
Vous pouvez tout voir est un film si étonnant que vous devriez sans doute le regarder avant de lire cette critique.
Il a mis mon cinéma en émoi. Dès que les lumières se sont rallumées, tout le monde s’est mis à en discuter et à l’analyser. Il était passé minuit, un lundi, et le public était pourtant complètement captivé.
En surface, Vous pouvez tout voir est un documentaire à propos d’Elizabeth Holmes, l’ancienne PDG de Theranos tombée en disgrâce et reconnue coupable de fraude. Et rien que pour cela, le film est déjà suffisamment scandaleux.
Trente-quatre jours avant qu’elle aille purger sa peine de prison, Holmes et son conjoint, Billy Evans, ont invité une équipe de documentaristes de la maison de production A24 à les visiter à leur domicile afin qu’ils puissent « tout voir ». Le film ne vise pas à refaire le récit des crimes de Holmes. Les réalisateurs Lance Oppenheim et Nathan Fielder (qui joue également un rôle de premier plan devant la caméra) prennent pour acquis que les spectateurs sont déjà familiers avec ceux-ci. Il s’agit plutôt d’une expérience déconcertante, qui vous plonge dans l’univers de deux personnes qui vivent de la tromperie. Et le fait que ces manipulateurs appartiennent à la classe dirigeante n’est pas un détail anodin.
Aussi bien Holmes – qui a déjà fait la couverture des magazines Forbes et Fortune en étant présentée comme la prochaine enfant prodige du monde de la tech – qu’Evans – riche héritier de grands hôteliers, qui a bien sûr fait fortune en toute indépendance – sont des représentants fascinants et détraqués de leur classe. Il est facile de les pathologiser en les disant narcissiques, contrôlants et délirants, comme l’ont fait bien des commentateurs. Mais au fond, ils sont surtout bourgeois. Bien sûr, Holmes a droit à l’empathie; bien sûr, elle « réfléchit différemment »; bien sûr, elle n’a rien fait de mal. Elle est spéciale. Et si vous ne la croyez pas, elle possède toutes les ressources – y compris sa capacité à courtiser les documentaristes – pour vous convaincre.
Le succès immédiat de ce documentaire de trois heures peut être attribué au moins en partie aux sentiments anti-milliardaires bouillonnants qu’il a su exploiter. Dans la bande-annonce (qui a fait l’objet de nombreux mèmes), Holmes a l’air étrange, avec ses yeux bizarrement grands ouverts. Tous ceux qui connaissent les sketches sophistiqués et l’humour grinçant et pince-sans-rire de Nathan Fielder se sont rendus au cinéma en s’attendant à ce qu’il la ridiculise.
Mais, après des semaines de vie commune avec Holmes, Fielder sent que son bon sens commence à vaciller. Sa perception est faussée : il sait que Holmes est une menteuse avérée, et il éprouve pourtant de l’empathie pour elle. Le film laisse entendre qu’elle serait véritablement naïve, une victime des hommes qui l’entourent, ou bien qu’elle prendrait tellement les choses au pied de la lettre qu’elle ne comprend pas ce qu’elle dit.
C’est alors que Vous pouvez tout voir se transforme en une surprenante exploration des récits, de la manipulation et de la vérité. Au fond, Holmes n’est pas le sujet du film, ou du moins pas le seul sujet. Il s’agit d’un documentaire sur les documentaires, et sur un homme qui peine à établir la vérité. Les couches de récits se superposent. Elles éclairent autant qu’elles brouillent les pistes.
À la fin, on apprend que Fielder lui-même a caché certaines informations – et qui sait quoi d’autre encore. On ne peut lui faire confiance. Nous n’avons pas tout vu.
Il ne s’agit toutefois pas d’une négation de la vérité dans une veine postmoderniste. Jamais Fielder ni Oppenheim ne laissent entendre que la vérité serait relative. Ils trompent les spectateurs, mais la majorité d’entre nous sommes déjà trompés en permanence par les médias, le gouvernement et la classe dirigeante dans son ensemble – la classe que représente Elizabeth Holmes.
La vérité existe. Elle est simplement difficile à voir. Nous devons la reconstituer nous-mêmes, en dépit de ceux qui cherchent à nous tromper.
La révélation de Fielder à la fin n’est pas un rebondissement astucieux utilisé pour le simple plaisir de l’effet de surprise. Elle nous invite plutôt à tout réexaminer et à réfléchir.
Et si j’en crois le public de mon cinéma, c’est exactement ce qui enthousiasme les gens.