Qu’était « l’ordre mondial fondé sur des règles »?

Le mythe de « l’ordre mondial fondé sur des règles » n’a jamais été qu’un masque juridique de la domination impérialiste, surtout américaine, depuis l’après-guerre. Sa désagrégation actuelle révèle au grand jour la réalité du capitalisme mondial et la nécessité de lutter pour renverser l’impérialisme.
  • Benoît Tanguay
  • mer. 28 janv. 2026
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Le terme « ordre mondial fondé sur des règles » se trouve sur toutes les lèvres ces jours-ci. Les commentateurs libéraux ont accusé Trump de ne pas le respecter, avec sa menace d’annexion du Groenland. 

Mark Carney, dans son fameux discours à Davos, a annoncé la fin de cet « ordre mondial fondé sur des règles ». « L’ordre ancien ne sera pas rétabli. Nous ne devons pas le pleurer », a-t-il dit. 

À gauche, on déplore que le droit international ne soit plus respecté, que l’ONU soit abandonnée. 

Le NPD a dénoncé l’agression américaine contre le Venezuela comme n’étant « ni un acte de défense légitime, ni autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies ». « Elle est donc totalement illégale et constitue une violation des conventions des Nations unies que les États-Unis ont accepté de respecter en tant qu’État membre. »

La porte-parole de Québec solidaire Ruba Ghazal a écrit sur Twitter : « L’intervention militaire des États-Unis de Trump est totalement inacceptable et doit être dénoncée avec vigueur. Elle piétine le droit international qui doit être notre boussole pour nous éviter de sombrer dans le règne de l’arbitraire et de l’impérialisme. Ce n’est pas aux États-Unis de Trump, ni à aucun autre État d’intervenir dans un pays étranger, sans que l’ONU n’ait d’abord autorisé le mandat. »

Mais comme Carney l’a admis devant toute la planète, cet « ordre mondial fondé sur des règles » était une « fiction » – un mensonge pour masquer la domination des impérialistes.

C’est ce qui apparaît clairement lorsque l’on regarde comment ce système de « règles » a été établi, et comment il a été utilisé par les puissants à travers l’histoire. Nous ne devrions pas pleurer sa mort, mais nous en servir pour mieux lutter pour renverser l’impérialisme.

Le mythe de l’ONU

Le terme « ordre mondial fondé sur des règles » est généralement utilisé pour parler de l’ordre mondial établi suite à la Deuxième Guerre mondiale. 

Selon le mythe véhiculé par les idéologues de la classe dirigeante, cet ordre aurait été caractérisé par une paix relative, le libre-échange, des différends entre nations réglés par le droit international et la diplomatie, et le respect de la souveraineté des nations, le tout administré par des organisations internationales et sous l’égide bienveillante des États-Unis et de ses alliés de l’OTAN. 

L’institution qui représente le mieux cet ordre mondial mythique est l’ONU. Mais si l’on se penche un peu sur l’histoire de l’ONU, le mythe vole en éclats. 

Loin d’être le fruit d’un quelconque concert des nations, le projet de l’ONU est essentiellement né au sein du Département d’État américain, au début de la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, l’administration Roosevelt entrevoit déjà que les États-Unis sortiront de la guerre comme première, voire seule puissance mondiale. La question de comment administrer cette hégémonie est débattue dans les cercles intellectuels proches de l’État. 

L’idée émerge d’abord de mettre sur pied une force navale conjointe avec la Grande-Bretagne pour contrôler les océans et créer un « ordre mondial américano-britannique ». Roosevelt envisage même de procéder au désarmement complet de tous les États autres que les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS. 

Mais le besoin de masquer cette domination devient clair : « Une connotation impérialiste pourrait trop facilement être donnée au projet de police des mers américano-britannique », avertit le Council on Foreign Relations, responsable de conseiller le Département d’État. Ainsi naît l’idée de voiler cette domination dans une organisation internationale, inspirée de la défunte Société des Nations, mais beaucoup plus pliable aux diktats américains. 

La Charte de l’ONU est alors essentiellement écrite par les États-Unis, et négociée avec l’Union soviétique et le Royaume-Uni, lors de la conférence de Dumbarton Oaks, en 1944. La Chine, qui est encore à l’époque gouvernée par le gouvernement bourgeois du Kuomintang, proche des États-Unis, participe aussi, bien que les trois grandes puissances mènent les discussions.

Les Anglais et les Français, qui craignent que les grands principes qui servent de feuille de vigne aux objectifs impérialistes de l’ONU ne menacent leurs empires coloniaux, obtiennent que la Charte de l’ONU ne reconnaisse pas le droit des peuples à l’autodétermination. Un système de « mandats » est aussi établi, pour légaliser la capture par les États-Unis de plusieurs îles japonaises.

La conférence de San Francisco en 1945, à laquelle participent 50 nations et qui adopte finalement la Charte, représente essentiellement une opération de « rubber-stamping » des décisions prises par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS à Dumbarton Oaks. Les États-Unis s’assurent de contrôler l’entièreté du déroulement des débats, grâce à un espionnage systématique de tous les délégués par le FBI. 

Mais les Anglais et les Américains veulent s’assurer de garder le contrôle sur toutes les décisions importantes. Ils ne veulent pas répéter l’échec de l’ancêtre de l’ONU, la Société des Nations, qui était une coquille vide sans pouvoir. Pour garder le contrôle, ils établissent le Conseil de sécurité, qui prend toutes les vraies décisions et dans lequel ils se donnent un droit de veto. 

Comme l’écrivait le marxiste Ted Grant à l’époque, « la Grande-Bretagne et les États-Unis […] auraient aimé pouvoir utiliser cette ligue comme la précédente, comme un terreau fertile pour des complots antisoviétiques ». Mais les impérialistes n’ont pas le choix d’accorder aussi un siège et un veto à l’URSS, la vraie gagnante de la guerre, sur le Conseil de sécurité. La France et la Chine, partenaires subalternes des impérialistes, obtiennent aussi leur siège et leur veto.

Un délégué turc se plaint que ce système de vote signifie « garantir l’impunité » des grandes puissances et « légaliser leurs projets ».

L’Assemblée générale, elle, n’a qu’un pouvoir consultatif. Dans les mots de Roosevelt, celle-ci n’a pour but que de laisser les petits pays « se défouler » (« blow off steam »). Ou comme le dit Sumner Welles, un des architectes de la Charte de l’ONU : « Pour être franc, ce dont nous avions besoin, c’était d’une mesure de consolation pour les petits États : une organisation au sein de laquelle ils pourraient être représentés et se sentir comme des participants. »

Comme prévu, les États-Unis sortent de la Deuxième Guerre mondiale en position de domination. De loin la plus grande économie de la planète, leurs usines et leurs capitaux rebâtissent l’Europe dévastée par la guerre. Ils établissent des bases militaires aux quatre coins du globe. Seule l’URSS possède la force pour leur tenir tête.

Alors que le globe se divise entre le camp capitaliste et le camp soviétique, une série d’institutions sont créées pour assurer la stabilité du commerce international, faciliter le pillage des pays pauvres et stopper l’extension du camp soviétique. 

C’est ainsi que sont créées l’alliance militaire de l’OTAN et l’architecture financière et commerciale de Bretton Woods, qui établit le dollar américain comme monnaie du commerce mondial. Les puissances impérialistes de second rang comme le Canada et les Européens acceptent volontiers de rejoindre cette alliance, pour participer au pillage.

La feuille de vigne de l’impérialisme

L’ONU s’inscrit parmi ces institutions comme l’instrument servant à légaliser cette hégémonie. À répétition, elle a servi à donner une légitimité aux guerres et agressions des impérialistes occidentaux. 

On peut par exemple penser au plan de partition de la Palestine adopté par le Conseil de sécurité de l’ONU en 1947 sans l’approbation des Palestiniens, et qui a essentiellement servi de couverture légale au vol de la moitié de leur territoire par les Israéliens. Depuis, les résolutions du Conseil de sécurité sur la Palestine s’accumulent, et sont ignorées quand elles ne conviennent pas à Israël, et appliquées quand c’est à son avantage – il suffit de penser au cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, qui est réellement un cessez-le-feu à sens unique, Israël continuant à bombarder régulièrement le Liban.

On peut aussi penser à la guerre de Corée, une guerre visant à imposer un dictateur aligné sur les États-Unis. Cette agression impérialiste a obtenu l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU (l’URSS boycottait alors le Conseil de sécurité pour protester contre l’exclusion de la Chine maoïste), et constituait donc un geste parfaitement « légal » en regard du droit international.

Plus tard, c’est une mission « de paix » de l’ONU qui a participé au coup d’État contre le premier gouvernement démocratiquement élu du Congo en 1960, après sa libération des colonialistes belges. Les forces de l’ONU ont aidé la CIA et les services secrets belges à kidnapper et assassiner le président Patrice Lumumba, une des figures phares de la lutte de libération coloniale en Afrique. Nous laissons aux juristes la question de savoir si la sanction de l’ONU rendait légal le démembrement de son corps et sa dissolution dans l’acide. 

Plus récemment, on a aussi eu la mission « de paix » de l’ONU en Haïti. En 2004, les États-Unis ont organisé un coup d’État, avec forte participation canadienne, contre le gouvernement démocratiquement élu de Jean-Bertrand Aristide. Celui-ci avait adopté des politiques très populaires pour offrir des services aux pauvres, augmenter le salaire minimum, protéger la production agricole locale, etc. Mais ces politiques allaient contre les intérêts des entreprises américaines, canadiennes et françaises, notamment ceux des producteurs de riz et de l’industrie textile. Après des années de pressions, Aristide a été kidnappé par les forces spéciales américaines et remplacé par un président plus obéissant. La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) a ensuite été lancée pour donner une couverture légale au régime putschiste qui a remplacé Aristide. Ces forces de l’ONU ont servi à réprimer violemment la gauche. 

Les votes à l’ONU sont aussi l’occasion pour les grandes puissances de s’échanger des faveurs et d’acheter les votes des pays pauvres. On peut donner comme exemples les résolutions 940 et 937. En 1994, les États-Unis cherchent à établir une mission de « gardiens de la paix » en Haïti pour renverser la junte militaire alors au pouvoir, qui était devenue une épine dans leur pied. En échange de l’abstention de la Russie au Conseil de sécurité, ils acceptent que celle-ci établisse sa propre mission de « gardiens de la paix » sous l’insigne de l’ONU en Géorgie, sur laquelle la Russie cherchait à rétablir le contrôle. Ces Casques bleus sont en réalité entièrement russes et sous commandement russe. Et pour obtenir l’abstention de la Chine, les États-Unis lui accordent des prêts à travers la Banque mondiale ainsi que des garanties liées à Taïwan.

Les règles de qui?

L’ordre mondial établi dans l’après-guerre met aussi sur pied la forme moderne du droit international, à travers une série de traités signés et ratifiés par une grande partie des pays du monde, comme la Convention de Vienne de 1961, qui régit les relations diplomatiques, et celle de 1969, qui régit le droit des traités.

Mais ce droit international, s’il est utile pour organiser les relations entre États quand ces relations sont relativement stables, est sans effet pour empêcher la domination des faibles par les forts. La raison en est bien simple : il n’existe pas d’arbitre « neutre » qui peut juger et imposer des sanctions à l’échelle internationale. Il dépend du consentement des deux parties à un différend pour être appliqué. Comme le dit Stephen Budiansky, « le droit international est au droit ce que le catch est à la lutte ». 

C’est précisément quand les forts agressent les faibles (et personne n’est plus fort que les États-Unis) que le droit international cesse de fonctionner. Ainsi, le droit international est utile pour les puissances impérialistes en donnant un air de légitimité à leurs décisions, mais elles n’ont qu’à le jeter par la fenêtre quand il devient un obstacle à leurs intérêts. Comme l’a admis Carney dans son discours, « le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime ». 

En réalité, le système de droit international développé depuis la Deuxième Guerre mondiale n’a jamais fait obstacle aux agressions impérialistes. « L’ordre mondial basé sur des règles » établi dans l’après-guerre est celui de la domination de pays occidentaux, avec à leur tête les États-Unis, qui s’en sont servi pour conquérir des marchés, voler des ressources naturelles et  exploiter de la main-d’œuvre bon marché à travers le globe. 

Les ambitions de conquête de Trump contre le Groenland peuvent difficilement être qualifiées d’exceptionnelles. Ce n’est que la dernière en date dans une longue liste de putschs, d’invasions et autres « violations de la souveraineté » d’États ayant refusé de se plier aux diktats américains. 

La différence est que cette fois-ci, Trump n’a même pas pris la peine de cacher l’impérialisme américain derrière le masque hypocrite du droit international.

Et ce qui choque autant les politiciens de l’establishment capitaliste occidental, ce n’est pas le caractère impérialiste des actions de Trump – après tout, ces gens n’avaient pas de problème avec le génocide en Palestine, avec l’agression saoudienne sur le Yémen, ou avec le kidnapping de Maduro. Non, ce qui scandalise dans les capitales européennes et à Ottawa est le fait que cette fois-ci, l’impérialisme américain s’en prenne à un autre pays impérialiste occidental, le Danemark.

Les règles de cet ordre mondial étaient censées être celles des États-Unis… et de leurs alliés de l’OTAN. Les impérialistes de second rang comme le Canada ont suivi de près les États-Unis dans l’après-guerre, comme des charognards s’empiffrant sur les restes laissés par le prédateur. 

Mais comme les marxistes l’expliquent depuis plusieurs années, l’Empire américain est dans un déclin relatif, et de nouvelles puissances, notamment la Chine, émergent. Les impérialistes américains ne peuvent plus se permettre de laisser le reste de l’OTAN s’accrocher à leurs jupons. Ils rompent donc avec le vieil arrangement avec leurs laquais européens et canadiens.

À mort l’impérialisme!

Lénine qualifiait la Société des Nations de « repaire de brigands ». Et quand l’ONU a été créée, Ted Grant a écrit : « Ce nouveau repaire de brigands peut résoudre des problèmes secondaires, mais il ne peut résoudre aucune des contradictions fondamentales auxquelles sont confrontés le capitalisme mondial et l’impérialisme mondial. »

Ces contradictions atteignent des degrés aigus à notre époque. L’ancien ordre mondial se meurt, mais l’impérialisme est encore bien vivant. Le monde est ravagé par les guerres, alors que le monde se divise en sphères d’influence, et que chaque impérialiste se bat pour une plus grande part de la tarte. 

Par ses actions éhontées, comme le soutien au génocide en Palestine et les agressions impérialistes ouvertes de Trump, la classe dirigeante nourrit la radicalisation ambiante. Elle n’arrive plus à maintenir les illusions du passé, ce qui pousse les politiciens comme Carney a avouer la réalité crue du capitalisme, ce qui ouvre les yeux à des millions de travailleurs sur la vraie nature du capitalisme.

En tant que communistes, notre rôle n’est pas de propager des illusions sur la possibilité d’atteindre la paix à travers les institutions de la bourgeoisie comme l’ONU, mais au contraire de les démasquer. Nous devons saisir ces occasions pour révéler à tous la nature du système et rallier plus de gens à la lutte contre le capitalisme, afin de mettre fin à ce système malade qui sème la guerre et la misère.