
Confrontée à une énorme pression de l’impérialisme américain, l’Assemblée nationale cubaine a adopté, le 18 juin, un vaste ensemble de réformes économiques qui marquent une rupture profonde avec la révolution de 1959. Si elles sont pleinement mises en œuvre, elles signifieront la restauration du capitalisme sur l’île.
L’impérialisme étrangle Cuba
Depuis 1962, les États-Unis imposent un blocus économique contre Cuba. Celui-ci a été renforcé au début de l’année, avec la mise en place d’un blocus pétrolier (à l’exception du seul secteur privé, autorisé par Washington à importer du pétrole). Cuba dépendant du pétrole pour sa production énergétique, le pays a été rapidement paralysé : coupures d’électricité régulières et durant parfois plus de 20 heures; perturbation des transports, de l’éducation et du système de santé. Pour de nombreuses familles, il est devenu impossible de conserver les aliments faute de courant pour les frigidaires et de cuisiner autrement qu’au charbon de bois.
Le 1ermai, une nouvelle vague de sanctions a été annoncée, poussant plusieurs entreprises internationales de l’hôtellerie, des transports et des services bancaires à quitter Cuba. Parallèlement, Washington a menacé plusieurs pays pour les contraindre à expulser les missions médicales cubaines, qui constituent une source de revenus essentielle pour l’État cubain.
Alors que Cuba est assiégée et asphyxiée par l’impérialisme, les dirigeants cubains cherchaient des solutions pour éviter l’effondrement de l’économie. Mais les mesures qu’ils ont finalement adoptées vont bien au-delà de simples concessions d’urgence vis-à-vis du marché.
Un « renforcement du modèle socialiste »?
Ces réformes prévoient (entre autres choses) la fin de la planification économique, remplacée par un système d’incitations sur la base des « signaux du marché »; la transformation de toutes les entreprises d’État en sociétés commerciales dont les actions pourront être acquises par des capitaux privés (y compris étrangers); l’ouverture de toute l’économie – y compris l’immobilier et les banques – au secteur privé; la fin de la plupart des aides publiques universelles; la facilitation des licenciements; et la fin du monopole d’Etat sur le commerce extérieur.
Ce dernier point est crucial, car le monopole sur le commerce extérieur était une protection contre la pénétration du capital étranger et un des garants de la planification économique. Lénine soulignait déjà l’importance de ce facteur lors des débats sur la Nouvelle politique économique (NEP) au sein du parti bolchevique en 1921-1922.
La NEP était un ensemble de concessions faites au marché, qui avaient été rendues nécessaires par l’effondrement économique provoqué par l’agression des impérialistes contre la révolution russe. Mais ces concessions restaient strictement encadrées et l’État conservait le monopole du commerce extérieur, du système bancaire et des secteurs stratégiques. Alors que certains dirigeants soviétiques auraient voulu « assouplir » le monopole du commerce extérieur, Lénine s’y était opposé en soulignant qu’« il ne peut être question d’aucune politique douanière sérieuse actuellement, à l’époque de l’impérialisme, en dehors du système du monopole du commerce extérieur. » (« Le monopole du commerce extérieur », 13 décembre 1922)
Par ailleurs, les concessions de la NEP étaient conçues et présentées par les dirigeants bolcheviques comme un recul temporaire destiné à préserver la révolution. À Cuba, le discours officiel est radicalement différent. Le premier ministre Manuel Marrero et le président Miguel Díaz-Canel prétendent que les réformes sont un « perfectionnement et un renforcement du modèle socialiste ». En présentant ce recul – pourtant incomparablement plus profond que celui de la NEP – comme une avancée, les dirigeants cubains ne peuvent que semer la confusion et désorienter la classe ouvrière cubaine.
Les dirigeants cubains ont aussi affirmé que ces mesures permettraient de « dénouer le nœud qui étouffait les forces productives ». Cela revient à affirmer que les problèmes de l’économie cubaine sont causés par la propriété d’État des moyens de production et la planification économique, plutôt que par l’isolement de la révolution cubaine et le caractère bureaucratique de la planification.
Rétablissement du capitalisme
La fin de l’économie planifiée signifie l’anéantissement de tous les acquis de la révolution cubaine. Les investissements publics seront dorénavant déterminés par leur rentabilité supposée. Les entreprises publiques devenues des sociétés par actions seront soumises à la concurrence. Autrement dit, la course aux profits privés se substituera à l’objectif de la satisfaction des besoins collectifs.
Bien que les dirigeants cubains tentent de rassurer les masses en soulignant que l’accès à la santé et l’éducation resteront gratuits pour tous, d’autres prestations jusqu’alors universelles vont être limitées aux couches les plus pauvres de la population. C’est notamment le cas de la carte de rationnement alimentaire, qui garantissait à l’ensemble des Cubains l’accès à des produits de première nécessité à des prix subventionnés. Or, toute l’expérience des dernières décennies à l’échelle mondiale montre que les contre-réformes « libérales » commencent fréquemment par conditionner à des critères de ressources certains droits jusque-là universels. Une fois ce principe instauré, les critères d’accès sont ensuite progressivement restreints, jusqu’à ce que ces droits soient drastiquement réduits ou aient totalement disparu.
La transformation des rapports de propriété signifie aussi qu’une classe capitaliste cubaine va se développer. Elle va recevoir le soutien direct des États-Unis, et notamment des exilés contre-révolutionnaires cubano-américains. Cette nouvelle classe capitaliste cherchera inévitablement à utiliser sa nouvelle influence dans l’économie pour s’assurer le contrôle de l’appareil d’État et ainsi obtenir encore davantage de réformes : de nouvelles privatisations, une plus grande déréglementation du marché du travail, des réductions d’impôts, la limitation des droits syndicaux, la fin de l’intervention de l’État dans l’économie. Dans ce contexte, il serait illusoire de croire que l’hypothétique bonne volonté des dirigeants cubains suffira à contenir la pression d’une bourgeoisie cubaine contrôlant les principaux leviers de l’économie et appuyée par l’impérialisme américain.
Certains dirigeants cubains brandissent le soi-disant « modèle chinois » et affirment que, comme en Chine, il serait possible de rétablir le capitalisme tout en maintenant l’indépendance nationale de Cuba. C’est pure illusion. Contrairement au géant chinois, Cuba est une petite île, peu peuplée et largement dénuée de ressources, située à quelques centaines de kilomètres des États-Unis. Si le capitalisme est restauré, l’impérialisme américain reprendra forcément pied dans l’économie cubaine. Il ne lui faudra pas longtemps avant de ramener Cuba à la situation où elle se trouvait avant 1959 : une semi-colonie, asservie et opprimée. Plutôt qu’à la Chine, c’est à Porto Rico, à Haïti ou à la République dominicaine que ressemblerait une Cuba capitaliste.
Existe-t-il une autre solution?
Ces mesures ont été présentées par de nombreux dirigeants et économistes cubains comme la seule voie permettant à Cuba de se tirer d’une situation désespérée. En réalité, une des principales sources des problèmes de l’économie cubaine – en plus du blocus et des attaques de l’impérialisme américain – tient au caractère bureaucratique de la planification et de l’appareil d’État. Les travailleurs cubains n’exercent pas de contrôle démocratique sur la planification et sur le fonctionnement des entreprises publiques. Cela sape la capacité de l’économie planifiée à répondre aux besoins de la population, gâche de précieuses ressources, et nourrit une corruption rampante. Au lieu de chercher à régler les problèmes de la planification bureaucratique en supprimant la planification, il faudrait la placer sous le contrôle démocratique des travailleurs.
La situation dans laquelle se trouve Cuba est une démonstration, non seulement des limites d’une planification bureaucratique, mais aussi de l’impossibilité de construire le socialisme dans un seul pays. Cela a été impossible en URSS, qui représentait le sixième des terres émergées du globe. Ça l’est encore plus dans une petite île située à portée de main de l’impérialisme américain.
Personne ne peut nier la solidarité internationaliste remarquable dont a fait preuve la révolution cubaine, en envoyant des médecins partout où l’on en avait besoin à travers le monde ou encore en appuyant militairement la lutte pour l’indépendance de l’Angola ou contre l’apartheid.
Mais à part à l’époque du Che, dans les années 1960, lorsque la politique officielle était de « créer deux, trois, plusieurs Vietnam », les dirigeants cubains n’ont jamais mené une véritable politique léniniste d’internationalisme prolétarien consistant à préparer activement les conditions d’une révolution socialiste mondiale. Au lieu de cela, ils ont promu l’idée d’un monde « multipolaire », et placé leurs espoirs dans l’aide venant des impérialistes russes ou chinois. On voit aujourd’hui le résultat de cette politique soi-disant « réaliste ».
L’avenir de la révolution cubaine dépend avant tout du développement de la lutte des classes à l’échelle internationale. La victoire de la classe ouvrière dans n’importe quel pays constituerait un puissant levier pour briser l’isolement de la révolution cubaine et empêcher la restauration capitaliste. Il est donc urgent de redoubler d’efforts dans notre tâche de construction d’un Parti communiste révolutionnaire et d’une Internationale communiste révolutionnaire, capables de mener la classe ouvrière vers le renversement du capitalisme!