
Depuis un an et demi, Mark Carney n’a cessé de faire concession après concession à Trump. Il a discrètement levé la plupart des représailles douanières contre les États-Unis. Il a accepté d’augmenter les dépenses militaires pour atteindre l’objectif fixé par Trump, à savoir 5% du PIB. Il a cédé sur la question du pont Gordie Howe, puis a tenté de mentir à ce sujet.
Aucune de ces capitulations n’a empêché Trump d’annoncer sa dernière série de droits de douane de 50%. Au cours des négociations qui ont suivi, c’est devenu un secret de polichinelle que Carney était encore une fois prêt à céder beaucoup en échange de peu.
Selon des sources bien informées, Carney était prêt à lever tous ses contre-tarifs; à réintroduire l’alcool américain dans les rayons des magasins; à modifier les politiques de gestion de l’offre afin de faire davantage de place aux produits laitiers américains; ainsi qu’à finaliser l’achat de 88 milliards de dollars d’avions de chasse américains; à accorder aux États-Unis la priorité sur ses minéraux stratégiques; et à adhérer au programme de missiles continentaux « Golden Dome » de Trump.
En échange, les États-Unis devaient annuler les droits de douane de 50% prévus, mais seulement réduire les tarifs existants sur les automobiles, l’acier, l’aluminium et le bois d’œuvre. Les négociations autour de l’accord de libre-échange de l’ACEUM devaient également être rouvertes.
Alors que la presse spéculait sur la difficulté qu’aurait Carney à vendre un tel accord à la population, le premier ministre du Manitoba, Wab Kinew, rapportait que Carney l’avait supplié de remettre l’alcool américain sur les tablettes.
Finalement, les Américains ont formulé des exigences de dernière minute qu’il aurait été tout à fait humiliant d’accepter pour celui qui s’est fait élire en promettant de « jouer du coude » avec Trump. À savoir : des modifications des droits de douane sur les voitures canadiennes et des restrictions à la capacité du Canada à conclure des accords de libre-échange avec d’autres pays. Apparemment, ils ont également exigé l’assouplissement des lois imposant l’utilisation du français sur les produits vendus au Canada, ainsi que des lois protégeant le contenu culturel canadien.
Carney a depuis annoncé qu’il riposterait en imposant ses propres droits de douane.
Équipe Canada
Maintenant que Carney a changé de discours, un chœur discordant s’est rangé derrière lui pour chanter ses louanges.
Pierre Poilievre des conservateurs implore « tous les Canadiens » de « rester unis pour nos travailleurs, nos entreprises et notre pays ». Avi Lewis du NPD écrit que « le premier ministre a eu raison de quitter la table des négociations hier soir » et que « les Canadiens sont unis en ce moment crucial, sur ce point crucial : mieux vaut pas d’accord qu’un mauvais accord ». Carney a reçu le soutien du premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, de la première ministre du Québec, Christine Fréchette, et du premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby.
Bea Bruske, présidente du Congrès du travail du Canada, estime que même si « le chemin qui nous attend sera difficile […] nous sommes tous dans le même bateau ».
À travers le spectre politique, le message est le même : nous devons tous nous unir pour défendre le Canada. Trois hourras pour Carney!
Mais quel Canada Carney défend-il?
On comprend pourquoi plus de la moitié des Canadiens soutiennent l’idée de riposter contre Trump. La guerre commerciale est synonyme de pertes d’emplois et d’incertitude pour des milliers de travailleurs. Parallèlement, beaucoup détestent Trump parce qu’il incarne à l’état pur le capitalisme américain.
D’un autre côté, la classe dirigeante canadienne adhère fondamentalement à une grande partie du programme de Trump et souhaite le voir mis en œuvre ici aussi. Depuis un an et demi, Carney s’y emploie fidèlement.
D’une part, il réduit drastiquement la réglementation environnementale. D’autre part, il accélère la mise en place d’oléoducs et d’exploitations minières. Il a dépensé des milliards pour renforcer l’armée et prévoit d’y consacrer plus d’argent qu’à la santé et à l’éducation réunies. Il a augmenté les dépenses consacrées à la surveillance des frontières et a doté le gouvernement de pouvoirs accrus pour espionner ses propres citoyens. Actuellement, le parlement et le sénat prévoient d’apporter des modifications profondes au Code du travail afin d’empêcher les grèves.
Bon nombre de ces mesures figuraient depuis longtemps sur la liste des souhaits de la classe dirigeante. Mais elles étaient impopulaires. Aujourd’hui, Trump a fourni à Carney le prétexte parfait pour les mettre en œuvre : la nécessité de « protéger la nation ».
Ces changements sont exactement ceux que la Maison-Blanche tente d’imposer à ses alliés. Dans un discours récemment divulgué, le vice-président américain JD Vance a expliqué que la guerre commerciale ne concernait pas uniquement les marchés. Au contraire, « le but de tout cela est de changer le comportement du Canada », ce qui, selon lui, a porté ses fruits, puisque « ils ont clairement évolué dans une direction trumpienne ».
Même si les capitalistes canadiens peuvent tenter de protéger tel ou tel marché face aux Américains, ils s’accordent sur la nécessité de nouvelles coupes budgétaires, de nouvelles attaques et d’une augmentation des dépenses militaires.
Combattre la guerre commerciale par la lutte des classes
L’accord que Carney a failli signer aurait été désastreux pour les travailleurs canadiens. Même une baisse des droits de douane sur les voitures canadiennes aurait signifié, à long terme, la fin du secteur automobile.
Mais une guerre commerciale qui s’intensifie par des représailles ne sera pas non plus une partie de plaisir. En fait, cela pourrait même s’avérer pire. Selon une estimation, 90 000 emplois seraient perdus en raison des droits de douane de 50% imposés par Trump. Les contre-tarifs de douane ne protégeront pas les emplois : ils ne feront qu’entraîner une hausse des prix, des perturbations économiques et une baisse des échanges commerciaux. Ils provoqueront encore davantage de pertes d’emplois.
Face à cette situation catastrophique, les gouvernements fédéral et provinciaux déploient des programmes offrant des milliards de soutien aux entreprises touchées par la guerre commerciale. Bien que Carney affirme que ces aides resteront en place « aussi longtemps qu’il le faudra », le gouvernement ne peut pas garder indéfiniment le secteur privé sur le respirateur artificiel. Les gouvernements fédéral et provinciaux ont déjà dépensé des sommes colossales pour prévenir un effondrement de l’économie il y a quelques années, pendant la crise de la COVID. Les niveaux d’endettement atteignent des sommets historiques.
Il est peu probable que ces programmes suffisent à empêcher totalement les suppressions d’emplois, à moins que les gouvernements n’empruntent des sommes colossales qu’ils n’ont pas les moyens de rembourser – et même dans ce cas, comme nous l’avons vu pendant la pandémie, certaines entreprises empocheront l’argent et procéderont tout de même à des licenciements. Ainsi, alors que ces programmes de soutien aux entreprises aggraveront encore la crise de la dette, et entraîneront par conséquent des mesures d’austérité et des coupes budgétaires dans le secteur public, ils n’empêcheront pas les suppressions d’emplois. Dans tous les cas, c’est la classe ouvrière qui en fera les frais.
Nous ne pouvons pas faire confiance à la classe dirigeante canadienne, qui ne cherche qu’à défendre ses profits et ses parts de marché. Face à une vague de licenciements et de fermetures d’usines, nous ne pouvons pas compter sur des contre-tarifs, qui ne font qu’entraîner une hausse des prix, ni sur des subventions aux entreprises, qui ne vont qu’aggraver l’austérité au bout du compte. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une réponse de la classe ouvrière à la guerre commerciale, avec une mobilisation du mouvement ouvrier contre toute tentative de faire porter le fardeau aux travailleurs.
Tôt ou tard, nous assisterons à des fermetures d’entreprises, des licenciements collectifs ou des attaques sur les salaires et avantages sociaux pour compenser les pertes de profits liées à la guerre commerciale. Avant même l’instauration des derniers tarifs, 42% des industriels canadiens avaient révélé qu’ils prévoyaient de délocaliser leur production aux États-Unis ou l’avaient déjà fait.
Lorsqu’une entreprise invoque la guerre commerciale pour justifier ses attaques contre les travailleurs, nous exigeons qu’elle ouvre ses livres de comptes pour le prouver. Si elle refuse de le faire, on ne peut manifestement pas lui faire confiance.
Toute usine fermée doit être occupée et nationalisée : c’est le seul moyen de garantir concrètement que les travailleurs ne soient pas contraints de payer le prix de cette guerre commerciale. Telle est la réponse socialiste.
Le système capitaliste entraîne la société dans l’abîme. Au lieu du libre-échange et de la coopération, la classe dirigeante américaine impose désormais des concessions à ses anciens alliés. Quelle que soit l’issue de cette situation, les conséquences seront désastreuses pour la classe ouvrière.
Ce n’est que sous le socialisme, avec les classes ouvrières du Canada, du Québec et des États-Unis aux commandes, que nous pourrons mettre fin à ces querelles fratricides et à ce chantage économique. Les immenses richesses des Amériques, au lieu d’être dilapidées pour une minorité d’ultrariches, pourraient enfin servir à répondre aux besoins du plus grand nombre.