Qu’est-ce qui explique le séparatisme albertain?

Les séparatistes prétendent que les gens se font flouer, et cela résonne parce qu’ils se font flouer. Le problème, c’est que les séparatistes ont tout faux quand vient le temps de désigner qui exploite les travailleurs Albertains.
  • Joel Bergman
  • mer. 10 juin 2026
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Image : Révolution communiste

Le 19 octobre, les Albertains participeront à un référendum pour décider s’il y aura ou non un référendum sur la séparation de leur province du Canada. Cette question embrouillée a tout autant exaspéré les séparatistes les plus intransigeants que les fédéralistes les plus fervents.

Mais derrière cette confusion sur la procédure se cache une crise plus profonde. Comment en sommes-nous arrivés là? L’Alberta se séparera-t-elle vraiment? Et quelle est la réponse communiste?

Une décennie de déclin

Pour comprendre l’essor du séparatisme, il faut d’abord comprendre l’effondrement économique de 2014.

L’Alberta est lourdement dépendante des industries du pétrole et du gaz. Cela signifie que les fluctuations du prix du pétrole ont un énorme impact sur la province, passant rapidement de la prospérité étourdissante aux licenciements de masse.

Au début des années 2000, les prix du pétrole ont atteint des sommets historiques. Des centaines de milliards de dollars ont alors afflué dans la province. L’Alberta était un eldorado au PIB par habitant le plus élevé au pays.

Mais lorsque les Américains ont commencé à extraire du pétrole par fracturation hydraulique dans les années 2010, ils ont engorgé le marché et fait s’effondrer les prix. Cette situation a été particulièrement nuisible pour l’économie albertaine, qui extrait le pétrole des sables bitumineux, un procédé bien plus coûteux.

100 000 travailleurs ont été licenciés de 2014 à 2017 – près d’un tiers de tous les emplois dans le secteur de l’énergie. Depuis 2014, le revenu disponible réel par habitant a chuté de 13% en moyenne, le plus fort déclin de tout le pays.

Cette catastrophe économique a eu des répercussions profondes dans la conscience de toutes les classes de la société. C’est l’environnement au sein duquel des mouvements anti-establishment, de gauche comme de droite, ont émergé.

L’échec du NPD 

Cette colère causée par la crise a trouvé son expression initiale dans la toute première victoire électorale du NPD albertain en 2015. Les travailleurs se sont rués autour du parti, qui est passé de 10 à 40% des voix.

Le règne de 44 ans des progressistes-conservateurs a été porté à son terme, et les travailleurs exultaient. Le NPD de Rachel Notley promettait d’augmenter le salaire minimum et d’augmenter les redevances versées par les pétrolières.

Mais l’élection du NPD a semé la panique dans la classe dirigeante. Tout l’establishment politique albertain a exercé une pression immense sur le NPD. Son message était clair : ne touchez pas aux profits du pétrole et du gaz!

Le NPD a capitulé devant la pression capitaliste. Il n’a pas augmenté les redevances sur le pétrole. Par conséquent, puisque le gouvernement était à court d’argent, il a mis en place un gel des salaires du secteur public. Il a même offert des subventions aux compagnies de pétrole et de gaz.

Une occasion en or a ainsi été manquée. Le refus de livrer bataille aux barons du pétrole a affaibli la gauche et le mouvement ouvrier, créant un terreau fertile pour le populisme de droite.

Les fous prennent le contrôle de l’asile

En 2017, le mouvement conservateur, divisé, s’est réuni pour créer le Parti conservateur uni (UCP). Mais c’était une alliance chambranlante de conservateurs de l’establishment et de populistes ruraux.

Le premier chef de l’UCP était Jason Kenney, prédécesseur de Danielle Smith et conservateur de l’establishment. Après avoir pris le pouvoir en 2019, il a fait adopter toute une série de lois antisyndicales et imposé des mesures brutales d’austérité.

Les dirigeants syndicaux, plutôt que de riposter dans la rue et sur les lignes de piquetage, ont évité la confrontation directe et ont résolu, en guise de stratégie, d’attendre jusqu’aux prochaines élections. Cette décision s’est révélée fatale. Tout comme avec le refus du NPD de s’en prendre aux barons du pétrole, la droite a eu le champ libre.

La colère de masse contre Kenney a trouvé une expression dans le putsch contre lui au sein de l’UCP. Représentée par le mouvement Take Back Alberta (« Reprendre l’Alberta »), une faction populiste de droite a soutenu l’accession de Danielle Smith à la chefferie. Pour décrire ce moment, Kenney a dit : « Les fous ont pris le contrôle de l’asile. »

Alors que l’UCP dirigé par Kenney se dirigeait vers une défaite certaine, le populisme des Prairies adopté par Smith a complètement changé la donne. 

L’aliénation de l’Ouest – le sentiment que « l’Ouest » est relégué au second plan dans les calculs des politiciens de l’Est, plus densément peuplé – est un sentiment répandu depuis la création du Canada. Lorsque l’économie connaissait un boom, il était plutôt facile d’en faire fi. Mais maintenant que l’économie est entrée dans une crise profonde, cette ligne de fracture est réapparue en force.

Smith a habilement dirigé la colère légitime découlant des conditions de vie qui s’écroulent loin de son gouvernement et contre Ottawa.

L’Alberta va-t-elle se séparer?

Smith veut simplement brandir la menace de la séparation pour arracher des concessions à Ottawa. Elle a fait planer la menace d’une « crise de l’unité nationale » si les barons du pétrole n’obtiennent pas un autre oléoduc vers la côte ouest. Mais c’est un jeu dangereux. Elle a libéré un monstre qui échappe à son contrôle.

Bien que Smith ait signé un protocole d’entente avec Carney à propos de la construction d’un nouvel oléoduc, ses partisans ont perdu toute confiance envers le Canada. Elle a même été huée l’an dernier lors du congrès de l’UCP, et les séparatistes ont remporté haut la main l’élection pour les postes de direction.

Celle qui dirigeait le camp des « fous » est maintenant la gardienne responsable, empêchant de nouveaux fous de prendre le contrôle de l’asile. Smith a clairement reconnu que les choses étaient allées trop loin. C’est ce qui explique pourquoi elle propose une question si alambiquée :

« L’Alberta devrait-elle rester une province du Canada, ou le gouvernement de l’Alberta devrait-il engager la procédure juridique prévue par la Constitution canadienne afin d’organiser un référendum provincial contraignant sur la question de savoir si l’Alberta doit ou non se séparer du Canada? »

Sans surprise, la plupart des gens considèrent qu’il s’agit d’une question confuse, et la popularité de Smith a baissé après qu’elle ait été dévoilée.

Bien qu’il semble qu’une majorité votera pour rester dans le Canada lors du référendum du 19 octobre, ce ne sera pas la fin des soucis pour Smith. Les séparatistes, qui l’ont propulsée au pouvoir, se sentent trahis. David Parker, fondateur de Take Back Alberta, a déclaré : « Danielle Smith a trahi sa base. Le temps est venu pour un nouveau leader. »

Combien de temps Smith saura-t-elle garder les rênes? Ce n’est pas clair. Mais le congrès de l’UCP à la fin de cette année pourrait être un point de bascule.

Smith, qui sait que les choses sont allées trop loin, a commencé à faire campagne pour rester dans le Canada. À cette fin, elle sème des inquiétudes quant au coût prévu de la sortie de la fédération canadienne, prétendant qu’il dépasserait les 400 milliards de dollars.

Tout cela se soldera ou bien par la prise de contrôle de l’UCP par les séparatistes, ou bien par une scission dans le mouvement conservateur. Mais les deux camps répugnent à cette dernière éventualité, puisqu’elle mènerait probablement à un autre gouvernement du NPD.

Entre-temps, il est toujours possible qu’une majorité vote pour la tenue d’un référendum contraignant. Les sondages montrent que 60% voteraient pour rester dans le Canada – ce qui n’est pas une majorité insurmontable. Des cas similaires dans l’histoire suggèrent aussi que le soutien à l’indépendance tend à augmenter à l’approche des référendums.

Si un référendum sur la séparation devait se tenir, cela ouvrirait une boîte de Pandore. Comme l’a montré le référendum sur le Brexit, la colère anti-establishment peut facilement s’exprimer à travers un vote pour la séparation. L’Alberta est la quatrième province la plus peuplée au Canada et la troisième plus grande contributrice au PIB. Si l’Alberta devait partir, cela remettrait sérieusement en question la viabilité du Canada comme État-nation.

Bien entendu, la classe dirigeante et le gouvernement fédéral disposent de nombreux moyens de bloquer un référendum si celui-ci devait l’emporter. Mais tout cela n’augure rien de bon pour la classe dirigeante canadienne, qui pourrait être confrontée, au pire moment possible, à une crise constitutionnelle prolongée.

La mauvaise façon de s’y opposer

La perspective d’une séparation de l’Alberta en a choqué plus d’un à travers le pays. Cette stupeur est accentuée par le fait que le mouvement est dirigé par quelques-uns des démagogues de droite les plus détraqués qu’il soit possible d’imaginer. Par exemple, David Parker est un nationaliste libertarien et chrétien qui défend la privatisation des soins de santé et de l’éducation ainsi que l’abolition complète des syndicats.

En réponse à la possibilité d’une séparation, le NPD et les dirigeants syndicaux se sont unis avec les conservateurs de l’establishment et les libéraux pour « rendre l’Alberta de nouveau canadienne ». Ils ont soutenu la pétition « Canadiens pour toujours », lancée par l’ancien vice-premier ministre progressiste-conservateur Thomas Lukaszuk. Le syndicat des infirmières et la Fédération du travail de l’Alberta l’ont même financée.


Le 13 mai, une juge a rejeté la pétition séparatiste. La décision a été justifiée en affirmant que le gouvernement provincial n’avait pas consulté les Premières Nations, qui pourraient être affectées négativement par un référendum potentiellement favorable à la séparation.

Toutes les forces de l’establishment ainsi qu’une bonne partie de la gauche ont applaudi cette décision. Carney a également affirmé qu’un référendum sur la séparation devrait être conforme à la Loi sur la clarté – une loi antidémocratique mise en place après le référendum de 1995 au Québec –, qui laisse le parlement décréter ce qu’est une « majorité claire ».

Tout cela a des conséquences réactionnaires, puisque cela permet aux séparatistes de se présenter comme des combattants de la liberté réprimés. Bloqués par une juge non-élue, menacés par Carney de voir annuler leur prise de décision et décrits comme antidémocratiques par tout l’establishment – tout cela parce qu’ils demandent le droit de décider!

La question de la démocratie est au cœur de l’un des aspects les plus fondamentaux de l’aliénation de l’Ouest, en ce que beaucoup d’Albertains se sentent tenus à l’écart du processus politique. Le fait est que les gens ordinaires se sentent tenus à l’écart du processus parce qu’ils le sont.

Ils peuvent voter une fois aux quatre ans, après quoi toutes les décisions sont entre les mains des « experts » à Ottawa. Les voix des gens de l’Ouest ne semblent pas compter pour beaucoup, puisque les résultats des élections se décident dans des régions plus peuplées au Québec et en Ontario.

Plutôt que de tenter de s’unir avec l’establishment pour bloquer un référendum, les communistes font remarquer que, sous le capitalisme, il ne peut y avoir de véritable démocratie. La vraie démocratie n’est possible qu’en étendant la prise de décision démocratique à la sphère économique. C’est le seul moyen réel d’avoir du contrôle sur nos vies et le seul vrai moyen de s’assurer que les fruits de notre travail ne soient pas siphonnés par une clique de capitalistes ou de bureaucrates non-élus.

La réponse communiste

Les séparatistes prétendent que les gens se font flouer, et cela résonne parce qu’ils se font flouer. Le problème, c’est que les séparatistes ont tout faux quand vient le temps de désigner qui exploite les travailleurs Albertains.

Les gens ne se battront pas pour maintenir le statu quo, qui empire de jour en jour. En Alberta en particulier, très peu de gens seront motivés à se battre du côté d’Ottawa.

Les dirigeants séparatistes jouissent encore de leurs soutiens parce qu’ils prétendent lutter pour les travailleurs albertains contre les « élites de l’Est ». Ils ont même théorisé la différence fondamentale entre l’Est et l’Ouest en affirmant que les gens de l’Ouest seraient des « bâtisseurs » et des « pourvoyeurs », alors que les gens de l’Est seraient des « accapareurs » et des « parasites ».

Nous ne pouvons combattre cette rhétorique qu’en montrant qu’il y a des « accapareurs » et des « parasites » dans chaque province, y compris en Alberta. Il existe une classe bien précise qui domine l’économie de tout le pays – la classe capitaliste. Ces gens sont la raison pour laquelle les choses sont à ce point devenues insupportables en Alberta, tout comme dans le reste du pays.

En fait, après le crash pétrolier en 2014, les compagnies de pétrole et de gaz ont réorganisé leurs opérations. Cela leur a permis de produire un nombre record de barils avec moins de travailleurs. Entre 2021 et 2023, les profits des pétrolières ont atteint 135,2 milliards de dollars, bien davantage que les 64,2 milliards de dollars engrangés au sommet du boom de 2011-2014. 

L’un des facteurs expliquant ces bénéfices est que Jason Kenney a réduit le taux d’imposition des sociétés de 12 à 8%. Mais cela n’a créé aucun emploi. L’argument classique des conservateurs – qui consiste à dire que ce qui est bon pour les barons du pétrole et du gaz serait bon pour la classe ouvrière – a été infirmé en pratique.

Il va sans dire que les communistes s’opposent à ce que l’Alberta se sépare sous la direction de ces libertariens de droite. Cela serait assurément un cauchemar pour la classe ouvrière.

Mais nous ne pouvons combattre cette possibilité en nous alliant avec les conservateurs de l’establishment et les libéraux, alors qu’ils utilisent toutes sortes de mesures antidémocratiques pour essayer de bloquer le référendum.

Nous devons lutter pour l’unité – mais l’unité avec qui? « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous! » Tel a été le slogan du mouvement ouvrier depuis la parution du Manifeste du Parti communiste. Au Canada, ces mots sont plus pertinents que jamais tandis que la fédération divisée se déchire en tous points.

Mais unir la classe ouvrière de multiples provinces aux industries divergentes et concurrentes ne pourra jamais se faire sur une base libérale ou réformiste, qui consiste à accepter le droit des capitalistes à posséder les industries.
Cette union ne pourra être accomplie qu’avec un programme socialiste. Un programme qui défend l’expropriation des capitalistes du pétrole et du gaz, et qui place l’industrie et ses profits titanesques sous le contrôle, non pas du gouvernement fédéral, mais bien de la classe ouvrière dans son ensemble. C’est seulement ainsi que nous pourrons développer harmonieusement l’économie, qui ne sera plus en proie aux fluctuations du marché mondial.