interconnecté. Ils nous montrent le tissu social à travers lequel circulent la richesse et le pouvoir.
Marx et Engels ont expliqué dans le Manifeste du parti communiste comment la société capitaliste se divise en classes antagonistes, en fonction de leur rapport aux moyens de production. La classe capitaliste est contrainte d’exploiter la classe ouvrière afin de réaliser des profits et de rester compétitive sur le marché. La concentration de richesse fabuleuse à un pôle et de misère à l’autre n’est donc pas une erreur, mais inhérente au système. Contrairement à ce que croyaient les socialistes utopistes, la classe dirigeante ne peut pas être convaincue d’y renoncer pour le progrès de toute l’humanité. En réalité, elle fait tout ce qui est nécessaire pour préserver son pouvoir.
C’est dans ce contexte de lutte des classes que Marx et Engels ont développé leur théorie de l’État. Grâce à eux, nous comprenons que « le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière » (Marx et Engels, Le Manifeste du parti communiste). Au fond, l’État est un instrument de domination et d’oppression de classe par le biais d’un monopole de la violence : des « détachements spéciaux d’hommes armés » au service de la protection des rapports de propriété. Et surtout, par conséquent, « la classe ouvrière ne peut pas simplement s’emparer de l’appareil d’État tout prêt et l’utiliser à ses propres fins », elle doit « le briser ». Il ne peut être réformé (Marx, La Guerre civile en France).
Des millions de documents liés à Epstein ont été rendus publics. Des millions d’autres ne l’ont pas été. Il y en a inévitablement des millions qui n’ont même pas été récupérés, et d’autres encore qui ont été détruits. Et bien sûr, les éléments les plus confidentiels n’auront jamais été consignés : ces conversations chuchotées et ces réunions secrètes qui ne seront jamais dévoilées au grand jour.
Nous pouvons y voir un dense réseau de connexions. Financiers, membres de la royauté, politiciens, milliardaires, universitaires, scientifiques et bien d’autres encore se rencontrent, collaborent, s’ouvrent mutuellement des portes et serrent les rangs. Les dossiers nous révèlent l’écosystème complexe de la classe dirigeante, qui n’a pas tant le caractère d’une machine ou d’une conspiration que celui d’une forêt dense et sans loi. On y trouve des sentiers bien tracés et des itinéraires réguliers. Mais il recèle aussi des recoins plus sombres et plus obscurs, habités par toutes sortes de créatures venimeuses et dangereuses.
Vu de l’extérieur, cela peut paraître à la fois chaotique et cohérent. Les dossiers semblent confirmer les théories du complot les plus farfelues, celles d’une cabale de pédophiles qui se réunissent sur des îles privées pour diriger le monde. Mais en même temps, ces dossiers révèlent chez Epstein et ses complices toutes sortes de petites arnaques, de la cupidité, du désespoir et de l’arbitraire, ce qui ne cadre pas avec l’image d’un complot tout-puissant.
Ces deux affirmations peuvent être vraies. La classe d’Epstein n’est pas unie par un complot prémédité, mais par des liens d’intérêts communs. Malgré la diversité de leurs opinions, ils parviennent à une compréhension commune grâce à une conscience de classe partagée. Leur pouvoir et leur richesse immenses forment un bouclier autour d’eux, créant un climat d’impunité dans lequel les abus les plus inimaginables peuvent être commis sans aucune conséquence.
Les dossiers Epstein nous permettent de mieux comprendre comment la classe dirigeante se reproduit et se maintient grâce à ses relations internes et à ses institutions. C’est en partie grâce à ce système que cette classe est aussi résiliente. Mais il peut aussi, comme l’a démontré le scandale lié à la révélation de l’affaire Epstein, devenir une faiblesse fatale lorsque la lumière est braquée sur ses rouages les plus secrets.
Les milliardaires
Epstein était un financier. Il excellait particulièrement dans la manipulation des marchés des devises, le transfert d’argent à l’étranger et la dissimulation de ces fonds aux autorités fiscales.
Ce n’est donc pas surprenant de retrouver dans les dossiers Epstein un grand nombre de milliardaires. Il entretenait en effet des liens étroits avec bon nombre des personnes les plus riches du monde. Certaines des plus grandes entreprises mondiales, telles que Glencore, Apollo Global Management et le groupe Rothschild, ont eu recours à ses services.
Les dossiers nous donnent un aperçu de l’univers des paradis fiscaux, qui occupent une place centrale dans la vie de tout milliardaire. L’île d’Epstein fait partie des Îles Vierges américaines, réputées pour leur régime fiscal. Il entretenait des relations avec des banquiers du monde entier, notamment au sein de banques suisses telles que Rothschild, régies par des lois strictes en matière de secret bancaire.
Pour la classe capitaliste, quand il s’agit d’argent, les frontières n’ont pas d’importance, les impôts sont facultatifs et la légalité n’est pas un facteur, surtout à l’époque suivant l’effondrement de l’URSS, l’ère de la soi-disant mondialisation. Au fil du temps, un réseau d’institutions visant à préserver sa fortune colossale s’est développé à travers le monde. Des personnages clés comme Epstein aident les milliardaires à s’y retrouver, en échange d’une commission – une belle grande famille de parasites bourgeois.
Les diplomates
S’y retrouver dans les marchés des devises, contourner les sanctions et échapper à l’impôt relèvent des relations internationales. Les relations diplomatiques constituent donc un atout précieux pour des financiers comme Epstein. Il s’ensuit que ces dossiers regorgent de contacts diplomatiques.
Les noms norvégiens occupent une place particulièrement importante. Ce n’est pas un hasard. L’establishment norvégien a soigneusement cultivé son image de puissance diplomatique. Ses ambassadeurs sont très respectés. Son expertise est très recherchée.
Les politiciens capitalistes qui se font un point d’honneur d’afficher une image irréprochable sont en fait des hypocrites notoires. Il en a toujours été ainsi. Sous le capitalisme, l’État de droit est nécessaire pour que les capitalistes concurrents puissent investir et commercer en toute confiance, sans craindre de se faire escroquer. C’est autour de cette nécessité que naissent les illusions quant au caractère sacré et à l’équité de la loi, alors qu’en réalité, celle-ci est constamment contournée et bafouée par les riches.
Une division mondiale du travail a émergé au sein de laquelle certains pays, tels que les pays scandinaves, les Pays-Bas, la Belgique et la Suisse, c’est-à-dire ces petits pays qui n’ont guère de rôle impérialiste à jouer, se sont spécialisés dans la propagation de ces illusions par le biais d’institutions telles que l’ONU, les droits de la personne, le droit international, les « forums » où les riches et puissants vont placoter, les prix Nobel, etc. Ces pays ont contribué à donner l’apparence d’une justice internationale au sein de l’ordre mondial impérialiste américain, mais leur propre prospérité a toujours dépendu des réalités plus sombres de l’impérialisme américain.
La grande présence de diplomates issus de pays tels que la Norvège dans les dossiers est donc très révélatrice. En tant qu’acteurs du monde de la diplomatie et des négociations internationales, ils ont l’occasion de collectionner les secrets. Pour un homme comme Epstein, ces secrets peuvent servir à obtenir des faveurs, être monnayés à des fins de spéculation boursière, ou encore utilisés à des fins de chantage et de manipulation.
Les relations diplomatiques d’Epstein s’étendaient jusqu’aux plus hautes sphères de la Maison-Blanche, aux ambassadeurs russes et français, au Conseil de l’Europe, ainsi qu’aux gouvernements britannique, saoudien, yéménite et indien, pour n’en nommer que quelques-uns.
Parmi ses contacts les plus importants figuraient des agents israéliens en poste à l’étranger, avec lesquels il menait des projets commerciaux communs et par l’intermédiaire desquels il finançait l’armée israélienne et des organisations de colons israéliens.
Grâce à ces contacts diplomatiques, il a favorisé les politiques impérialistes. Il s’est associé à ses contacts israéliens pour vendre des infrastructures et des technologies de sécurité aux gouvernements de la Côte d’Ivoire et de la Mongolie. Il s’est associé à un milliardaire émirati pour prendre le contrôle de ports nigérians. Il a utilisé ses relations au Venezuela pour spéculer sur des obligations pétrolières internationales.
Il se situait à l’intersection de l’exportation du capital financier et de la diplomatie internationale. Il pouvait toucher une commission en tant qu’intermédiaire, mais il s’est aussi considérablement enrichi grâce aux faveurs que d’autres étaient prêts à lui accorder pour entretenir une amitié avec lui. Ces dossiers nous révèlent à quoi ressemble concrètement l’impérialisme moderne : il n’opère pas par le biais de troupes sur le terrain, mais par l’intermédiaire de banquiers et d’ambassadeurs.
Les hommes d’État
Le réseau d’Epstein s’étendait bien au-delà des milieux diplomatiques, pénétrant jusqu’au cœur des institutions étatiques et des services de renseignement du monde entier.
La classe dirigeante, par l’intermédiaire de son appareil d’État, utilise des individus comme Epstein pour faire le sale boulot. En échange, ceux-ci bénéficient d’une protection. Lorsqu’il a été révélé, à la fin des années 1980, qu’Epstein était à l’origine de la plus grande fraude de Ponzi de l’histoire des États-Unis, il a mystérieusement échappé à toute poursuite judiciaire. Lorsqu’il a été pris en flagrant délit de trafic sexuel d’enfants en 2008, il s’est à peine fait taper sur les doigts, car on avait fait savoir au procureur général qu’il « appartenait aux services de renseignement ».
Dans la mesure où il « appartenait aux services de renseignement », Epstein ne travaillait pas exclusivement pour un État en particulier. Tout comme ses clients milliardaires, il n’accordait aucune importance aux frontières nationales. Elles ne constituaient au mieux qu’un moyen de monter les gens les uns contre les autres, ou de créer de la compétition et d’en tirer profit.
C’est pour cette raison qu’il était lié d’amitié avec des idéologues de droite tels que Steve Bannon. Il soutenait la brute Tommy Robinson, ce provocateur britannique des guerres culturelles, ainsi que des politiciens du mouvement Brexit comme Boris Johnson et Nigel Farage. Il considérait qu’ils offraient des occasions lucratives à la classe dirigeante mondiale.
Comme il l’a écrit dans un courriel adressé au milliardaire Peter Thiel, en faisant référence au Brexit, il a souligné à quel point c’était une aubaine pour des gens comme lui, qui pouvaient débarquer et dépouiller le pays de ses actifs :
« Retour au tribalisme, opposition à la mondialisation. Nouvelles alliances incroyables. Nous étions tous les deux d’accord pour dire que les taux d’intérêt à 0% étaient trop élevés, et comme je te l’ai dit dans ton bureau. Trouver les choses en train de s’effondrer était bien plus facile que de trouver la prochaine bonne affaire. »
Les propos qu’il a tenus dans un courriel adressé à l’ancien premier ministre israélien Ehud Barak vont encore plus loin. Ils se réjouissent sans scrupule de la tragédie humaine, qu’ils exploitent à des fins lucratives : « Avec l’explosion des troubles sociaux en Ukraine, Syrie, Somalie, Libye, et le désespoir de ceux qui sont au pouvoir, n’est-ce pas la situation idéale pour toi? »
Ehud Barak a répondu sobrement : « Tu as raison, d’une certaine manière. Mais pas si simple de transformer ça en source de revenus. »
Il n’y avait aucun principe politique en jeu ici. Ce n’était qu’une question d’affaires. Epstein pouvait entretenir des relations amicales avec Bannon, tout en fréquentant un universitaire « de gauche » comme Noam Chomsky. « Libéral » ou « conservateur », religieux ou athée, peu importait, tant qu’il y avait de l’argent à gagner.
Ces documents montrent de quelle manière l’État est lié à la classe dirigeante, via des facilitateurs et des intermédiaires comme Epstein. Sous le capitalisme, il existe des forces objectives et des pressions du marché, ainsi que des intérêts étatiques concurrents. Mais ceux-ci ne planent pas simplement au-dessus de la société de manière désincarnée. Ils produisent inévitablement des individus qui leur donnent une voix, les canalisent et, bien sûr, en tirent profit. Epstein était l’un de ces individus, naviguant avec opportunisme les courants du capitalisme et des relations internationales.
Rien de tout cela ne relevait d’une conspiration complexe. Les dossiers le montrent clairement. Epstein ne faisait que poursuivre ses propres intérêts égoïstes – argent, prestige et plaisir – grâce aux réseaux qu’il s’était construits. C’est ainsi que fonctionne l’ensemble de la classe capitaliste : chacun poursuit ses propres intérêts individuels. Dans certains cas, cela implique la corruption directe de fonctionnaires de l’État – Epstein était certainement impliqué dans ce genre d’affaires. Mais dans d’autres cas, la corruption est indirecte. Les apparences d’un État démocratique sont préservées, mais à travers l’action de tous les individus riches et puissants poursuivant leurs intérêts personnels variés, l’État est modelé pour servir les intérêts de la classe dirigeante dans son ensemble.
Les mannequins
Les services de renseignement nationaux et la finance internationale ne se résument pas à la conclusion d’accords. Il s’agit aussi d’échanges de faveurs et d’autres informations pouvant servir à faire pression. En ce sens, les politiciens à l’apparence soignée et les milliardaires étincelants de richesse ne sont qu’à un pas des gangsters impitoyables et des criminels dépravés. Epstein se trouvait à cette intersection.
L’État et le crime organisé ont en commun une longue et sordide histoire. Tous deux ont recours au sexe, aux méthode de chantage par la séduction et à des photos compromettantes pour faire pression sur des témoins, recruter des espions ou simplement se livrer à de l’extorsion.
J. Edgar Hoover, le tout premier directeur du FBI, aurait été impliqué dans de telles activités aux côtés de gangsters du Syndicat national du crime. L’avocat Roy Cohn, qui entretenait des liens avec les Reagan, les Clinton, les Trump, des directeurs de la CIA et des sénateurs américains, était également lié à des dirigeants de réseaux pédophiles.
Le sexe et le chantage sont depuis longtemps monnaie courante parmi les criminels, les agents de l’État et les intermédiaires au service des milliardaires. Telle est la véritable morale de ceux qui prônent les « valeurs familiales » et la « décence ».
Entre les mains d’Epstein, ce réseau a pris des proportions industrielles. Son réseau de trafic sexuel s’étendait à l’échelle mondiale et se dissimulait sous une apparence respectable grâce à l’industrie du mannequinat. Les dossiers regorgent de noms de dirigeants d’agences de mannequins, de dénicheurs de talents et de mannequins eux-mêmes.
Ses contacts dans le monde de la finance et de la banque lui envoyaient souvent de nouvelles agences de mannequins dans lesquelles il pouvait investir ou qu’il pouvait racheter. Il s’intéressait particulièrement à l’Europe de l’Est, où la crise qui a suivi la chute de l’Union soviétique a laissé des femmes vulnérables en quête désespérée d’un emploi.
Il est en quelque sorte inévitable qu’une classe d’individus en compétition les uns avec les autres, toujours prêts à se poignarder dans le dos, se retrouvent liés par la séduction et le chantage.
Les universitaires et les titans de la tech
Pour la classe Epstein, les jeunes femmes et les filles sont une forme de monnaie. Mais il en va de même pour l’environnement intellectuel autour du monde universitaire et de la technologie de pointe. Les universitaires forment le groupe le plus représenté dans les dossiers Epstein. Il s’en servir pour embellir son réseau au sein de la classe dirigeante.
Beaucoup de ses premiers liens avec le monde universitaire provenaient du père de Ghislaine Maxwell, Robert Maxwell, un pionnier des revues scientifiques privées qui enferment la recherche scientifique derrière des barrières payantes (en plus d’être un agent de renseignement pour le Mossad israélien).
Epstein s’intéressait particulièrement aux universitaires et individus qui travaillaient dans la marge, notamment dans le domaine des technologies. Il était, par exemple, proche de ces scientifiques qui ont les premiers commencé à développer l’intelligence artificielle. Il était très proche des patrons de Microsoft, Google, Meta, et X. Cela lui donnait accès à des informations précieuses concernant de potentiels investissements, à des personnalités susceptibles d’accroître le prestige social de ses réceptions, et à l’influence générale que peuvent avoir les scientifiques respectés.
Il finançait des recherches dans des universités de l’Ivy League aux États-Unis et fut nommé chercheur invité à Harvard. Ce seul fait éclaire la nature du financement des institutions universitaires. Elles sont tellement en manque de ressources financières qu’elles sont prêtes à accepter l’argent de n’importe quel riche mécène privé au passé trouble, sans poser trop de questions.
Cela illustre aussi bien comment les idées dominantes dans n’importe quelle société sont celles de la classe dominante. Les individus fortunés qui ont des liens avec les capitalistes internationaux et l’État ont la possibilité de financer les recherches qui les intéressent. Et les dossiers montrent qu’Epstein était notamment partisan de l’eugénisme. Ils montrent comment fonctionne réellement la soupape qui relie le monde académique au reste de la classe dirigeante.
Epstein n’était pas un génie du mal. Il était un homme médiocre issu d’un milieu ordinaire qui s’est frayé un chemin, à force de hasard et de charme, jusqu’au cœur de la classe dirigeante. Le psychologue Steven Pinker, un des nombreux scientifiques qui gravitaient autour d’Epstein, le décrivait comme un « imposteur intellectuel » qui souvent « changeait brusquement de sujet » et « rejetait un argument par une plaisanterie puérile ».
Peut-être Pinker cherchait-il en partie à restaurer sa propre réputation. Mais tout semble indiquer qu’Epstein, dans sa pensée et ses écrits, était paresseux et arrogant. On peut douter du fait qu’aucun de ces scientifiques ne le lui ait dit franchement. Epstein devait percevoir sa propre médiocrité, et se confortait en s’entourant d’intellectuels complaisants pour masquer ce vide intérieur.
Qu’on y mette le feu!
Du fait de cette médiocrité, Epstein collectionnait les personnes, mais pas de façon stratégique. Comme le reste de sa classe, c’était un opportuniste rapace et à courte vue. Il spéculait sur les marchés des devises, sur les secrets diplomatiques et d’État, sur la dépravation sexuelle et sur la curiosité intellectuelle. Il investissait dans les marchés comme dans les personnes sans savoir s’ils lui rapporteraient, mais en se construisant un portefeuille suffisamment diversifié, il s’assurait un retour sur investissement.
Epstein a fini par être trop puissant pour son propre bien. Son réseau et ses connaissances étaient trop étendus, il en est devenu suffisant, arrogant et impudent, ce qui a provoqué sa chute. Mais le système capitaliste a besoin de personnes comme Epstein pour tenir. La vraie question est qui joue ce rôle aujourd’hui? Par nécessité, il se trouvera toujours des individus pour occuper la position qu’il tenait autrefois sur le marché.
Les dossiers nous donnent un aperçu de comment la classe dirigeante exerce son pouvoir. Elle utilise l’argent, la diplomatie, les services de renseignement, le crime organisé, et le système universitaire pour préserver sa fortune et son pouvoir. Chaque élément du système est relié à tous les autres par un millier de fils. L’État, les médias, l’appareil judiciaire, tous les organismes de la société capitaliste présentés comme étant des « contre-pouvoirs » sont en réalité partie-prenante de ce système corrompu et pourrissant. C’est une vaste étendue noire, cauchemardesque, presque impossible à pénétrer.
Dans un article pour La Pravda en 1918 intitulé « “Démocratie” et Dictature », Lénine a développé une idée théorique profonde. Même la société la plus démocratique, dotée d’assemblées constitutionnelles et d’élections, demeure une dictature du capital tant que la bourgeoisie détient le pouvoir. Parce que c’est son système, quelle que soit la quantité de vernis « démocratique » qui lui est appliqué. Le capital dispose de 1001 moyens pour éviter de se soumettre au contrôle démocratique, et son système est conçu pour faciliter l’application de chacun d’entre eux. Ce que Lénine expliquait en théorie, les fichiers Epstein l’ont démontré dans la pratique.
Face à ça, une seule conclusion s’impose. Cette forêt ne peut pas être réformée. Elle est empoisonnée jusqu’aux racines. Couper quelques arbres ici et là, ou planter quelques fleurs ne fera aucune différence fondamentale. C’est toute la forêt – la classe dirigeante et son système – qui doit être réduite en cendres.