Turbulences sur le marché des obligations : la crise est imminente

La situation économique est au bord du gouffre.
  • Niklas Albin Svensson
  • mar. 13 oct. 2026
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Image : In Defence of Marxism.

Le gouvernement américain doit payer de plus en plus d’intérêts pour emprunter de l’argent. Pour la première fois depuis 2007, le taux d’intérêt sur ses emprunts sur 10 ans a atteint 5%. Reflétant les pressions liées aux guerres, au protectionnisme et au développement chaotique de l’intelligence artificielle, la crise du marché des obligations met en lumière toutes les contradictions qui poussent l’économie mondiale vers le point de rupture.

Les turbulences sur le marché des obligations

En août, le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a annoncé qu’il rachèterait 6 milliards de dollars d’obligations à 10 et 20 ans afin d’empêcher le taux d’intérêt (ou « rendement ») de monter davantage. Il a ensuite déclaré qu’il doublerait ce montant. Le taux s’élevait alors à 4,85%, mais il a continué de s’élever depuis – ses efforts ont été vains. Cela n’a rien de surprenant, étant donné que les États-Unis émettent chaque mois 2700 milliards de dollars de nouvelles dettes.

L’intervention de Bessent a été suscitée par la hausse de l’inflation au Japon, qui a repris pour la première fois depuis des décennies en raison de la guerre contre l’Iran. Les investisseurs ont alors commencé à retirer leur argent, provoquant une chute de la valeur de la monnaie, ce qui a exacerbé l’inflation.

Pour soutenir sa monnaie, la banque centrale japonaise avait besoin de liquidités. Elle a donc vendu des obligations d’État américaines. Le Trésor américain était déjà intervenu en rachetant des yens, mais le gouvernement japonais a tout de même dû vendre jusqu’à 90 milliards de dollars de titres de dette américaine afin de soutenir sa monnaie. Cela fait pâlir en comparaison les 6 milliards de dollars injectés par Bessent pour essayer de résoudre le problème.

Bessent est également intervenu pour empêcher les Émirats arabes unis de vendre des obligations en leur proposant un échange de devises.

Toutes les manœuvres de Bessent visent à limiter le coût des emprunts du gouvernement américain tout en maintenant les taux hypothécaires à un niveau peu élevé avant les élections de mi-mandat. Mais les forces économiques jouent en sa défaveur. La croissance économique américaine atteint à peine 1,5%, et l’inflation s’élève à 3,4%. Cela suggérerait que le taux d’intérêt devrait avoisiner les 5% – soit précisément le niveau auquel se situe l’obligation à 10 ans.

Demander un taux d’intérêt de 5% sur un prêt sur 10 ans laisse entendre que les marchés s’attendent désormais à ce que l’inflation se maintienne autour de 3% ou plus au cours de la prochaine décennie. La Réserve fédérale est donc contrainte d’augmenter les taux pour tenter de contenir l’inflation. C’est une erreur de penser que les banques centrales contrôlent l’économie – c’est plutôt l’économie qui les contrôle.

Ironiquement, le fait que la Réserve fédérale augmente les taux à court terme afin de démontrer qu’elle est « sérieuse » dans sa lutte contre l’inflation constitue le seul moyen de faire baisser les taux d’intérêt à long terme. Cela exercerait une pression à la baisse sur la croissance, ce qui réduirait l’inflation anticipée. En fait, certains commentateurs affirment que seule une récession peut ramener l’inflation à sa cible de 2%.

Une inflation tenace

Si les taux d’intérêt sont alimentés par l’inflation, qu’est-ce qui alimente alors l’inflation?

La guerre contre l’Iran constitue une partie de la réponse. Le blocus du détroit d’Ormuz a fait monter en flèche le coût du pétrole, du gaz et de toutes sortes d’autres marchandises. Le diesel, qui alimente tous les secteurs de l’économie, est particulièrement touché, étant donné que les raffineries du Moyen-Orient sont devenues inaccessibles. La fermeture de l’oléoduc saoudien vers la mer Rouge a encore fait flamber les prix du pétrole, qui ont dépassé 100 dollars le baril en septembre.

Les sanctions contre la Russie jouent également un rôle, privant de vastes régions du monde de toutes sortes de matières premières russes. Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes exercent encore davantage de pression sur les prix des carburants.

En même temps, les guerres commerciales obligent les entreprises à se tourner vers des sources plus coûteuses de matières premières et de composants.

Par ailleurs, le boom de l’IA entraîne une hausse vertigineuse du prix des composants. Le prix des puces mémoire devrait quadrupler cette année. Les infrastructures électriques et l’électricité elle-même deviennent plus chères avec la multiplication des centres de données.

À cela s’ajoutent les dépenses militaires, qui détournent des ressources des secteurs productifs de l’économie afin de détruire les économies de pays entiers.

Mais tout ne va pas mal pour la bourgeoisie : les salaires ne suivent pas le rythme de l’inflation. Grâce à la hausse des prix et à la stagnation des salaires, elle a pu remettre le fardeau de l’inflation sur le dos de la classe ouvrière.

Il n’existe pas de solution facile pour aucun de ces problèmes. La seule chose qui pourrait freiner l’inflation est une récession profonde, ce qui n’est pas impossible.

La nouvelle normalité

Que signifient ces taux d’intérêt plus élevés? Des commentateurs financiers ont déclaré avec assurance : « Ce n’est qu’un retour à la normale. » Selon eux, loin d’être un problème, c’est le signe d’une économie en bonne santé. Les gouvernements sont désormais en concurrence pour obtenir de l’argent avec ceux qui investissent réellement dans l’économie, affirment-ils.

Sans aucun doute, les faibles taux d’intérêt entre 2008 et 2022 étaient exceptionnels, un signe de la profondeur de la crise à cette époque. Et la hausse de ces dernières années est due en partie au boom de l’IA, ce qui représente un investissement dans l’économie. Cependant, il existe une différence fondamentale entre aujourd’hui et 2007 : la dette publique.

En 2007, le ratio de la dette fédérale américaine au PIB s’élevait à 63%. Aujourd’hui, ce chiffre atteint 122%, soit 40 000 milliards de dollars. En 2007, le déficit budgétaire représentait 1% du PIB. Aujourd’hui, il s’élève à 6%.

Cette dette augmentera. Le passage d’un environnement de faibles taux d’intérêt à des taux élevés signifie que, lorsque les anciennes obligations arrivent à échéance et doivent être renouvelées, le coût du service de la dette augmente. Cela signifie que le déficit budgétaire s’accroîtra, même en l’absence de nouvelles dépenses. Les paiements d’intérêts constituent déjà la deuxième plus grande dépense du budget américain.

Les dépenses ne peuvent pas se maintenir éternellement à ce niveau. Les investisseurs en sont conscients et ne considèrent plus la dette américaine comme un placement sûr et garanti. Cela a des conséquences politiques.

Au Royaume-Uni, le ratio dette-PIB s’élève à 93%. Cette dette, combinée au fait que l’économie britannique a à peine grandi depuis 2008, est à la base de l’instabilité politique du pays, qui est allée jusqu’à une grève des capitaux ayant provoqué la chute du gouvernement en 2022. La France se trouve dans une situation similaire. Macron a à peine réussi à maintenir la cohésion de son gouvernement ou à faire adopter un budget. Il ne peut en aucun cas faire adopter les énormes coupes budgétaires exigées par les marchés.

C’est une situation fondamentalement instable. Elle prépare une crise budgétaire, suivie de coupes draconiennes qui mèneraient à un effondrement économique. Rappelons-nous la façon dont l’austérité imposée à la Grèce par le FMI et l’UE a entraîné un effondrement de 25% de l’économie grecque.

Ces gouvernements n’ont pas encore appliqué l’austérité pour la seule et unique raison qu’ils réalisent bien que ce serait là un suicide politique. Ils se rendent également compte que de telles coupes budgétaires attiseraient la lutte des classes, ce qui déclencherait des grèves générales et ferait descendre des millions de personnes dans la rue.

La planche à billets comme voie de secours?

Certains esprits futés à gauche, de même que certains économistes bourgeois, affirment qu’un gouvernement souverain ne peut pas se retrouver en défaut de paiement, puisqu’il contrôle sa propre monnaie. Autrement dit, un gouvernement peut imprimer de l’argent pour financer son déficit.

On voit bien les conséquences d’une telle approche. Pendant la pandémie, la Réserve fédérale américaine a imprimé environ 5000 milliards de dollars, permettant à Trump et à Biden de dépenser sans compter. Le résultat, tout à fait prévisible, a été une inflation galopante qui a atteint des niveaux jamais vus depuis les années 1980. La possibilité que le gouvernement tente d’éviter le problème de la dette en imprimant de la monnaie – dévaluant ainsi sa devise – est effectivement l’une des raisons pour laquelle les marchés des obligations exigent des taux d’intérêt plus élevés.

Le rôle du dollar comme monnaie de réserve mondiale a historiquement permis au gouvernement américain d’emprunter facilement de l’argent. Le dollar était considéré comme une monnaie refuge. Mais la situation est en train de changer.

La décision des Pays-Bas de retirer leurs réserves d’or des États-Unis reflète cette tendance. Le pays ne fait manifestement plus confiance aux gouvernements américains pour gérer son or. En cas de crise ou de conflit, les États-Unis ne pourraient-ils pas simplement s’approprier les réserves d’or néerlandaises, comme ils l’ont fait avec la Russie, l’Iran et le Venezuela?

Les pays des BRICS tentent également d’apporter de petits changements qui les rendront moins dépendants du dollar. Même en l’absence de substitut approprié, ils trouvent des moyens pour moins y recourir.

Tout cela sape la capacité des États-Unis à utiliser la puissance du dollar pour soutenir leurs finances publiques fondamentalement insoutenables.

La hausse des taux d’intérêt a également un impact considérable sur la classe ouvrière. Les hypothèques, les prêts automobiles et les prêts étudiants coûtent tous plus cher. C’est pourquoi certains commentateurs s’inquiètent des conséquences de la hausse des taux d’intérêt de la Réserve fédérale. Ils affirment qu’elle affectera principalement les consommateurs, tandis que les investissements dans l’IA et les prix du pétrole ne seront pas touchés. Or, ce sont les prix du pétrole (autrement dit, les guerres) et les investissements dans l’IA qui font grimper l’inflation. Dans le même temps, les « consommateurs », comme ils les appellent (c’est-à-dire les travailleurs), ont déjà dû puiser dans leurs économies pour composer avec l’inflation. Les travailleurs ne peuvent pas se permettre une hausse des taux.

Le boom du malaise

La bourse est en pleine effervescence grâce aux énormes profits réalisés au cours des deux dernières années. Dell a triplé ses profits, tout comme Broadcom. Les profits des entreprises du secteur de l’énergie ont en général plus que doublé, tout comme ceux des secteurs des services de communication (Internet, télécommunications, médias) et des biens de consommation discrétionnaire (automobiles, vêtements, restauration rapide).

Un travailleur peut se demander : « Comment les profits peuvent-ils être si élevés alors que j’ai de moins en moins d’argent dans mon compte de banque à la fin de chaque mois? »

Le boom s’explique en partie par les investissements dans l’IA, qui ont fait grimper les prix et permis aux entreprises (fabricants de puces, sociétés énergétiques, etc.) de facturer beaucoup plus cher qu’elles ne le pourraient habituellement. Mais ce n’est pas tout.

Depuis des décennies, la bourgeoisie écrase la classe ouvrière. Les travailleurs sont confrontés à de plus longues heures, à des salaires réels qui diminuent et à une intensification du travail. Cela augmente le taux d’exploitation de la classe ouvrière et, par conséquent, les profits des capitalistes. L’État a également accordé des baisses d’impôts et augmenté toutes sortes de subventions aux entreprises.

Cela a donné naissance à ce que les économistes appellent une « économie en K » : une économie où 10% de la société se porte exceptionnellement bien, tandis que les 90% restants peinent à joindre les deux bouts. Le problème, c’est qu’il y a des limites à ce que les 10% les plus riches peuvent consommer.

La frénésie boursière masque la réalité de l’économie, qui est extrêmement fragile. Cela s’explique fondamentalement par le fait que les travailleurs n’ont pas d’argent pour racheter les produits qu’ils fabriquent.

L’IA nous sauvera-t-elle?

Pendant des décennies, les États-Unis ont très peu investi dans le capital constant (machines, usines, infrastructures, etc.) en comparaison avec la Chine. Aujourd’hui, avec la construction de nouveaux centres de données, les investissements augmentent rapidement.

L’économie américaine dépend désormais fortement de ces investissements. Au cours de la dernière année, ceux-ci ont représenté plus de 10% des investissements des entreprises dans le capital constant (soit 2% du PIB) – et ils augmentent d’environ 30% par an.

Dans un pays où l’investissement est devenu synonyme de spéculation boursière, cela a suscité une vague d’optimisme au sein d’une partie de la classe dirigeante, tout en masquant les failles majeures de l’économie.

L’investissement ne peut pas résoudre le problème de la surproduction, surtout lorsqu’il s’accompagne d’attaques contre les salaires réels. Si l’IA tenait ses promesses d’amélioration de la productivité, cela signifierait produire plus de biens (ou de services) avec moins de travailleurs. Dans les conditions actuelles, cela créerait davantage de chômage, et non l’inverse, ce qui entraînerait un cercle vicieux de licenciements.

Mais il n’est pas non plus certain que ces investissements massifs porteront leurs fruits. Les risques sont nombreux. Les fournisseurs de grands modèles de langage, comme Anthropic et OpenAI, ont du mal à générer des profits. Les propriétaires de centres de données gagnent beaucoup d’argent en vendant leur puissance de calcul – principalement à Anthropic et OpenAI. Ces mêmes propriétaires investissent également dans Anthropic et OpenAI, ce qui permet à ces compagnies de payer leurs factures même lorsqu’elles sont déficitaires. Enfin, les fabricants de matériel informatique – comme NVIDIA, Broadcom, SK Hynix, Samsung, etc. – engrangent des profits faramineux tout en investissant à leur tour dans leurs clients et dans les clients de leurs clients.

Tout cela ressemble beaucoup à un château de cartes. Lorsqu’il commencera à s’effondrer, les répercussions se feront sentir aux États-Unis et en Asie de l’Est.

Une crise se prépare

La situation économique est au bord du gouffre, confrontée à trois sérieuses menaces.

Il y a l’inflation, alimentée par un certain nombre de facteurs, notamment l’aggravation des conflits impérialistes.

Il y a la dette et les déficits publics, qui s’aggravent également. L’économie mondiale dépend entièrement du financement par le déficit public. Des coupes budgétaires, notamment aux États-Unis, auraient des conséquences désastreuses. Mais avec la hausse des taux d’intérêt, les gouvernements n’auront bientôt plus le choix.

Enfin, il y a le boom de l’IA, qui a soutenu une grande partie de l’économie mondiale, mais qui est une bombe à retardement à plusieurs égards.

Nous ne pouvons pas savoir à l’avance lequel de ces facteurs déclenchera un krach ni quand il le fera. Mais lorsqu’il se produira, il accélérera l’effondrement de l’ancien ordre économique. Les licenciements, les grèves, les guerres et les conflits qui en résulteront constitueront un terreau fertile pour la lutte des classes.