Comment la GRC a espionné le mouvement pour les droits autochtones

Ce que la GRC craignait le plus n’était pas tant la « violence », mais plutôt l’élargissement et le renforcement du mouvement autochtone.
  • Elliott Frith
  • ven. 15 mai 2026
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Une enquête récente menée par des journalistes de Radio-Canada a mis au jour des milliers de dossiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) datant des années 1960 et 1970, révélant l’existence d’un vaste programme de surveillance et d’infiltration intitulé « Programme sur l’extrémisme autochtone ». Relevant du Service de sécurité de la GRC, ce programme visait à recueillir du « renseignement racial » (un terme emprunté au programme COINTELPRO du FBI) afin de prévenir la « violence » ou les « actes extrêmes » de la part des Autochtones.

En réalité, ce programme était une tentative de l’État pour saper la capacité des Autochtones à s’organiser pour obtenir des droits démocratiques et l’autodétermination – en employant des moyens à la fois ridicules et illégaux, généralement en même temps.

La répression des Autochtones par la GRC n’a rien de nouveau. Sans elle, le capitalisme canadien n’aurait jamais pu s’implanter. Cependant, le Programme sur l’extrémisme autochtone reflète un moment charnière où la lutte des Autochtones devenait plus consciente et organisée, alors que les révolutions anticoloniales secouaient le globe et que la Révolution (pas si) tranquille faisait rage au Québec. L’État cherchait à détruire le mouvement autochtone de l’intérieur, avant qu’il ne se transforme en une menace révolutionnaire.

Cette période a été déclenchée par le Livre blanc de 1969 de Pierre Elliott Trudeau, qui visait à supprimer les droits extrêmement limités garantis aux Autochtones en vertu de la Loi sur les Indiens, et à dégager Ottawa de toute responsabilité quant aux conditions de vie des communautés autochtones. À la même époque, les organismes de protection de la jeunesse retiraient des dizaines de milliers d’enfants autochtones à leurs familles dans le cadre de ce que l’on a appelé la « Rafle des années 60 ».

Cela a suscité une vague d’organisation politique et un désir d’établir une unité et une direction au sein du mouvement autochtone. Par exemple, le militant cri Harold Cardinal et l’Indian Association of Alberta ont publié le « Livre rouge » en guise de riposte à Trudeau, affirmant le droit à l’autodétermination, aux services publics et aux droits fonciers. Ce document a été officiellement adopté par plusieurs organisations autochtones à travers le pays. Bien que le Livre blanc ait été révoqué en 1970, l’État a continué de mener d’innombrables projets d’exploitation des ressources sur les terres autochtones, de rejeter les revendications territoriales et de violer les droits issus de traités – et les communautés autochtones ont continué de lutter.

C’est la crainte de voir ce mouvement faire la jonction avec l’American Indian Movement (AIM) qui a poussé la GRC à étendre son Programme sur l’extrémisme autochtone. L’AIM représentait l’aile la plus combative du mouvement autochtone aux États-Unis et avait réussi à rallier l’appui de l’opinion publique aux communautés autochtones, particulièrement après l’occupation de Wounded Knee en 1973. Cette même année, entre 150 et 200 jeunes autochtones ont occupé pendant 24 heures les bureaux du département des Affaires indiennes à Ottawa, s’inspirant d’une action similaire menée par l’AIM à Washington. Dans un rapport interne, la GRC concluait que le Service de sécurité n’était « pas préparé » et se trouvait « incapable de répondre » à la croissance du mouvement.

Ce rapport révèle la véritable nature du programme. Ce que la GRC craignait le plus n’était pas tant la « violence », mais plutôt l’élargissement et le renforcement du mouvement autochtone. En 1974, la GRC a contacté le FBI pour lui demander d’« alerter ses sources et de [lui] transmettre tout détail » concernant le développement de sections locales de l’AIM au Canada. Là où des sections étaient en voie de formation – en Colombie-Britannique et à Toronto –, le Service de sécurité a placé des informateurs au sein et autour de ces groupes.

Le Programme sur l’extrémisme autochtone s’est ensuite transformé en une vaste opération d’espionnage qui a surveillé des centaines d’Autochtones et au moins 30 groupes politiques. Bien que tous les groupes politiques autochtones aient été ciblés – qu’ils soient considérés comme « légitimes » ou non –, la GRC s’intéressait particulièrement à ceux qui ralliaient un appui plus large parmi les travailleurs non autochtones ou les organisations internationales, ainsi qu’à ceux qui employaient des tactiques plus combatives comme les occupations, les manifestations armées et les blocages.

Pour ces raisons, la GRC considérait la Nation dénée comme une menace particulière. Elle entretenait des liens avec l’AIM, et la GRC s’inquiétait également de ses « contacts étrangers subversifs », ainsi que de l’influence d’un groupe de « radicaux blancs » – des conseillers communistes embauchés par la direction de la Nation dénée. « Nous devons rester vigilants », écrivait le Service de sécurité, « advenant que des efforts soient déployés pour obtenir l’aide de gouvernements communistes ou de mouvements de libération d’orientation marxiste ».

Le Service de sécurité a rémunéré cinq informateurs différents pour infiltrer la Nation dénée, dont un espion salarié à temps plein. Malgré cela, l’enquête du Service de sécurité était souvent confuse et bâclée. Lorsque l’un des militants a découvert un micro caché dans un bureau, ils l’ont signalé. François Paulette, alors chef de la Première Nation de Smith’s Landing (aujourd’hui la Nation Tthebatthie Denesųłiné) et l’un des dirigeants de la Nation dénée à l’époque, a déclaré à Radio-Canada : « Nous l’avons apporté à la GRC et ils ont nié. Ils n’ont pas dit qu’il leur appartenait, ni que quelqu’un d’autre l’avait posé là. Ils ont tout simplement nié en bloc. »

La GRC s’est également introduite par effraction dans les bureaux de la Nation dénée pour voler des documents et intimider le groupe lors d’une enquête publique sur le développement d’un pipeline dans la vallée du Mackenzie. Lorsque le juge présidant l’enquête s’est montré sympathique à la cause des Dénés, la GRC y a vu une conspiration. Dans un rapport interne, un officier de la GRC se demandait si le juge était « un instrument consentant ou simplement naïf » et s’il existait « des moyens à notre disposition pour discréditer » les non-Autochtones qui manifestaient de la sympathie envers la Nation dénée.

Les dossiers regorgent de preuves de bévues, de racisme et de tactiques idiotes et intrusives, appliquées contre des dizaines de communautés et d’individus autochtones. La GRC a tenté d’utiliser d’autres techniques inspirées du COINTELPRO pour semer la division et la paranoïa chez les militants. Ces tentatives ont toutefois largement échoué, et n’ont abouti qu’au harcèlement insensé et à la répression criminelle d’Autochtones.

Cette paranoïa reflète l’anxiété de la classe dirigeante canadienne de l’époque. Le capitalisme canadien des années 1970 faisait face à une crise pétrolière mondiale ainsi qu’à la menace d’une crise constitutionnelle découlant de la lutte pour l’autodétermination Québécois et des Autochtones. Dans ce contexte, l’État a cherché à réprimer tout ce qui pouvait entraver les profits liés à l’énergie ou fragiliser davantage une confédération déjà chancelante.

En 1977, le gouvernement fédéral a mis sur pied la Commission McDonald – une enquête sur ce qu’il a qualifié d’« agissements répréhensibles » de la GRC, se concentrant particulièrement sur le harcèlement de la gauche québécoise et révélant un certain nombre de tactiques criminelles employées par le Service de sécurité. Bien que cela ait mené à la dissolution du Service de sécurité, ce ne fut pas la fin du Programme sur l’extrémisme autochtone, ni de la guerre menée par l’État canadien contre les Autochtones.

Avec la création du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) en 1984, le Programme sur l’extrémisme autochtone s’est trouvé un nouveau foyer. En collaboration avec la police montée, le SCRS a poursuivi le programme jusque dans les années 1990. Plus récemment, ils ont abandonné l’ancienne appellation, mais la surveillance systématique des groupes autochtones et les assauts militarisés contre les manifestations et les blocages se poursuivent. La campagne de plusieurs années contre les défenseurs du territoire Wet’suwet’en a d’ailleurs donné lieu à de violentes interventions armées ainsi qu’à une surveillance intrusive.

Tant que le capitalisme canadien existera, l’État demeurera méfiant à l’égard des peuples autochtones. Leurs terres et leurs droits constituent un obstacle aux profits des barons du pétrole et des banquiers – et l’État, en dernière analyse, n’est qu’un instrument entre les mains de ces derniers.Le capitalisme canadien étant désormais dans l’eau chaude, le gouvernement du premier ministre Mark Carney a clairement indiqué qu’il souhaitait accélérer les grands projets et qu’il était prêt à contourner la réglementation environnementale. Les libéraux ont également augmenté récemment le budget de la GRC. Il est évident que l’État canadien s’apprête à utiliser tous les moyens à sa disposition pour écraser ceux qui se dressent sur son chemin. Les peuples autochtones risquent de se retrouver une fois de plus dans la ligne de mire de l’État. Ce qu’il faut plus que jamais, c’est un mouvement uni et combatif de la classe ouvrière, des opprimés et des communautés autochtones pour renverser ce système pourri. Lorsqu’un tel mouvement émergera, aucun espionnage, aucune infiltration ni aucun harcèlement ne pourra l’arrêter.