Critique de film : Palestine 36

Mettre en lumière les crimes que l’impérialisme a infligés aux Palestiniens il y a près d’un siècle est essentiel pour comprendre les crimes qu’il leur inflige aujourd’hui, mais aussi pour saisir la volonté de résistance qui anime toujours les Palestiniens.
  • Matthew Puddister
  • jeu. 30 avr. 2026
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Le point de vue palestinien est beaucoup trop rare dans les médias, y compris au cinéma. En 1960, le film Exodus a mythifié la fondation de l’État d’Israël selon une perspective sioniste, appuyant la version israélienne des faits comme récit dominant en Occident. Palestine 36 s’impose comme un antidote nécessaire – un drame historique portant sur la grande révolte palestinienne de 1936-1939 contre le régime colonial britannique et son appui au sionisme. Le film place ainsi la perspective palestinienne au premier plan.

Écrit et réalisé par la cinéaste palestinienne Annemarie Jacir en plein génocide de son peuple par Israël, le film offre une expérience cinématographique bouleversante. Il suit plusieurs personnages au fil de la révolte, de la grève générale arabe de six mois jusqu’à l’insurrection et la lutte armée dans les campagnes. Yusuf Bassawi (Karim Daoud Anaya), habitant du village fictif d’Al-Basma, travaille à Jérusalem comme chauffeur et assistant pour Amir Atef (Dhaffer L’Abidine), un riche magnat de la presse palestinien, avant de se retrouver graduellement entraîné dans le soulèvement.

Khuloud (Yasmine Al Massri), journaliste formée à Oxford et épouse d’Amir, signe dans le journal de ce dernier des articles pro-arabes et antisionistes, souvent sous un pseudonyme masculin. Khalid (Saleh Bakri), débardeur et fermier, rejoint la révolte après avoir subi de nombreuses injustices personnelles, notamment des retenues sur son salaire. Afra (Wardi Eilabouni) est une adolescente qui tente de s’orienter au milieu de ces bouleversements avec l’aide de sa grand-mère Hanan (Hiam Abbass). Son ami Kareem (Ward Helou), cireur de chaussures, est le fils du père Boulos (Jalal Altawil), prêtre chrétien qui soutient ses voisins durant la révolte.

Les principaux antagonistes du film ne sont pas les Juifs de la Palestine mandataire, que l’on voit surtout construire des colonies au loin, mais plutôt les autorités britanniques qui ont pris le contrôle de la Palestine après l’effondrement de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. L’impérialisme britannique craignait que la montée de la conscience nationale arabe ne menace ses intérêts et a cyniquement soutenu le sionisme dans le cadre de sa stratégie consistant à diviser pour mieux régner. Que le projet sioniste nécessitât la dépossession des Palestiniens de leur patrie importait peu aux impérialistes, représentés dans Palestine 36 par le haut-commissaire Arthur Wauchope (Jeremy Irons).

Palestine 36 expose non seulement le cynisme des impérialistes britanniques, mais aussi celui de la bourgeoisie et des propriétaires terriens arabes qui ont donné un appui décisif au sionisme. Profitant de la hausse des prix, des propriétaires arabes non-résidents ont vendu des terres à des colons sionistes, entraînant l’expulsion de fermiers palestiniens. Le film met en lumière la fracture de classe parmi les Arabes. Yusuf assiste à une réunion d’hommes d’affaires et de propriétaires arabes qui acquiescent lorsque l’un d’eux demande : « Le sionisme est-il vraiment si mauvais pour nous? Pour les affaires? » Yusuf affirme que les fermiers palestiniens perdent des terres chaque jour, beaucoup étant évincés de leurs terres à mesure que les colons s’y installent. Un propriétaire réplique que « ce ne sont pas tous les villageois qui paient leurs dettes aux propriétaires », ce à quoi Yusuf répond que si les gens arrivent à peine à nourrir leurs familles, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils ne soient pas capables de rembourser leurs dettes.

Amir publie des chroniques sionistes dans son journal, justifiant ses actes devant une Khuloud enragée par son désir d’avancement personnel. « Honnêtement, si cela nous aide à nous tailler une place dans toute cette affaire […] Ils croient vraiment que j’ai une chance de devenir maire », dit-il. Pourtant, même Amir est sous le choc lorsque la Commission royale présidée par Lord Peel annonce son soutien à la partition de la Palestine. Les personnages écoutent dans un silence stupéfait les nouvelles radiophoniques à propos des recommandations du rapport Peel, suivies immédiatement d’une panne de courant causée par des militants palestiniens ayant saboté le réseau électrique pour protester contre les politiques britanniques.

Des scènes montrant des soldats britanniques exigeant des papiers d’identité, terrorisant des villages palestiniens, faisant sauter des maisons avec leurs occupants à l’intérieur et procédant à des exécutions sommaires rappellent des agissements que nous avons davantage l’habitude de voir de la part de nazis dans les films sur la Seconde Guerre mondiale. Palestine 36 nous rappelle que tous les impérialistes imposent leur domination par la violence brutale et des atrocités. Comme l’écrivait le marxiste britannique Ted Grant en 1940 :

Les nazis […] ne font qu’agir selon la vieille tradition impérialiste, de manière un peu plus ouverte, un peu plus brute. C’est avec des méthodes comme celles-là que l’Empire britannique s’est édifié et maintenu […] Tous les empires ont été bâtis de cette façon; ce qui les différencie ne tient qu’à la géographie et à la temporalité. Hitler a transposé sur le continent européen les méthodes employées par la Grande-Bretagne en Asie et en Afrique.

Le capitaine Orde Wingate (Robert Aramayo), un officier de l’armée britannique à la tête d’une campagne de contre-insurrection visant à écraser la révolte, est le parfait représentant de cette engeance de voyous sadiques à qui l’impérialisme donne le pouvoir d’asservir des populations autochtones. Chrétien ardemment sioniste, Wingate est un personnage historique ayant réellement existé, qui a organisé et dirigé des unités mixtes judéo-britanniques appelées les « Special Night Squads » (« escadrons de nuit spéciaux »). Ces derniers infligent des punitions collectives aux villages soupçonnés de soutenir les rebelles : ils brûlent les récoltes, détruisent des maisons et abattent des résidents de sang-froid. Wingate utilise même un jeune garçon palestinien comme bouclier humain en l’attachant à l’avant de son véhicule, une pratique alors courante au sein des forces britanniques.

Exposer les crimes infligés par l’impérialisme aux Palestiniens il y a près d’un siècle est essentiel pour comprendre ceux qu’il leur inflige aujourd’hui, mais aussi pour saisir la volonté inébranlable des Palestiniens de résister. Voir des membres de sa famille se faire tuer – une tragédie pour chaque individu touché – alimente un désir de vengeance parmi les générations suivantes. Aujourd’hui, tout comme dans les années 1930, la viabilité du projet sioniste serait impossible sans le soutien de puissances impérialistes étrangères qui se font les complices de ses crimes.

Les sionistes perçoivent comme une menace l’existence même d’un film comme Palestine 36 – sélectionné pour représenter la Palestine dans la catégorie du meilleur film international aux Oscars cette année –, car il humanise les Palestiniens en dépeignant leurs griefs. La police israélienne a interdit le film et a mené une descente lors d’une projection à Jérusalem-Est le 22 janvier, arrêtant et interrogeant le projectionniste.

Le 4 avril, la police de Toronto – qui a systématiquement cherché à intimider le mouvement de solidarité avec la Palestine, notamment en arrêtant des militants pacifistes – a perturbé une projection de Palestine 36 au cinéma TIFF Lightbox. Les policiers sont entrés au milieu de la représentation, présentée par le Festival du film palestinien de Toronto, et ont commencé à inspecter l’auditoire, prétendant auprès d’un organisateur du festival qu’ils effectuaient une « onde de quartier » pour s’assurer que le public était « en sécurité ». Les employés du TIFF ont déclaré ne pas avoir souvenir d’une autre occasion où la police serait entrée dans une salle de cinéma en cours de projection.

La guerre à Gaza a elle-même forcé l’interruption des principales prises de vue pendant la production, retardant la fin du tournage jusqu’à ce que l’équipe puisse retourner sur le terrain. Le tournage sur les lieux mêmes confère au film une authenticité qui capte la beauté de la Palestine, où se voient soulignées tant la tragédie de la dépossession de ses habitants que leur détermination à lutter pour leur terre. Jacir accentue davantage la vraisemblance de l’œuvre en y intégrant du début à la fin des images d’archives colorisées de la Palestine mandataire.

Si le scénario souffre parfois d’un excès de scènes d’exposition et que les personnages ressemblent souvent à des archétypes généraux, il s’agit d’un choix créatif pardonnable – souvent inévitable lorsqu’on tente de résumer des événements historiques complexes. Garder le développement des personnages au plus simple est un choix créatif cohérent lorsque l’on doit jongler avec un grand nombre de personnages, bien que le film semble ainsi parfois manquer d’une intrigue claire. Malgré tout, le résultat ravira les passionnés d’histoire par sa représentation d’événements cruciaux du XXe siècle, qui restent trop souvent occultés – un choix conscient des classes dirigeantes pour qui le sionisme demeure un instrument utile à l’impérialisme.Le film se conclut par des scènes de foules marchant et agitant des drapeaux palestiniens. Jacir laisse le dernier mot au poète et romancier palestinien Saleem al-Naffar, tué avec sa famille en 2023 lors d’une frappe de missile israélienne sur leur demeure à Gaza : « Notre rythme a toujours été meurs debout / Malgré les maudits avions et tout ce que rompt la vie, nous restons. / Même si les cieux écrasent notre terre, notre chant perdure. » La lutte pour la libération de la Palestine se poursuit, et elle ne peut être dissociée de la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme.


Palestine 36 est à l’affiche dans certaines salles jusqu’au début du mois de mai. Trouvez une séance près de chez vous.