
Le 13 avril, Mark Carney a vu son souhait tant attendu se réaliser : un gouvernement libéral majoritaire.
Pour la plupart des gens, cette nouvelle a suscité une réaction similaire à celle que l’on ressent lorsqu’on se rend chez le dentiste : certains l’ont trouvée légèrement agaçante, d’autres inévitable, et presque personne ne l’a trouvée particulièrement intéressante.
L’ambiance était nettement différente dans les conseils d’administration des entreprises canadiennes.
Dans une entrevue avec le Globe & Mail, un PDG a déclaré que « chez mes pairs, la plupart sont heureux que nous ayons maintenant un gouvernement majoritaire ». Le président de l’Association canadienne des producteurs de pétrole abonde dans le même sens : « J’ai l’espoir qu’avec un gouvernement majoritaire les choses vont aller plus vite. »
En fait les élites canadiennes avaient hâte que les libéraux obtiennent leur majorité. La position minoritaire de Carney rendait plus difficile pour lui d’aller de l’avant avec le régime douloureux – austérité et coupes dans la réglementation environnementale, notamment – que demandent les capitalistes canadiens pour renforcer leur position sur le marché mondial et stimuler leurs profits.
Cet obstacle ayant maintenant été écarté du chemin, les élites se réjouissent.
Auparavant, le règne de partis à la botte des capitalistes était justifié par les apologistes du système en invoquant le « choix démocratique » de l’électorat.
Mais cet argument ne tient pas la route pour ce gouvernement. Pour la première fois dans l’histoire, un gouvernement majoritaire a été formé, non comme produit d’une élection, mais sous l’effet d’un marchandage et d’échange de faveur entre le gouvernement et des députés de l’opposition. La majorité de Carney n’a pas été élue, mais manigancée.
Les libéraux défendent leur majorité en disant que les défections font partie du fonctionnement normal de la démocratie canadienne. Certes.
Mais cela en dit long sur notre démocratie. Est-ce vraiment démocratique de voter pour un parti dans une élection, pour ensuite voir le député de ce parti changer de bord quand cela convient mieux aux intérêts de sa carrière politique?
Lénine disait que la démocratie parlementaire accorde le droit de décider pour un nombre d’années quels représentants de la classe dirigeante écraseront le peuple au parlement. Le parlement canadien n’est même pas capable d’offrir ce droit!
« Mais les électeurs choisissent leur député, et le député a le droit de changer d’opinion », nous disent les apologistes des libéraux.
Mais ont-ils réellement changé d’opinion? Il y a quelques semaines, la députée Marilyn Gladu, alors conservatrice, accusait les libéraux de « tyrannie » et de vouloir jeter les gens en prison pour avoir lu des vers de la Bible. Elle a depuis rejoint les libéraux.
La tyrannie n’est donc pas si mal après tout – tant qu’on y trouve son compte.
Les conservateurs et le NPD ont attaqué leurs députés renégats, les accusant d’avoir trahi leurs électeurs. Mais là encore, ils passent à côté de l’essentiel.
Si ces députés sont des vendus, comment se fait-il qu’ils fussent si faciles à acheter? S’ils n’ont pas de problème à adhérer au point de vue libéral, qu’est-ce que cela nous dit sur la distance réelle entre les conservateurs et néodémocrates, et les libéraux? D’ailleurs, selon certaines sources, jusqu’à 10 députés de plus seraient encore en discussion avec les libéraux pour faire défection.
Ce que personne ne veut dire, c’est que tout le parlement est rempli de députés qui ne se préoccupent de rien d’autre que d’eux-mêmes et de leurs copains, et qui partagent le même point de vue sur toutes les questions fondamentales. Voilà la démocratie parlementaire.
Pas étonnant alors que la classe dirigeante obtienne sa majorité.