
Les grandes œuvres de fiction littéraire sont des mensonges qui disent la vérité. Elles présentent une fenêtre sur la vie qui a cours dans une société donnée, plus intime et vivante que ce que peuvent écrire les meilleurs historiens. Ce faisant, elles offrent un aperçu de l’histoire et de la nature de la société qui les a produites, peu importe le commentaire moral voulu par leurs auteurs. En fait, le commentaire moral lui-même peut en dire long sur la société en question.
La tragédie Anna Karénine, de Léon Tolstoï, procure à ce constat un exemple des plus saisissants, tout en constituant une fantastique lecture d’accompagnement à l’Histoire de la révolution russe de Trotsky. Le réalisme psychologique de Tolstoï donne à voir un tableau vivant des années 1870 en Russie ainsi que de ceux qui trônaient alors au sommet de la société russe. L’auteur y décrit d’une main de maître les fins changements émotionnels, les contradictions dans la pensée et les motivations semi-conscientes de ses personnages. Il y parvient d’ailleurs si bien qu’il donne aux lecteurs l’impression de lire ce à quoi nous ne sommes pas censés avoir accès. Mais ce qui fait de ce livre une œuvre si remarquable réside dans le fait que Tolstoï n’y raconte pas seulement l’histoire de certains individus, mais y dévoile en fait la psyché de toute une classe. Lorsque Trotsky écrit dans son Histoire de la révolution russe à propos de la décomposition de la classe dirigeante et de son incapacité à faire avancer la société, c’est comme s’il parlait de gens que l’on a déjà rencontrés – parce qu’on y a été exposé à travers Tolstoï.
La première phrase du livre est aujourd’hui célèbre : « Les familles heureuses se ressemblent toutes; chaque famille malheureuse l’est à sa façon. » Les histoires de nombreuses familles de l’aristocratie russe, tissées ensemble, succèdent à cette introduction explosive, montrant la débauche, le scandale, la misogynie et le narcissisme que les conditions de la Russie tsariste ont engendré au sein de la classe dirigeante. Anne Karénine elle-même n’est pas le personnage principal. Elle est simplement l’emblème de la vraie nature de la société russe sous le tsarisme. Les commérages de salon, la société la plus « cultivée » qu’on puisse trouver en Russie, montrent l’hypocrisie et la vacuité de ceux qui y participent : « Ils parlaient d’Anna comme de quelque chose qui les intéressait, mais ne les préoccupait pas. »
Le personnage principal est Lévine, un aristocrate rural de plus en plus inquiet devant les conditions de vie en Russie après l’émancipation des serfs. À travers Lévine, alter ego de Tolstoï, les lecteurs explorent le principal problème philosophique du roman : la recherche d’une vie éthique et pleine de sens. L’abolition du servage en 1861 n’avait pas résolu les contradictions dans la société russe, mais les avait plutôt intensifiées, les serfs n’étant libérés que pour tomber aussitôt dans une pauvreté abjecte. La soif de clarté morale de Lévine reflète la véritable désorientation d’une classe prise entre un ordre féodal en déclin et un capitalisme émergent qu’elle ne peut ni pleinement embrasser, ni surmonter. Sa conclusion philosophique aboutit par conséquent à une sorte de repli anarcho-pacifiste : utopique, hautement religieux et abstrait.
Toutefois, les mauvaises conclusions de Tolstoï révèlent en fait la vérité des conditions à propos desquelles il écrivait. Elles révèlent, par leur caractère déformé, les véritables contradictions de la société russe et l’incapacité de la classe dirigeante à les résoudre. Lévine ne fait pas qu’exprimer les conclusions philosophiques personnelles de Tolstoï : en réalité, il expose les limites historiques de toute une classe – limites qui, des décennies plus tard, seraient surmontées par une révolution ouvrière.
Lénine lui-même écrivait en ce sens, en 1910 :
« L’accusation de Tolstoï contre les classes dirigeantes était exprimée avec une immense puissance et une immense sincérité. Avec une clarté absolue, il a mis à nu la fausseté inhérente de toutes les institutions grâce auxquelles la société moderne est maintenue : l’Église, les tribunaux, le militarisme, le mariage « légitime », la science bourgeoise. Mais sa doctrine s’est révélée être en contradiction complète avec la vie, le travail et les luttes du fossoyeur du système social moderne, le prolétariat. À qui appartenait donc le point de vue reflété dans les enseignements de Léon Tolstoï? Par sa bouche parlaient les masses innombrables du peuple russe qui détestent les maîtres de la vie moderne, mais n’ont pas encore avancé vers une lutte intelligente, cohérente, approfondie et implacable contre ces derniers. »
Combiner la lecture du chef-d’œuvre de fiction de Tolstoï à celle du chef-d’œuvre historique de Trotsky constitue un moyen idéal de pleinement comprendre la nécessité de la révolution comme culmination de contradictions sociales qui bouillonnent depuis trop longtemps. Vous verrez comme nombre de personnages, de tendances et d’attitudes visibles dans Anna Karénine apparaissent sous des noms et des formes différents dans l’Histoire de la révolution russe de Trotsky. Mais ce que permet plus que tout leur lecture conjointe, cependant, c’est de constater l’incroyable perspicacité des deux écrivains. Dans la mesure où Trotsky prouve Tolstoï, Tolstoï prouve Trotsky.