
Depuis plusieurs mois, les médias et les politiciens occidentaux prétendaient que le cours de la guerre en Ukraine était en train de basculer, et que l’Ukraine était en train de gagner. Cette fable s’est désormais effondrée.
Au début de l’année, il semblait que les drones réussissaient à ralentir l’avancée des Russes. Cependant, ce ralentissement n’était que temporaire. Les lignes russes progressent de nouveau, et des centres urbains majeurs comme Zaporijjia sont dans leur viseur.
Les tentatives de semer le chaos économique en Russie en utilisant des drones pour frapper des « cibles faciles » ont également échoué, ne faisant que renforcer le soutien pour la guerre à l’intérieur de la Russie. En contrepartie, les coûts de cette attaque ont été complètement disproportionnés pour l’Ukraine. Les attaques de l’Ukraine sur la flotte russe de la mer Noire ont fourni un prétexte au blocus complet des Russes sur l’Ukraine à travers la mer Noire. Les drones russes déferlent aussi sur des régions de l’Ukraine bien éloignées du front. Souffrant en plus de lourds bombardements quotidiens sur ses infrastructures énergétiques, industrielles et de transports, l’économie de l’Ukraine est de plus en plus proche de l’effondrement.
Il n’est pas suffisant d’attribuer la responsabilité de cette situation à la Russie. Les gouvernements occidentaux, ces soi-disant « amis de l’Ukraine », ont encouragé, approvisionné et appuyé l’offensive de drones, sachant pourtant très bien qu’il s’agissait d’une manœuvre très peu logique du point de vue militaire et que l’Ukraine en payerait un prix élevé en représailles.
Pourquoi? Dans les mots du général belge Frederik Vansina :
« À partir de 2030, l’Europe entrera dans une période difficile. D’ici là, nous espérons que la guerre en Ukraine sera terminée. La Russie disposera toujours d’une armée d’entre 650 000 et 700 000 soldats expérimentés. Par conséquent, d’ici 2030, nous devons être en mesure de dire à Vladimir Poutine que, même sans les Américains, il ne gagnera pas une guerre contre l’Europe. Il nous reste encore quelques années devant nous, grâce au courage et au sang des Ukrainiens qui nous font gagner du temps. Voilà pourquoi nous les appuyons aussi résolument. »
La guerre de drones était un pur spectacle, un prétexte politique pour obtenir davantage d’aide militaire avec laquelle permettre aux impérialistes européens de « gagner du temps ». Sa raison d’être consistait à permettre aux impérialistes européens de se réarmer et de défendre plus efficacement leurs intérêts impérialistes, préparant ainsi le terrain pour de nouvelles guerres. Ce spectacle, bien sûr, servait aussi à duper Trump en lui faisant avaler l’idée que cette guerre peut être gagnée. Il s’agissait encore une fois d’amadouer les Américains pour qu’ils y investissent pleinement – et, plus généralement, se prêtent à la défense des intérêts impérialistes européens. Et ces impérialistes européens remercient le cadavre de la nation ukrainienne de s’être laissé sacrifier afin de les laisser« gagner du temps ».
La scission Fedorov-Zelensky
Pendant ce temps, le régime de Zelensky fait face à une véritable crise
Avec son coût mensuel d’un milliard de dollars, l’offensive de drones n’était pas viable. Cette dépense folle a provoqué un conflit entre l’architecte du plan drone, le ministre de la Défense Fedorov, et des esprits plus lucides au sein de l’armée, représentés par le commandant en chef du pays, le général Syrsky.
Inévitablement, Zelensky a été forcé d’appuyer l’armée. Le 15 juillet, il a renvoyé Fedorov. Cependant, le général Syrsky est haï pour ses tactiques de boucher, lui qui envoie au front une foule de conscrits mal entraînés pour servir de chair à canon. Fedorov n’a pas non plus quitté son poste tranquillement.
Des manifestations pro-Fedorov ont éclaté à Kiev et dans l’ouest de l’Ukraine. Révélant ainsi la faiblesse de sa position, Zelensky a plié devant les manifestations. Moins d’une semaine après le renvoi de Fedorov, Zelensky a renvoyé Syrsky et l’a remplacé par le général Drapaty au poste de commandant en chef. Mais Fedorov a refusé de reprendre son poste.
La situation n’a fait que s’intensifier depuis. Le 19 août, Fedorov a ouvertement appelé à la tenue de nouvelles élections. Zelensky a depuis longtemps mis de côté la question des élections en temps de guerre, et Fedorov est le premier officiel haut placé à briser les rangs. De ce fait, il conteste en substance la légitimité démocratique de Zelensky.
Le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) a ensuite dévoilé des enregistrements audio de la principale conseillère de Zelensky, Iryna Mudra, dans lesquels on l’entend dire : « Il dit que combattre la corruption est une mauvaise approche. […] [La corruption] doit être systématisée et contrôlée. » De toute évidence, elle parle de Zelensky.
Ne nous berçons toutefois pas d’illusions. Tant Fedorov que le NABU représentent et sont influencés par des cliques d’oligarques qui rivalisent avec Zelensky pour s’arroger encore davantage de pouvoir et de richesses.
Pour sa part, en mettant de côté l’option des élections, Zelensky n’a laissé à ses ennemis qu’une seule option pour le déloger : un coup d’État. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre ses arrangements avec l’extrême droite et certains éléments néonazis – il cherche à renforcer sa position. Les néonazis d’Azov émergent en ce moment comme des éléments influents dans la situation. La question est la suivante : Zelensky les utilise-t-il, ou sont-ils en train de l’utiliser?
Lassitude envers la guerre
Le soutien envers Fedorov, tout comme son insistance sur l’idée que l’Ukraine peut gagner la guerre en recourant à des drones plutôt qu’en sacrifiant d’autres vies, souligne la montée d’un sentiment de lassitude envers la guerre en Ukraine – et ce, y compris au sein de sa base de soutiens majoritairement pro-européens et de classe moyenne.
Mais les classes moyennes ne sont pas les couches qui souffrent le plus de cette guerre. Comme l’a rapporté un article de The Nation paru le 18 août, deux à six millions d’hommes se font traquer comme du gibier par des officiers de conscription. Alors que les riches peuvent verser des pots-de-vin pour se soustraire au service militaire, des hommes de la classe ouvrière sont pourchassés, arrachés violemment à leurs familles et même torturés à mort.
Parmi ces couches de la société ukrainienne, la haine bouillonne. Ce sentiment se reflète dans les conflits de plus en plus nombreux entre les officiers de recrutement et les gens ordinaires. L’année dernière, il y a eu plus de 600 confrontations physiques, certaines se transformant en de véritables émeutes impliquant des dizaines et même des centaines de personnes, comme on a pu le voir à Lviv et Ternopil.
Un soldat conscrit, cité dans le journal ukrainien Strana, dresse un portrait saisissant du sentiment qui se développe :
« La plupart de mes camarades et moi, mobilisés – et c’est bien peu dire – pas tout à fait volontairement, on se fout complètement de tout ce tapage à propos de qui dirigera le ministère de la Défense et les Forces armées de l’Ukraine. Tout comme avec Syrsky, ils nous font mariner et pourrir dans les mêmes positions depuis des mois; on tient la défense de ruines inutiles dans un terrible trou à rats, inutiles à tous sauf notre commandant de régiment. Au lieu de la nourriture normale, on mange des rations sèches pendant des semaines. Il y a aussi des problèmes avec l’eau : parfois, on doit boire à même des flaques. Ils envoient au combat tous ceux qui en sont capables – peu importe si le soldat fait 38 degrés de fièvre. Et il n’y a personne du commandement avec nous dans ces positions. Les commandants de la compagnie et tout le reste de leur hiérarchie dirigent à distance, depuis les deuxièmes ou troisièmes lignes, confortablement assis. En général, l’attitude envers les soldats est indigne. Nous étions de la chair à canon, et nous le resterons – tant pour Syrsky que pour Drapaty. »
Quelle est la prochaine étape?
La guerre est la plus complexe de toutes les équations. Mais la récurrence des crises en Ukraine montre que les crises économiques, sociales, militaires et politiques s’accompagnent les unes des autres et s’exacerbent mutuellement. Cette guerre dure depuis longtemps déjà. Cela n’a pas pour autant modifié le fait que c’est la Russie qui, dans ce conflit, gagne inexorablement. Mais quand l’effondrement surviendra – et il ne manquera pas d’arriver –, il se produira sans doute très rapidement.
Alors, en raison des efforts de l’Occident pour poursuivre la guerre, l’Ukraine en sortira meurtrie : son industrie, son agriculture, ses transports et son secteur énergétique pulvérisés, et une part importante de son territoire absorbée par la Russie.
Peu importe ce à quoi ressemblera le peu qui restera de l’Ukraine, ce sera un fouillis accablé de problèmes – ni membre de l’UE, ni membre de l’OTAN. L’État sera en faillite et criblé de dettes. Un noyau dur de néonazis parcourra le pays et infestera l’armée.
Depuis le démantèlement de l’URSS, l’Ukraine a été dominée par une oligarchie pourrie et corrompue de capitalistes qui n’ont cessé de dépouiller le peuple. L’Ukraine a été un terrain de jeu pour l’impérialisme occidental, un échiquier où l’Occident a affronté la Russie. Depuis le coup d’État de Maïdan en 2014, l’Ukraine n’est pas grand-chose de plus qu’un fief de l’Occident.
L’oligarchie capitaliste ukrainienne et l’Occident, ces forces qui assujettissent l’Ukraine depuis la soi-disant « indépendance », ont détruit le pays. Il ne peut y avoir ni indépendance ni avenir pour l’Ukraine sous le capitalisme.