Sommet à Pékin : la Chine donne le ton

Il y a neuf ans, lors de la précédente visite officielle de Trump en Chine, Pékin s’était évertuée à le convaincre que le pays représentait une puissance d’une importance similaire à celle des États-Unis. Cette fois, il n’y avait pas besoin de faire ou de dire quoi que ce soit pour que s’impose ce constat.
  • Daniel Morley
  • mer. 27 mai 2026
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Image : Révolution communiste

« L’hégémonie unipolaire d’une puissance majeure devient de plus en plus insoutenable. Chez elle, sa démocratie est en mutation, son économie en déclin, et sa société se divise à un rythme accéléré; à l’étranger, sa crédibilité part rapidement à vau-l’eau, son hégémonie s’écroule et son mythe s’effondre. » – Chen Yixin, ministre chinois de la Sécurité de l’État

Concrètement, rien ou presque n’a été accompli lors du sommet du « G2 » entre la Chine et les États-Unis à la mi-mai. Pas de changement quant à la position de la Chine sur l’Iran, pas de changement sur les tarifs, pas de changement sur les terres rares, pas de changement sur Taïwan. Mais dans le domaine des relations entre puissances impérialistes, les impondérables du prestige et des apparences peuvent être décisifs, tout comme ce peut être le cas entre deux bandes de truands qui essaient de s’intimider l’un l’autre.

À cet égard, le sommet a été un succès pour la Chine. De hauts responsables chinois daignant ouvrir leur porte à un individu désespéré d’obtenir de l’aide : voilà l’impression générale qui en est ressortie. Les Chinois se sont non seulement entêtés à refuser tout changement significatif, mais se sont aussi contentés de ne prononcer qu’un bref avertissement à propos de Taïwan – parce qu’ils n’avaient pas besoin d’en dire davantage. C’était toute l’essence de la rencontre. À l’opposé, Trump a beaucoup parlé et, ce faisant, s’est montré tout à la fois désespéré et décontenancé devant ses hôtes. 

Il y a neuf ans, lors de la précédente visite officielle de Trump en Chine, Pékin s’était évertuée à le convaincre que le pays représentait une puissance d’une importance similaire à celle des États-Unis. Cette fois, il n’y avait pas besoin de faire ou de dire quoi que ce soit pour que s’impose ce constat. Les Chinois n’ont eu qu’à laisser Trump en convenir par lui-même, comme il l’a fait à maintes reprises, qualifiant Xi Jinping de leader incroyablement puissant et impressionnant, et la Chine de « partenaire » avec lequel les États-Unis espèrent entretenir une « belle » relation.

Drôle de présage quant au caractère de ce sommet, Marco Rubio a décidé de prendre son vol vers la Chine habillé du même ensemble de sport que portait Maduro lorsque, menotté, il a été conduit à New York afin d’y rencontrer ses nouveaux maîtres. Il pensait manifestement que cela mettait en valeur son propre pouvoir en faisant revivre les jours de gloire du raid américain à Caracas il y a cinq mois. Mais cela n’a fait que rappeler à tout le monde à quel point ces événements semblent désormais lointains, surtout après la bourde colossale commise par Trump en Iran. Suite à cette bourde, c’étaient désormais Trump et Rubio, en position de faiblesse, qui s’envolaient pour rencontrer un président puissant; l’ensemble de sport était donc plus approprié que Rubio ne le pensait.

Déboires domestiques

Comme chacun sait, Donald Trump adore conclure des accords et se voit comme un maître de la négociation. Cependant, lorsque deux hommes d’affaires – ou deux bandits – négocient un accord, ils sont généralement capables de dissimuler à leur partenaire de négociation les squelettes dans leur placard. Cela constitue un aspect majeur de leur tactique : ils essaient de se montrer puissants et de départager le bluff des véritables forces détenues par leurs opposants.

C’est une tactique que, dans l’ensemble, Trump ne peut se permettre. La Chine est bien au courant des faiblesses des États-Unis, des divisions internes, des élections de mi-mandat qui s’approchent et des résultats désastreux de Trump dans les sondages, de la colère de la classe ouvrière américaine, du taux d’inflation, de la santé de l’économie américaine et de la diminution de son avance technologique.

Elle sait, par exemple, que la population américaine, particulièrement dans la jeunesse, voit la Chine d’un œil de plus en plus favorable et s’intéresse de moins en moins aux exploits de l’impérialisme américain, envers lequel elle a de toutes façons bien peu confiance. C’est plutôt sa situation économique qui la préoccupe. La Chine sait aussi, bien sûr, que Trump a commis une énorme bourde en attaquant l’Iran, qu’il a essentiellement perdu la guerre et qu’il cherche désespérément une issue.

L’entourage de Trump pendant son voyage comportait bien peu d’experts de la Chine, mais beaucoup de capitalistes vedettes – Elon Musk, Jenson Huang de Nvidia et Tim Cook d’Apple. C’était là une éloquente démonstration de la nature de l’État bourgeois à l’ère de l’impérialisme. Fidèle à lui-même, Trump s’est vanté de sa petite troupe d’entrepreneurs monopolistes, mais derrière ses accès d’orgueil, sa position réelle vis-à-vis de la Chine était bel et bien mise à nue : l’homme qui a lancé une guerre commerciale contre la Chine voyageait là-bas accompagné d’hommes d’affaires pour tenter de gagner des concessions économiques.

L’une des concessions les plus importantes qu’il espérait concernait les terres rares. C’est la mainmise de la Chine sur ces minéraux d’une importance cruciale qui lui a donné un atout déterminant pendant la guerre commerciale tarifaire de 2025. La Chine aime rappeler ce fait aux États-Unis en bloquant constamment les permis d’exportation accordés à certaines entreprises américaines. L’équipe de Trump espérait obtenir une forme d’accord avec la Chine pour mettre un terme à ces blocages, mais rien de tel n’a abouti.

Coup du sort profondément ironique, le sommet a dévoilé la perspective d’investissements chinois aux États-Unis, qui introduiront dans le pays des technologies chinoises d’un niveau supérieur, particulièrement dans le domaine des batteries et de l’énergie verte ainsi que dans celui des véhicules électriques. Trump est clairement ouvert à cela, lui qui a dit en janvier :

S’ils veulent venir ici et bâtir l’usine et vous engager et engager vos amis et vos voisins, c’est bien… J’adore ça. Laissez entrer la Chine, laissez entrer le Japon. Ils construisent et ils construiront des usines, mais ils utilisent notre main-d’œuvre.

Néanmoins, rien ne s’est concrétisé à cet égard.

Ce qui s’est matérialisé, en grande pompe du côté de Trump, c’est le consentement de la Chine à acheter aux États-Unis 200 avions Boeing et une quantité indéterminée de bœuf et de fèves de soya. Même ce dénouement était décevant, puisqu’il était initialement attendu de la Chine qu’elle accepte d’acheter 500 avions Boeing. Par conséquent, les actions de Boeing sont descendues de 4%.

Taïwan et l’Asie

Sachant que Trump est dans de beaux draps avec sa bévue en Iran et qu’il désire ardemment être perçu comme celui qui apporte la paix, Xi a fermement déclaré au début du sommet que « la question de Taïwan est l’enjeu le plus important des relations entre la Chine et les États-Unis ». Il a aussi averti que, « si elles s’y prennent mal [au sujet de Taïwan], les deux nations pourraient entrer en collision et même en conflit, mettant toute la relation entre la Chine et les États-Unis dans une situation des plus périlleuses ».

Ce faisant, il menaçait une administration déjà débordée d’une autre guerre, une guerre que Trump et le monde entier savent désormais – grâce aux difficultés des Américains en Iran – que les États-Unis auraient très peu de chances de gagner. À ce propos, Xi a fait référence à la nécessité d’éviter un piège de Thucydide, c’est-à-dire un scénario où deux puissances qui ne veulent pas la guerre finissent par s’en livrer une en raison de leur méfiance mutuelle, de menaces et de représailles du type « œil pour œil, dent pour dent ». Cette analogie a souvent été avancée en ce qui concerne la relation actuelle entre la Chine et les États-Unis puisque, dans la forme classique du piège de Thucydide, les tensions émergent de ce que l’une des puissances est en déclin tandis que l’autre est en ascension.

Trump s’est montré surprenamment discipliné dans ses commentaires sur Taïwan pendant le sommet, refusant de déclarer ce qu’il ferait en cas d’attaque chinoise sur l’île. C’est la position américaine traditionnelle sur Taïwan, dite de l’« ambiguïté stratégique ». Il s’agit d’à la fois faire suffisamment craindre à la Chine une intervention américaine écrasante pour l’empêcher d’attaquer Taïwan, tout en maintenant assez d’incertitude sur une telle intervention pour ne pas provoquer Pékin – et éviter de donner à Taïwan un excès de confiance dans le soutien américain, qui pourrait la conduire à déclarer son indépendance.

Après le sommet, cependant, Trump a laissé paraître combien l’affectent la puissance chinoise et les déboires américains en Iran en déclarant à Fox News :

Vous savez, lorsqu’on évalue les probabilités, la Chine est un pays très, très puissant, très gros. Ça, c’est une très petite île. Pensez-y, elles sont à 59 miles l’une de l’autre. 59 miles. Nous, on est à 9500 miles. C’est un problème un petit peu difficile à résoudre.

Xi espère accentuer l’ambiguïté de Trump sur Taïwan. Le Parti communiste chinois (PCC) – et Xi en particulier – ont fait de l’annexion de Taïwan un pilier de la crédibilité du régime chinois. En dernière analyse, l’annexion et le plein contrôle de Taïwan était déjà un objectif crucial poursuivi par le PCC bien avant le mandat de Xi. Mais le parti préfèrerait bien davantage l’atteindre sans avoir à préparer une invasion, qui serait une entreprise coûteuse tant sur le plan économique que sur le plan politique.

Si les États-Unis en viennent à déclarer qu’ils ne défendront pas Taïwan, alors en réalité, la bourgeoisie taïwanaise n’aura pas d’autre choix que de se plier à Pékin. Cela ne signifie pas forcément une annexion complète et immédiate par la Chine, mais au moins son consentement éventuel à être intégrée à la Chine, comme on l’a vu avec Hong Kong.

La position de Washington en Iran est si désespérée que le sommet en Chine s’est partiellement transformé en mission pour obtenir de l’aide de la Chine / Photo : domaine public

En outre, en raison du bourbier de Trump en Iran, la Chine dispose d’importantes occasions favorables en Asie. Les pays asiatiques sont les plus touchés par la crise de l’énergie causée par la guerre. Certains, comme les Philippines ou le Vietnam, sont pris avec une situation de plus en plus accablante. Comme en tout, la Chine est la mieux préparée à cette crise, elle qui a passé la période précédente à accumuler d’immenses réserves de pétrole. Elle possède aussi les meilleures capacités mondiales en ce qui a trait au raffinage du pétrole et dispose de sources immenses d’énergie renouvelable, sans compter toutes ses autres sources d’énergie. Par conséquent, il est tout naturel que les pays du continent se pressent à sa porte pour mendier de l’aide, et la plupart d’entre eux sont de fidèles alliés des États-Unis. The Economist indique :

Ce mois-ci, la Chine a permis à ses raffineries d’envoyer des cargos de pétrole, de diesel et de kérosène à l’étranger, assouplissant l’interdiction imposée plus tôt dans la guerre. Des rapports avancent que les premières cargaisons seront envoyées au Vietnam et au Laos, qui entretiennent des relations amicales avec leur voisin du nord. Mais même des alliés des Américains se sont manifestés pour recevoir de l’aide. Le 29 avril, Penny Wong, ministre australienne des Affaires étrangères, a conclu une entente sur le kérosène lors d’un voyage à Pékin.

Pendant ce temps, la position de Washington en Iran est si désespérée que le sommet en Chine s’est partiellement transformé en mission pour obtenir de l’aide de la Chine, vraisemblablement en lui demandant de forcer le bras à Téhéran pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Rubio lui-même l’a admis en affirmant que ses collègues et lui espéraient « convaincre [la Chine] de jouer un rôle plus actif dans la tentative d’amener les Iraniens à arrêter ce qu’ils font et essaient de faire en ce moment dans le golfe Persique ».

Il peut sembler que les États-Unis aient remporté une victoire ici, puisque la Chine a accepté lors du sommet d’arrêter de vendre des armes à l’Iran. En revanche, l’Iran n’a clairement pas besoin d’armes de la Chine. Comme il a été rapporté, la CIA estime que les Iraniens disposent encore de 70% de leurs réserves de missiles (sans parler des drones) ainsi que de 80% de ses lanceurs de missiles. 

L’essentiel de l’approche de la Chine sur la guerre en Iran consiste simplement à « ne pas interrompre l’ennemi lorsqu’il est en train de commettre une erreur ». Pour cette raison, doublée du fait qu’elle est dans une position plus stable en matière de sécurité énergétique, la Chine ne prêtera clairement pas secours aux États-Unis dans leurs pressions sur l’Iran, même si elle veut que la guerre arrive à son terme le plus rapidement possible pour des raisons économiques.

La Chine magnanime, Trump flatté

Si, au début, le régime chinois ne savait trop sur quel pied danser avec Trump – et craignait même ses positions anti-chinoises –, il sent désormais qu’il a le dessus sur lui. Plutôt que de chercher à l’humilier, le régime a choisi de le flatter et de l’impressionner pendant le voyage, à coups de sensationnels spectacles de danse, de toasts et de tours guidés.

Le but était de faire changer la perception de Trump en tirant avantage de son état vulnérable du moment, de sorte qu’il se sente flatté d’être un égal du géant chinois. Il s’agissait de lui vendre l’image d’un monde dominé conjointement par deux grands pays. Les Chinois semblent avoir largement réussi leur coup.

La récente trêve de Trump et Xi peut être rompue à tout instant / Photo : domaine public

L’avenir de la plus importante de toutes les relations internationales, cependant, ne dépend pas de la façon dont Trump la perçoit, ni de l’avis de Xi à son sujet. Chacun de ces deux géants existe au sein d’un système capitaliste mondial embourbé dans la crise. Chacun des deux pays est rongé par des problèmes économiques. Tout peut déstabiliser leur relation.

Certes, la Chine est en ascension, mais sa croissance ralentit, le chômage chez les jeunes y frise les 20% et elle fait face à une colossale crise de surproduction. Les États-Unis affrontent des explosions de lutte des classes à mesure qu’ils s’engouffrent dans la défaite militaire, l’inflation et l’imminente crise de l’endettement.

Pour chacune des deux puissances, la moindre tentative de repousser la crise à la maison en conquérant – ou en reconquérant – des marchés à l’étranger se fera aux dépens des intérêts de sa concurrente. Déjà, toutes deux s’affrontent en Amérique latine. En ce sens, la récente trêve de Trump et Xi peut être rompue à tout instant.

Sous le capitalisme, il n’y a ni stabilité mondiale, ni rationalité.