Ukraine : guerre, diplomatie et corruption impérialistes

La guerre en Ukraine s’enfonce dans une impasse sanglante, aggravée par la corruption du régime Zelensky et l’effondrement du moral des troupes. Pendant que la population paie le prix, les puissances impérialistes manipulent le conflit pour servir leurs propres intérêts.
  • Jules Legendre (Parti communiste révolutionnaire en France)
  • ven. 28 nov. 2025
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Vendredi 21 novembre, la Maison blanche dévoilait un « plan en 28 points » pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Ce projet reprenait plusieurs conditions posées par la Russie. Les dirigeants européens et ukrainiens ont protesté et négocié pendant deux jours avec les Américains pour produire une nouvelle mouture, réduite à 19 points et alignée maintenant sur les conditions des Européens. A aucun moment, les Russes n’ont été associés à ces négociations entre Zelensky, Trump et les dirigeants européens.

Cette nouvelle péripétie diplomatique n’aura sans aucun doute aucun impact décisif sur la fin de la guerre, qui sera déterminée avant tout par la situation sur le terrain. Or, celle-ci est très différente de ce qu’en rapporte la presse française, qui répète uniquement ce que disent l’Etat-major ukrainien et les think tank proches de l’OTAN.

Une guerre d’attrition

Le 24 novembre, Radio France publiait un reportage « auprès des artilleurs ukrainiens à Pokrovsk »1. Il affirmait que « la bataille pour le contrôle de la ville stratégique de Pokrovsk fait toujours rage [et] que la ville est prise en tenaille par les forces russes ». Le lendemain, La Dépèche écrivait que « les forces armées ukrainiennes défendent coûte que coûte la ville de Prokrovsk » pour éviter qu’elle « se retrouve encerclée […]. Les forces ukrainiennes mènent désormais des opérations de « recherche et de destruction » pour tenter de déloger les soldats russes du centre de Pokrovsk. »

D’après tous les analystes sérieux, qui s’appuient sur des vidéos et des photos géolocalisées avec précision, les derniers bâtiments de Pokrovsk sont passés sous le contrôle des forces russes le 22 novembre. Lorsque ces deux articles ont été publiés, cela faisait plusieurs semaines que plus aucun soldat ukrainien n’avait pu mettre le pied dans le centre de la ville. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la presse « libre » et « démocratique » de la bourgeoisie française ne s’est jamais préoccupée de la vérité : elle défend uniquement les intérêts impérialistes de ses maîtres. Plus la guerre va mal pour les Ukrainiens, plus ses éditorialistes semblent basculer dans une réalité parallèle.

La chute de Pokrovsk après des mois de combat n’est qu’un des revers subis par les troupes ukrainiennes ces dernières semaines. Malgré la conscription forcée, l’armée ukrainienne manque de troupes. En jetant ses dernières unités solides d’un point chaud à l’autre, elle arrive parfois à enrayer une percée russe – comme ce fut le cas en septembre au nord de Pokrovsk – mais elle dégarnit ainsi dangereusement d’autres portions du front.

Cette situation n’est pas nouvelle mais elle s’est aggravée ces derniers mois. En août dernier, nous écrivions : « De prétendus “experts militaires” affirment notamment qu’au rythme où les Russes ont progressé, depuis 2023, il leur faudrait de nombreuses années pour occuper tout le Donbass. Cette “expertise” néglige complètement le fait que la guerre en Ukraine est une guerre d’attrition : l’objectif des Russes n’est pas de conquérir le maximum de territoire, mais de détruire les forces ukrainiennes, pour pouvoir ensuite avancer de plus en plus rapidement lorsqu’elles seront suffisamment affaiblies. »

C’est ce qui se produit aujourd’hui dans plusieurs secteurs du front. Les troupes russes viennent de prendre le contrôle de la ville de Vovchansk, dans le nord-est du pays. Dans le sud du Donbass, les Russes n’ont pas cessé d’avancer depuis qu’ils ont franchi la rivière Iantchoul fin septembre. Leurs troupes d’assaut commencent à investir la ville de Houliaïpole après avoir occupé plus de 400 kilomètres carrés de terrain en quelques semaines.

Les désertions sont devenues une question existentielle pour l’armée ukrainienne. Début novembre, un rapport du procureur général de l’Ukraine soulignait que sur les 310 000 enquêtes criminelles ouvertes contre des soldats pour « absence non autorisée » depuis le début de la guerre, 162 500 (soit plus de la moitié) l’avaient été entre janvier et octobre de cette année. De son côté, le journaliste et ancien député ukrainien (aujourd’hui soldat) Ihor Lutsenko affirmait récemment : « toutes les deux minutes, quelqu’un fuit l’armée ». Si la guerre continue, c’est tout l’équilibre de l’armée ukrainienne qui finira par s’effondrer.

Pourtant, le gouvernement ukrainien s’acharne à continuer la guerre. Il sacrifie des milliers de soldats dans des opérations sans espoir menées uniquement pour la propagande. Début novembre, l’Etat-major ukrainien a publié une vidéo, diffusée ensuite par de nombreux médias occidentaux, qui montrait le débarquement en hélicoptères de membres des forces spéciales ukrainiennes derrière les lignes russes. Les journaux occidentaux n’ont pas partagé la vidéo glaçante publiée peu après par une unité de l’armée russe: elle montrait ces mêmes soldats ukrainiens se faire tous tuer, presque immédiatement après leur descente d’hélicoptère.

Corruption massive

Le président Volodymyr Zelensky est de plus en plus impopulaire. Il ne se maintient au pouvoir que parce que la guerre lui sert de prétexte pour repousser les élections, alors que son mandat présidentiel s’achevait officiellement le 20 mai 2024. Il n’a donc aucun intérêt à négocier pour mettre fin à la boucherie. Mais les oligarques et les bureaucrates du régime ont aussi d’autres motivations pour continuer la guerre.

Le 10 novembre, le Bureau anti-corruption a perquisitionné plusieurs maisons appartenant à Timour Mindich, un vieil associé de Zelensky. Les enquêteurs ont aussi rendu publics des enregistrements dévoilant l’existence d’un énorme réseau de corruption. Celui-ci impliquerait notamment Mindich lui-même mais aussi l’ancien vice-premier ministre Oleksiy Chernyshov, la ministre de l’énergie Svitlana Hryntchouk, ainsi que le ministre de la justice Herman Halouchtchenko. Tous sont des proches de Zelensky.

Ils sont accusés d’avoir extorqué des commissions illégales de 10 à 15 % sur tous les contrats signés par Energoatom, y compris ceux qui étaient destinés à défendre les infrastructures électriques contre les bombardements russes. Ces officiels corrompus auraient détourné près de 100 millions de dollars. Alors que la Commission économique pour l’Europe estime que 51,6 % des Ukrainiens vivent dans des conditions de « profonde privation », Timour Mindich s’est offert des toilettes en or, dans un de ses appartements situé dans l’immeuble où habite son ami Zelensky.

Les enfants de tous ces oligarques et politiciens corrompus sont presque tous à l’abri à l’étranger, et chaque nouvelle fournée d’aide financière occidentale est l’occasion pour eux de nouveaux détournements. Comment s’étonner que le régime de Kyiv se refuse à mettre fin à une guerre si profitable ?

Le scandale causé par ces révélations a été d’autant plus grand que, cet été, Zelensky s’était brusquement attaqué aux deux principaux services ukrainiens de lutte contre la corruption. Son gouvernement avait fait adopter en urgence par le Parlement une loi qui privait ces services de toute indépendance. Cela avait même provoqué des manifestations à Kyiv. Sous pression, Zelensky avait finalement dû reculer. Au vu de ce qui a suivi, il est difficile de ne pas conclure que ces manœuvres parlementaires visaient à protéger Mindich et ses complices.

Le scandale s’est encore rapproché de Zelensky lorsque son chef de cabinet, Andriy Yermak, a été désigné par plusieurs députés et journalistes comme l’individu surnommé « Ali Baba » dans les enregistrements dévoilés par le bureau anticorruption. Mais Zelensky le défend mordicus et l’a même emmené avec lui pour rencontrer Emmanuel Macron en France fin novembre. Cette fidélité s’explique facilement. Ancien producteur de cinéma lorsque Zelensky était acteur, Yermak est un partenaire commercial et politique du président ukrainien depuis 2011. S’il est mouillé dans le scandale, Zelensky ne pouvait pas l’ignorer.

Intérêts impérialistes

Comme nous l’avons expliqué plusieurs fois, le gouvernement américain de Donald Trump voudrait mettre fin à la guerre en Ukraine. Le président américain veut concentrer les forces de l’impérialisme américain contre son principal rival, la Chine, dans le Pacifique et en Amérique du Sud. Cela implique de mettre fin à la guerre en Ukraine, qui a vidé les arsenaux occidentaux et retient en Europe de nombreux soldats américains, envoyés là pour « rassurer » les alliés de l’OTAN mais que Trump voudrait utiliser ailleurs – par exemple au Venezuela. Le Pentagone a ainsi rapatrié aux Etats-Unis une brigade entière, comptant « entre 3 000 et 5 000 » hommes, déployée jusque-là en Roumanie.

Mais chaque pas dans cette direction de la part de Trump se heurte à la résistance de Zelensky, mais aussi des impérialistes européens. Les dirigeants européens se sont appuyés pendant des décennies sur les Américains pour contenir la Russie en Europe de l’Est. Les impérialistes français pouvaient par exemple concentrer leurs forces en Afrique sans craindre que les Russes ne viennent fragiliser leur influence au sein de l’Union européenne. Si les Américains quittent l’Europe, Paris ne pourra pas à la fois défendre son « pré carré » impérialiste en Afrique face à la concurrence chinoise et repousser l’influence russe en Europe centrale et orientale.

Les Européens veulent donc à tout prix empêcher les Américains de se retirer du continent et gagner du temps pour renforcer leur appareil militaire, qu’ils financent en imposant des politiques d’austérité drastiques. Ils sabotent donc tous les plans de paix, même si cela signifie que des centaines d’Ukrainiens doivent mourir dans une guerre déjà perdue.

Leur sabotage des négociations de paix est facilité par l’affaiblissement de Donald Trump. Le président américain est de plus en plus impopulaire du fait de l’inflation et du ralentissement de l’économie américaine, mais aussi du scandale causé par sa proximité passée avec le proxénète pédophile Jeffrey Epstein. Tout cela le rend d’autant plus dépendant de l’establishment du parti démocrate et du parti républicain, qui ne veut pas mettre fin à sa guerre par procuration contre la Russie.

De son côté, Vladimir Poutine n’a aucun intérêt à accepter les soi-disant « conditions » posées par les Européens. Ses troupes sont en train de gagner la guerre. Ce n’est qu’une question de temps avant que l’armée ukrainienne ne s’effondre totalement. Il pourra donc obtenir par la guerre tout ce que les Européens et les Américains refusent de lui céder par la négociation.

Dès le début de cette guerre, nous avons expliqué qu’aucun des camps en lutte ne défend les intérêts des travailleurs ukrainiens, russes ou européens. C’est une guerre par procuration entre les impérialistes occidentaux et leur rival, l’impérialisme russe. Après avoir utilisé le peuple ukrainien comme chair à canon, les impérialistes européens s’acharnent aujourd’hui à prolonger la boucherie.

  1. Signalons en passant que l’unité à laquelle les journalistes de Radio France rendent visite est membre du « Premier corps Azov », directement lié au mouvement néo-nazi du même nom. Ce fait gênant n’est mentionné nulle part dans ce reportage de pure propagande. ↩︎