
Avi Lewis, favori dans la course à la direction fédérale du NPD, a mis de l’avant un plan qui viserait à « garantir une connectivité universelle, abordable et à haut débit, y compris dans les communautés rurales, éloignées et autochtones ».
Cette promesse lui permettra assurément de gagner du terrain dans la course à la direction. Les Canadiens paient certains des forfaits de téléphonie les plus chers au monde. Un examen mené en 2021 par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) indiquait que les études rapportaient « systématiquement des prix de détail plus élevés au Canada ». Une étude réalisée en 2022 par une firme privée a conclu que les forfaits sans fil au Canada figurent parmi les plus chers au monde. Selon cette étude, le coût par gigaoctet au Canada est 25 fois plus élevé qu’en Irlande ou en France, et sept fois plus élevé qu’en Australie.
Lewis dénonce à juste titre le gonflement des prix pratiqué par les monopoles des « Big Three » (Bell, Rogers et Telus), et affirme qu’il est « temps de reprendre le pouvoir aux cartels corporatifs qui fixent les prix ».
Le plan de Lewis consiste à créer un « réseau de fournisseurs publics de télécommunications » afin d’offrir aux Canadiens une « option publique » semblable à SaskTel, en Saskatchewan. Toutefois, ce qu’il entend exactement par là n’est pas clair. En septembre dernier, lorsque le journaliste de la CBC David Cochrane a insinué que Lewis plaidait en faveur de la nationalisation des télécommunications, celui-ci s’est empressé de répliquer : « Je n’ai pas dit nationalisation! ». Il proposait uniquement des « options publiques », a-t-il clarifié. Or, sans nationaliser les géants des télécommunications, à quoi ce plan pourrait-il concrètement ressembler?
Le modèle de SaskTel repose sur des infrastructures publiques (câbles et lignes téléphoniques, tours cellulaires, etc.) qui sont gérées par une société publique. Dans le reste du pays, l’ensemble de ces infrastructures appartient aux trois grands opérateurs (auxquels s’ajoute Vidéotron au Québec). Sans nationalisation de ces infrastructures, les options se limitent soit à construire de nouvelles infrastructures redondantes, soit, à l’instar des plus petites entreprises de télécommunications, à payer des frais pour utiliser celles des monopoles.
Dans le premier cas, cela impliquerait des investissements de plusieurs milliards de dollars, l’installation de centaines de milliers de kilomètres de câbles à fibre optique et l’érection de dizaines de milliers de nouvelles tours cellulaires, le tout afin de recréer une infrastructure qui existe déjà.
Quant à l’option de payer pour utiliser les infrastructures privées déjà existantes, elle comporte également des risques considérables. Si une option publique, créée uniquement par voie réglementaire, tentait de remettre sérieusement en cause le contrôle du marché par les monopoles, ceux-ci riposteraient. En 2023, lorsque le CRTC a imposé des règles plus strictes aux trois géants, les obligeant à partager leurs infrastructures avec de plus petits exploitants, Bell a réagi en retranchant plus d’un milliard de dollars de ses investissements prévus. Malgré la réglementation, tant que les réseaux demeurent la propriété du secteur privé, les trois géants des télécommunications conservent l’avantage.
SaskTel elle-même en est la preuve, puisqu’elle subit la pression exercée par les monopoles. Les règles adoptées en 2023 l’obligent désormais, elle aussi, à partager ses lignes avec des « concurrents », c’est-à-dire à permettre aux géants des télécommunications d’utiliser son réseau public à des fins de profit privé. C’est en partie pour cette raison que les rendements de SaskTel sont en déclin : les trois géants profitent des réseaux publics, et leurs marges de profit élevées dans le reste du pays leur permettent d’absorber les redevances afin de proposer systématiquement des prix inférieurs et d’évincer SaskTel des marchés plus éloignés.
Tôt ou tard, SaskTel pourrait elle aussi se retrouver dans la ligne de mire des capitalistes. Des entreprises similaires en Colombie-Britannique, en Alberta et au Manitoba ont été privatisées dans les années 1990, à une époque où, tout comme aujourd’hui, la crise du capitalisme exigeait une austérité drastique.
Lewis affirme qu’une option publique permettrait non seulement d’offrir des prix plus bas, mais aussi de forcer les monopoles à réduire les leurs. Or, en réalité, une entreprise publique qui reverserait de l’argent à des entreprises privées serait non concurrentielle sur le marché, et finirait par être évincée.
Ainsi, avec des réseaux à la merci des monopoles et la nationalisation manifestement exclue, quelle autre « option publique » réaliste reste-t-il? En cherchant une solution « pragmatique », Lewis se retrouve coincé dans une impasse utopique.
L’aversion de Lewis à l’idée de la nationalisation des géants des télécommunications démontre que, derrière son langage radical, se cache le refus d’aller au-delà des limites de la propriété privée. Or, la seule façon de faire baisser les prix est de briser le pouvoir des monopoles en les expropriant.
Rogers, Bell et Telus ont déjà reçu des milliards de dollars en aide aux entreprises. Qu’en ont-ils fait? En 2024, après avoir économisé 40 millions de dollars grâce à des compressions gouvernementales dans la réglementation, Bell a licencié 4800 travailleurs. En 2021, ces trois entreprises ont utilisé les subventions salariales liées à la COVID-19 pour verser des dividendes à leurs actionnaires – Bell et Telus ont même augmenté ces versements – tout en congédiant des travailleurs. Leurs PDG figuraient parmi les mieux rémunérés au pays. Ces entreprises ne sont que des parasites.
Lewis a raison d’affirmer qu’il faut « reprendre le pouvoir aux cartels corporatifs qui fixent les prix ». Mais pour y parvenir, nous avons besoin d’un programme sérieux – d’un programme qui reconnaisse la nécessité d’éliminer ces sangsues de l’équation en expropriant ces trois grandes entreprises sans compensation. Seule une entreprise de télécommunications nationalisée et démocratiquement contrôlée peut fournir ces services essentiels tout en réduisant les coûts pour les travailleurs canadiens.
Un tel programme exige une rupture avec le capitalisme, et c’est précisément ce dont nous avons besoin. La seule véritable « option publique » est d’exproprier les parasites.