
Sous l’impact de la crise du capitalisme et de ses ravages, une fraction croissante de la jeunesse et du salariat s’oriente vers les idées du communisme. Il ne s’agit encore que d’une petite minorité, mais elle ne cesse de grandir, en particulier dans la jeunesse.
[Publié à l’origine sur marxiste.org, site de la section française de l’ICR]
C’est la base objective des progrès de l’Internationale Communiste Révolutionnaire, dont le PCR est la section française. Mais nous ne sommes évidemment pas les seuls à en bénéficier. D’autres organisations « communistes » grandissent pour la même raison. Et c’est aussi ce qui explique le succès de la PaduTeam, une chaîne YouTube (entre autres) qui se réclame du marxisme, compte 90 000 abonnés et publie chaque semaine plusieurs vidéos que regardent des dizaines de milliers de personnes. Lors de nos activités publiques, nous croisons régulièrement des jeunes qui connaissent la PaduTeam, la suivent et nous demandent ce que nous en pensons. Tâchons de leur répondre de façon détaillée.
Marxisme ou opportunisme
Nous n’entrerons pas dans la question des divergences qui existent entre les trois animateurs de cette chaîne YouTube : Padu, Chris et Zoé. Eux-mêmes ne mettent pas l’accent sur ces divergences, qui semblent d’ailleurs anecdotiques au regard de leur « ligne » politique générale et commune.
Quelle est cette ligne? Commençons par ce qui constitue désormais le thème d’un très grand nombre de vidéos : le soutien de la PaduTeam à la France insoumise (FI) – non seulement face aux partis de droite et d’extrême droite, mais aussi face à l’aile droite du réformisme (PS, Verts, PCF, L’Après, etc.).
Cette position tranche avec le sectarisme de diverses organisations d’« extrême gauche » qui jettent la FI dans le même sac que les autres partis réformistes ou de droite. Là-dessus, nous sommes d’accord avec la PaduTeam. Le PCR soutient la FI face à tous les partis qui se tiennent sur sa droite. Cependant, comme le PCR est marxiste, et non réformiste, il s’agit d’un soutien critique : tout en soutenant la FI, nous soulignons les limites du programme réformiste de ce mouvement.
L’ensemble de nos critiques convergent vers une idée centrale : les dirigeants de la FI sèment des illusions sur la possibilité d’en finir avec la pauvreté, le chômage et les oppressions sans rompre avec le système capitaliste. Le programme officiel de la FI n’envisage pas une telle rupture : il prévoit de laisser l’écrasante majorité de l’économie entre les mains du secteur privé. C’est son défaut majeur. Les marxistes doivent souligner que l’essentiel de ce programme est inapplicable en l’état, car la mise en œuvre de ses réformes progressistes se heurterait immédiatement à la résistance et au sabotage de la grande bourgeoisie. Pour briser cette résistance et ce sabotage, il faudra exproprier la classe dirigeante. Voilà ce que les communistes doivent expliquer patiemment et systématiquement, faits et chiffres à l’appui, tout en avançant leur propre programme révolutionnaire.
À l’inverse, les membres de la PaduTeam négligent cette critique centrale du programme de la FI. De temps à autres, ils rappellent que la transformation socialiste de la société passera par l’expropriation de la grande bourgeoisie. Ici ou là, ils regrettent que le programme de la FI ne prévoie pas davantage de nationalisations. Mais ils n’en font pas l’axe central d’une critique systématique du programme de la FI. Chez eux, cette question passe au deuxième plan, car ils avancent la perspective suivante : une fois la FI au pouvoir, le pays entrera dans une phase de « socialisme réel » au cours de laquelle c’est le « rapport de forces » qui déterminera le rythme de la transformation des rapports de propriété. Dans une vidéo (sur Léon Trotsky) que nous commenterons plus loin, Chris parle même de « plusieurs années » de « socialisme réel » avant qu’un gouvernement de la FI ne marque une éventuelle rupture avec le système capitaliste. Dès lors, la PaduTeam considère comme « idéaliste » et « abstraite » une critique du programme de la FI qui insiste – comme nous le faisons – sur l’impérieuse nécessité d’exproprier la grande bourgeoisie.
Cette perspective avancée par la PaduTeam se veut « pragmatique », « matérialiste » et « concrète », mais en réalité elle est complètement abstraite. Dans le contexte actuel, celui d’une profonde crise du capitalisme français, un gouvernement de la FI sera très rapidement (et sans doute immédiatement) soumis à d’énormes pressions des bourgeoisies française et internationale : fuite des capitaux, grève des investissements, augmentation des taux d’intérêt sur la dette publique, campagne médiatique, etc. Telle est la perspective marxiste concrète. Dès lors, de deux choses l’une : soit le gouvernement de la FI passera à l’offensive en mobilisant le peuple et en expropriant la grande bourgeoisie, soit il sera contraint de reculer, puis de capituler totalement.
À ce propos, rappelons l’expérience du gouvernement d’Alexis Tsipras en Grèce, en 2015, élu sur un programme semblable à celui de la FI : il a capitulé en l’espace de six mois. Rappelons aussi l’expérience du gouvernement PS-PCF de 1981 : un an après sa victoire électorale, François Mitterrand annonçait une « pause » dans les réformes, puis le tournant de la rigueur. Dans les deux cas, la pression des bourgeoisies française et européennes était considérable.
Il est vrai que le caractère du programme électoral de la FI n’est pas le seul élément de l’équation. Il y a aussi le « rapport de forces » entre les classes. Face à l’offensive réactionnaire contre un gouvernement de la FI, il n’est pas exclu que des mobilisations massives de la classe ouvrière jettent la bourgeoisie sur la défensive et poussent le gouvernement à aller plus loin qu’il ne l’avait initialement prévu. C’est une possibilité qu’il ne faut pas écarter. Mais la tâche des marxistes n’est pas de s’endormir sur cette possibilité; c’est d’insister sur les carences fondamentales du programme actuel de la FI, programme qui est précisément un élément central du « rapport de forces », c’est-à-dire de l’état de préparation du mouvement ouvrier. Le « rapport de forces » général nous serait beaucoup plus favorable si le programme de la FI prévoyait de nationaliser les grands leviers de l’économie et de les placer sous le contrôle des travailleurs. Plus précisément, ce « rapport de forces » serait beaucoup plus favorable si la FI et la CGT, pour commencer, faisaient massivement campagne sur un tel programme. Voilà ce que les marxistes doivent dire et marteler, au lieu de se satisfaire de considérations abstraites sur les péripéties pluriannuelles d’un « socialisme réel » dirigé par Mélenchon.
En somme, la PaduTeam nous dit : les programmes, c’est bien gentil, mais l’essentiel est de soutenir la FI et de la porter au pouvoir – après quoi chacun prendra sa place dans le « rapport de forces ». Et donc, « tout doux » sur la critique du réformisme de la FI. Cette approche contribue à jeter des illusions sur la viabilité du programme de la FI. Autrement dit, d’un point de vue marxiste, la position de la PaduTeam sur la FI est opportuniste.
Ses animateurs consacrent un nombre considérable de vidéos à fustiger l’aile droite du réformisme : le PS, le PCF, les Verts, Ruffin, Autain, Garrido et compagnie. La PaduTeam a même lancé une campagne militante intitulée « Plus jamais PS! », et organise prochainement une réunion publique sur ce thème.
Il va sans dire que les marxistes doivent critiquer l’aile droite du réformisme. Mais enfin, parmi tous ceux qui suivent la PaduTeam, combien ont encore des illusions dans les « idées » de Faure, Roussel, Tondelier, Ruffin et consorts? Très peu. Par contre, beaucoup ont des illusions dans la FI. Dès lors, les marxistes doivent subordonner la critique de l’aile droite à celle de l’aile gauche du réformisme (la FI), et notamment à la critique de ses alliances contre-productives avec l’aile droite : Nupes, NFP, projet de fusion des listes au deuxième tour des municipales, etc. La PaduTeam néglige cette tâche centrale des marxistes, à laquelle elle substitue une longue série de vidéos fustigeant telle ou telle figure du PS, des Verts, du PCF, de L’Après, etc. Tout cela revient à enfoncer sans cesse les mêmes portes ouvertes, au détriment d’une critique sérieuse et marxiste des limites réformistes de la FI. Là encore, c’est opportuniste.
Sur cette pente glissante, les animateurs de la PaduTeam se laissent gagner par un enthousiasme toujours moins lucide, au point de se lancer dans des « prophéties » électorales élaborées à partir de graphiques et sondages interprétés à la six-quatre-deux. Ce qui donne des vidéos intitulées : « Chris dévoile comment Mélenchon va gagner en 2027 ».
Certes, il s’agit d’une chaîne YouTube, et nous savons bien que ce genre de titres vise à promouvoir les vidéos elles-mêmes. Reste que leur contenu ne s’écarte pas beaucoup de leurs titres tapageurs. Emportée par son opportunisme, la PaduTeam n’analyse pas sobrement et concrètement les faiblesses de la FI et l’impact négatif de ses erreurs successives (dont la Nupes et le NFP), qui minent son potentiel électoral et favorisent la progression du RN.
Qu’on nous comprenne bien : nous ne disons pas que la FI va perdre la prochaine élection présidentielle. Mais nous disons que : 1) à ce stade, il est impossible de « dévoiler » quoi que ce soit de très précis dans ce domaine; 2) les erreurs droitières de la FI, ces dernières années, ont favorisé le RN, mais aussi l’aile droite du réformisme; 3) si la FI ne vire pas à gauche, elle minera ses chances de victoire.
Une analyse marxiste ne peut pas aller beaucoup plus loin en matière de pronostics, à ce stade, car trop de facteurs contradictoires sont à l’œuvre – y compris à l’échelle internationale – qui peuvent faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre.
Éclectisme stalinien
Le prophétisme de la PaduTeam est à la fois un prolongement et une expression de son opportunisme à l’égard de la FI. Mais cet opportunisme lui-même découle d’autres erreurs plus profondes, qui relèvent de sa conception générale du communisme. Du point de vue de ses principes les plus fondamentaux – ou, disons, de ses références théoriques –, la PaduTeam est à la fois stalinienne (tendance maoïste) et très éclectique.
Avant d’entrer dans le détail, précisons que le stalinisme et l’éclectisme ont toujours fait bon ménage. Mieux encore : ils sont indissociables. Dans la mesure où le stalinisme est une grossière caricature du marxisme, il marque une rupture avec la cohérence interne des idées de Marx et de Lénine. Or l’éclectisme, c’est précisément cela : la dislocation de la puissante cohérence interne des idées marxistes, au profit d’une mélasse théorique à la surface de laquelle flottent quelques fragments épars de « marxisme ».
Chez les bureaucrates staliniens qui ont usurpé le pouvoir en URSS à partir du milieu des années 1920, cet éclectisme avait de très profondes racines matérielles. Staline et consorts avaient besoin d’un « marxisme » suffisamment incohérent, vague, disloqué, pour justifier les privilèges, le parasitisme et les zigzags de la bureaucratie soviétique. Comme l’écrivait Trotsky en 1928 : « pour la pratique stalinienne des zigzags sans principe, ce qui est « nécessaire et suffisant », c’est un mélange éclectique de fragments mal digérés de marxisme, de menchevisme et de populisme. » Trotsky ajoute que « ces gens crient d’autant plus fort à propos des préceptes de [Lénine] qu’ils les foulent aux pieds avec plus de cynisme dans la boue de l’éclectisme et de l’opportunisme. »
Même s’ils poussent de hauts cris « léninistes », à l’occasion, Padu, Chris et Zoé ne jouent pas dans la même cour que Staline, Molotov et Beria. Entre le cynisme criminel de ces derniers et la confusion des trois YouTubeurs, il y a tout un monde. Il n’empêche : la PaduTeam déroule un éclectisme dont l’origine historique est la contre-révolution bureaucratique dirigée par Staline à partir du milieu des années 1920, dans le contexte d’un isolement et d’une effroyable arriération économique et culturelle de la Russie soviétique.
L’éclectisme de la PaduTeam se caractérise aussi par diverses références théoriques plus ou moins éloignées du stalinisme officiel : Lukacs, Goldmann, etc. Au fil des vidéos sont égrenés les noms de théoriciens « marxisants » et « marxiens » (académiques). Ces références théoriques ont pour effet, voire pour fonction, de donner aux idées staliniennes un air plus sympathique. La PaduTeam recycle des idées staliniennes en les mélangeant à toutes sortes de références théoriques qui sont respectées dans le respectable monde académique, un peu à la façon dont les traders vendent des dettes pourries en les mélangeant à des dettes un peu moins pourries.
Relevons encore ceci : la PaduTeam n’est absolument pas sectaire à l’égard des différentes tendances internes au stalinisme. Elle se garde bien de dire clairement qui, de Staline, Mao, Tito et consorts, était le « véritable héritier » de Lénine. La PaduTeam semble pencher nettement vers Mao et son successeur, Deng Xiaoping, mais elle renonce à toute position trop tranchée sur ce débat qui a longtemps divisé une bonne partie du mouvement communiste international, en particulier dans les années 1960 et 1970. Dans ce domaine, l’approche de la PaduTeam peut se résumer de la façon suivante : « staliniens de toutes les tendances, unissons-nous! ».
C’est très bien ainsi, en un sens, car c’est conforme au fait qu’il n’y a précisément aucune différence de principe entre le stalinisme (en URSS) et le maoïsme, le titisme, etc. Dans tous les cas, il s’agissait d’abord d’Etats ouvriers déformés, c’est-à-dire de régimes dans lesquels une bureaucratie parasitaire et privilégiée dirigeait une économie planifiée. Dans tous les cas, les travailleurs ne contrôlaient ni l’économie, ni l’appareil d’Etat : ils étaient politiquement expropriés par la bureaucratie.1 Et par-delà leurs différences secondaires, les phraséologies « léninistes » des dirigeants staliniens, maoïstes, titistes, etc., relevaient du même « mélange éclectique de fragments mal digérés de marxisme, de menchevisme et de populisme », pour citer à nouveau cette excellente formulation de Trotsky. En nous épargnant le faux débat entre staliniens, maoïstes et compagnie, la PaduTeam nous permet d’aller directement à l’essentiel et d’aborder la véritable alternative : marxisme ou stalinisme.
« Trotskysme » et « léninisme »
Nous l’avons dit : la PaduTeam réserve nombre de ses coups à l’aile droite du réformisme. Mais au sein du mouvement ouvrier, le véritable adversaire de la PaduTeam n’est pas le réformisme en général, comme le souligne son attitude opportuniste à l’égard de la FI. Son adversaire central, celui qui déchaîne ses plus vives passions, c’est le « trotskysme ». C’est d’ailleurs à cela que l’on reconnaît à coup sûr un stalinien endurci : il est viscéralement hostile au trotskysme.
Dans leur critique du trotskysme, la PaduTeam et tous les staliniens sont aidés par les positions erronées – voire franchement absurdes – que défendent un certain nombre d’organisations sectaires, ultra-gauchistes, qui se réclament de Trotsky (lequel n’y est pour rien). Nous y reviendrons plus loin. Dans l’immédiat, il nous faut situer brièvement Trotsky dans l’histoire du marxisme révolutionnaire, puis analyser ce qu’en dit la PaduTeam dans une vidéo qu’elle lui a consacrée.
Contrairement à un préjugé courant et d’origine stalinienne, les idées de Léon Trotsky ne se distinguent nullement, dans leur essence, des idées de Marx et de Lénine. En fait, le trotskysme authentique (et non sa caricature ultra-gauchiste) ne se distingue pas plus du léninisme, dans sa méthode et ses principes, que le léninisme ne se distingue du marxisme de Marx et Engels. De son vivant, Lénine aurait fermement rejeté l’idée d’une différence qualitative entre son marxisme et celui de Marx. De même, Trotsky rejetait fermement l’idée que son marxisme différait de celui de Lénine – et donc aussi de Marx.
Comme tous les staliniens (maoïstes compris), la PaduTeam insiste sur les divergences entre Lénine et Trotsky avant comme après 1917. Mais comme tous les staliniens, elle « oublie » ou néglige l’analyse d’un fait majeur et décisif : les divergences entre Lénine et Trotsky, avant 1917, ont été liquidées dans le feu de la Révolution russe elle-même – c’est-à-dire dans ce qui, pour des marxistes, constitue l’épreuve suprême. Sur toutes les questions fondamentales de la Révolution russe, à partir de février 1917, Lénine et Trotsky étaient pleinement d’accord. A compter du retour de Trotsky en Russie, en mai 1917, tous deux travaillèrent étroitement, en pleine entente, à la préparation de la conquête du pouvoir par le parti bolchevik. Trotsky y joua un rôle éminent, notamment comme président du soviet de Petrograd, à partir de septembre 1917, et comme chef du « Comité militaire révolutionnaire » qui organisa l’insurrection d’Octobre. Pendant ce temps, Joseph Staline – qui a défendu une position très droitière jusqu’au retour de Lénine en Russie, en avril – était totalement inconnu des masses et occupait une place de troisième rang dans la direction du travail révolutionnaire, conformément à sa stature politique et théorique.
Il est vrai qu’il y eut aussi des divergences ponctuelles entre Lénine et Trotsky après la révolution d’Octobre : sur le traité de Brest-Litovsk et sur le rôle des syndicats dans l’économie. Mais il ne s’agissait absolument pas de divergences de principe, de sorte qu’elles ont été liquidées par le cours des événements. Dans les années qui suivirent la révolution d’Octobre, et précisément jusqu’en 1924, Staline n’aurait jamais osé opposer publiquement un « trotskysme » à un « léninisme ». Créée de toutes pièces après la mort de Lénine, en janvier 1924, cette opposition factice était la couverture théorique dont les sommets de la bureaucratie naissante avaient besoin pour engager une lutte à mort – littéralement – contre le bolchevisme, car ce dernier était absolument incompatible avec le pouvoir d’une caste parasitaire et privilégiée.
Ce qu’incarnait Trotsky, après la mort de Lénine, c’était précisément la défense implacable des idées, des méthodes et du programme du bolchevisme. Loin de marquer une rupture avec l’héritage politique de Lénine, il en était le représentant le plus éminent – ce qui, dès lors, en faisait aussi l’ennemi numéro un de la bureaucratie stalinienne.
Engagée en 1924 sous le drapeau de la lutte contre le « trotskysme », cette offensive générale contre le bolchevisme a acquis, au fil des années, les dimensions d’une guerre civile. Son apogée fut la série de grands procès – entre 1936 et 1938 – au terme desquels la quasi-totalité de la « vieille garde » bolchevique fut exécutée. En fusillant d’éminents dirigeants bolcheviks tels que Zinoviev, Kamenev et Boukharine, qui avaient pourtant rompu de longue date avec Trotsky et jeté toute leur autorité dans la lutte contre le « trotskysme », Staline démontrait que l’enjeu réel de cette lutte était la destruction de tout ce qui rattachait encore son régime aux traditions bolcheviques. La capitulation totale de Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Radek, Piatakov, Smirnov et tant d’autres ne suffisait pas à Staline; il lui fallait les éliminer physiquement, car leur passé bolchevique constituait, à lui seul, une menace potentielle contre le régime de la bureaucratie réactionnaire.2
Trotsky fut expulsé d’URSS en 1929, à une époque où Staline n’osait pas encore tuer celui qui avait dirigé l’insurrection d’Octobre et fondé l’Armée rouge. Mais le chef du Kremlin s’en mordit les doigts et n’eut de cesse, par la suite, d’organiser l’assassinat de Trotsky. On sait qu’il y parvint en août 1940 : l’un de ses agents ayant réussi à s’infiltrer dans l’entourage de Trotsky, à Mexico, il lui brisa le crâne d’un coup de pic à glace. L’homme n’était plus, mais restait son œuvre colossale, magistrale, qui constitue un trésor théorique d’une richesse exceptionnelle et d’une actualité brûlante.
Ce n’est pas du tout l’avis de la PaduTeam. Chris et Padu s’en expliquent dans une vidéo publiée le 25 août dernier sous le titre : « Padu gâche l’hommage à Trotski pour les 85 ans de sa mort!! ». Voyons comment ils s’y prennent.
La « spontanéité » des masses et le rôle du parti
D’emblée, Chris annonce être « le plus trotskyste » de la PaduTeam. Mais la suite de cette vidéo, comme d’autres vidéos, montre qu’il n’en est strictement rien. En l’écoutant jusqu’au bout, on songe à la célèbre formule : « avec de tels amis, pas besoin d’ennemis! ».
En moins de 40 minutes, Chris et Padu formulent une telle quantité d’erreurs, de distorsions et d’abstractions vides qu’il faudrait écrire des dizaines de pages pour y répondre de façon exhaustive. Ici, nous tâcherons seulement de dégager quelques « idées-forces », si l’on peut dire, de cette montagne d’âneries.
Chris nous explique : « Lénine est plus un stratège et un théoricien. Trotsky est plus un politicien et un tacticien ». Nous ignorons ce que Chris entend par ce terme si vague de « politicien », mais peu importe, car l’ensemble de cette citation est absurde. Lénine était aussi un excellent tacticien, et dans ce domaine on peut même dire qu’il n’avait pas d’égal. Quant à Trotsky, il est vrai qu’il était un grand tacticien; mais sans l’éclairage de la théorie, la « tactique » ne peut consister qu’en oscillations permanentes entre l’opportunisme et l’ultra-gauchisme, c’est-à-dire en une très mauvaise tactique. C’est précisément parce que Lénine était un grand théoricien qu’il était aussi un grand tacticien : l’un ne va pas sans l’autre, et ce qui vaut pour Lénine vaut aussi pour Trotsky.
Quelques secondes plus tard, on apprend que Chris se sent plus « proche de Trotsky » que de Lénine sur la question de « l’autonomie du prolétariat, sa spontanéité, ses capacités à mener tout seul la révolution ». Chris prend soin de préciser qu’il fait son « autocritique » sur ce point, et qu’il « essaye de [se] soigner par du léninisme intense ». Mais cette « autocritique » est sans objet, en réalité, car ce que Chris dit de Trotsky et de Lénine est faux. Lénine, comme Trotsky, a défendu l’indépendance de classe de la politique prolétarienne; c’est sur ce point que Lénine, comme Trotsky, s’opposait aux dirigeants mencheviks, car ceux-ci voulaient subordonner la politique du parti ouvrier à celle de la prétendue « bourgeoisie progressiste » russe. Mais comme Lénine, et contrairement à ce qu’affirme Chris, Trotsky savait très bien qu’à elle seule la « spontanéité » du prolétariat – qui est un fait historique, et non une thèse théorique abstraite – ne permet pas aux travailleurs de prendre et conserver le pouvoir : pour cela, ils ont besoin d’une avant-garde organisée en un puissant parti révolutionnaire. Jamais, nulle part, Trotsky (ou Rosa Luxemburg, que Chris mêle à cette bêtise) n’a affirmé que le prolétariat pouvait « mener tout seul la révolution » jusqu’à la conquête et la conservation du pouvoir.
En règle générale, ce n’est pas le parti révolutionnaire qui déclenche une crise révolutionnaire; ce sont les masses elles-mêmes. Par contre, pour prendre et garder le pouvoir, les travailleurs ont besoin d’un parti révolutionnaire, d’un parti marxiste suffisamment enraciné et doté d’une direction à la hauteur de la situation. Lénine, Trotsky et Luxemburg partageaient cette idée archi-basique du marxisme révolutionnaire, qui le distingue notamment de l’anarchisme. En écoutant ce que raconte Chris à ce propos, on se demande quelle dose de mauvaise foi se mélange à quelle dose d’ignorance.
Les deux erreurs que nous venons de relever sont typiques du vieil argument stalinien qui fait de Trotsky un « anti-léniniste » – et, à cette fin, dénature complètement non seulement les idées de Trotsky, mais aussi celles de Lénine. Nous avons signalé plus haut quelles étaient les puissantes bases matérielles de ce révisionnisme stalinien : la bureaucratie parasitaire et privilégiée qui émergeait, au milieu des années 1920, avait besoin de lancer une offensive réactionnaire contre les idées et les traditions du bolchevisme, car elles étaient incompatibles avec la consolidation d’une caste bureaucratique. Sur le plan « théorique », l’argumentation stalinienne – que Chris et Padu reprennent à leur manière – consiste à extrapoler et dénaturer les divergences qui ont émergé entre Trotsky et Lénine, avant comme après 1917.
En ce qui concerne la longue période qui précède 1917, les staliniens présentent Lénine comme celui qui avait compris le rôle crucial du parti révolutionnaire (exact), et qui dès lors s’opposait à l’idée d’une « spontanéité » révolutionnaire des masses (archi-faux), quand Trotsky ne comprenait rien au rôle du parti, niait même ce rôle, et sur cette base s’alliait avec l’aile droite du POSDR3, les mencheviks, pour combattre Lénine et les bolcheviks. Voilà, en gros, la légende stalinienne sur la principale divergence entre Lénine et Trotsky à l’occasion et dans la foulée du IIe Congrès du POSDR (1903), celui de la scission entre bolcheviks (« majoritaires ») et mencheviks (« minoritaires »). Opposons les faits à cette légende.
Le Congrès de 1903
La scission qui marqua le IIe Congrès du POSDR fut une surprise pour Lénine lui-même. Le conflit intense entre les « durs » (les bolcheviks) et les « mous » (les mencheviks) y prit une forme organisationnelle : les divergences portaient non sur des questions politiques de fond, mais sur les conditions d’adhésion au parti et sur la composition du comité de rédaction de son journal, l’Iskra. La suite des événements montra que ces divergences organisationnelles reflétaient l’amorce de divergences beaucoup plus profondes, qui en 1917 allaient se développer pleinement et placer les dirigeants mencheviks dans le camp de la réaction impérialiste. Mais au Congrès de 1903, rien de tout cela n’était perceptible. Lénine voulait juste éliminer les éléments d’amateurisme, de dilettantisme et de « mentalité de petit cercle » qui régnaient aux sommets du parti. Il insistait notamment pour que la composition de ses instances dirigeantes soit resserrée autour des camarades les plus actifs et les plus productifs. D’où la proposition de Lénine d’en écarter Potressov, Zassoulitch et Axelrod, qui n’assumaient pas pleinement leurs responsabilités, malgré leurs talents.
Quoique parfaitement justifiée du point de vue des intérêts du parti, cette proposition choqua un certain nombre de délégués au Congrès, dont le jeune Trotsky (23 ans), qui était personnellement lié à ceux que Lénine voulait écarter de la direction de l’Iskra. Contrairement à ce qu’affirme Chris, la révolte de Trotsky contre Lénine, à ce moment-là, ne découlait pas de conceptions platement « spontanéistes ». Dans Ma Vie, publié en 1930, Trotsky expliquait de la façon suivante pourquoi il s’était rallié aux mencheviks lors du Congrès :
« Pourquoi me suis-je trouvé au congrès parmi les « doux »? De tous les membres de la rédaction [de l’Iskra], j’étais le plus lié avec Martov, Zassoulitch et Axelrod. Leur influence sur moi fut indiscutable. (…) A leur égard, j’étais pénétré non seulement de respect, mais d’affection. Lénine, lui aussi, les estimait hautement pour leur passé. Mais il en était arrivé à conclure qu’ils devenaient de plus en plus gênants sur la route de l’avenir. Et, en organisateur, il décida qu’il fallait les éliminer des postes de direction. C’est à quoi je ne pouvais me résigner. Tout mon être protestait contre cette impitoyable suppression d’anciens qui étaient enfin parvenus au seuil du parti. De l’indignation que j’éprouvais alors provint ma rupture avec Lénine au IIe congrès. Sa conduite me semblait inacceptable, impardonnable, révoltante. Pourtant, cette conduite était juste au point de vue politique, et par conséquent nécessaire pour l’organisation. La rupture avec les anciens qui étaient restés figés dans l’époque préparatoire était de toutes façons inévitable. (…)
« Ainsi, ma rupture avec Lénine eut lieu en quelque sorte sur un terrain « moral », et même sur un terrain individuel. Mais ce n’était qu’en apparence. Pour le fond, nos divergences avaient un caractère politique qui ne se manifesta que dans le domaine de l’organisation.
« Je me considérais comme centraliste. Mais il est hors de doute qu’en cette période je ne voyais pas tout à fait à quel point un centralisme serré et impérieux serait nécessaire au parti révolutionnaire pour mener au combat contre la vieille société des millions d’hommes. (…)
« Au temps du congrès de Londres de 1903, une révolution était encore à mes yeux, pour une bonne moitié, une abstraction théorique. Le centralisme léniniste ne procédait pas encore pour moi d’une conception révolutionnaire claire et indépendamment méditée. »
Toute la production théorique de Trotsky, dans la foulée de 1903, confirme ce passage de Ma Vie sur le point suivant : lors du IIe Congrès du POSDR, le ralliement de Trotsky aux mencheviks, c’est-à-dire à Martov, Zassoulich et Axelrod, n’était pas la conséquence d’une opposition de principe – de type « spontanéiste » – à la nécessité d’un parti d’avant-garde et centralisé. Ce sont là de vieilles fariboles staliniennes que la PaduTeam répète allègrement.
Le Que faire? de Lénine
Au passage, la PaduTeam nous ressert le mythe stalinien d’un Lénine « anti-spontanéiste », qui considérait – en gros – que la révolution socialiste était l’affaire du seul parti. Chris le formule en ces termes : Lénine pensait que « le prolétariat n’est pas spontanément révolutionnaire, donc il faut un appareil pour pouvoir faire en sorte de lui implanter la conscience révolutionnaire, dans sa masse, pour qu’il puisse mener la révolution. D’où toute la stratégie [léniniste] du parti ».
Il est vrai que dans Que faire? (1901) Lénine avait repris l’idée de Kautsky selon laquelle la classe ouvrière ne peut développer d’elle-même qu’une conscience « syndicale »; quant à la conscience socialiste, elle doit lui être apportée de l’extérieur par l’intelligentsia révolutionnaire. Mais il s’agissait là d’une grosse exagération polémique de Lénine dans sa lutte contre la tendance des « économistes », qui étaient la cible de Que faire? et qui prétendaient que le parti devait s’adapter au développement spontané de la conscience de classe de la masse des travailleurs – ce qui menait les « économistes » dans le bourbier de l’opportunisme et du réformisme.
Cette exagération polémique de Lénine était une erreur théorique, car le fait est que la classe ouvrière peut largement, d’elle-même, dépasser un niveau de conscience « syndical ». Lors de la Commune de Paris de 1871, les travailleurs parisiens (qui n’avaient pas de parti révolutionnaire) ont largement dépassé le niveau de conscience syndical. Il en fut de même dans la Russie de 1905 et dans bien d’autres révolutions. Le rôle du parti n’est pas d’introduire de l’extérieur une conscience socialiste au sein de la classe ouvrière, mais de donner à cette conscience la forme la plus élaborée, la plus scientifique, et de la pousser jusqu’à la conquête du pouvoir.
En 1903, Lénine évoqua lui-même son erreur de 1901. Lors du IIe Congrès, face à une tentative d’utiliser cette erreur contre lui, Lénine répliqua : « Nous savons tous maintenant que les économistes ont tordu la barre dans un sens. Pour la redresser, il fallait la tordre dans l’autre sens, et c’est ce que j’ai fait ».4 Nous ignorons si Chris connaît cette mise au point du dirigeant bolchevik, en 1903. Quoi qu’il en soit, c’est sur la base de l’erreur ponctuelle de Lénine, en 1901, que Chris fonde son opposition factice entre le « léninisme » et le « spontanéisme » de Trotsky. Chris mentionne explicitement – et favorablement – l’exagération polémique de Lénine dans Que faire?. Le résultat, c’est une confusion totale sur le plan des faits comme sur celui des idées. Ceci étant dit, cette confusion est conforme à la conception stalinienne du parti, qui se méfie de la spontanéité des masses et exige que celles-ci lui obéissent comme à un chef d’orchestre.
L’erreur de Trotsky
Dans cette vidéo, Padu parle nettement moins que Chris, mais il prend sa part dans la critique de Trotsky fondée sur ses divergences avec Lénine avant 1917. De fait, ces divergences se sont prolongées – avec des flux et des reflux – de 1903 à 1916. À ce propos, Padu affirme qu’à l’époque « Trotsky est farouchement anti-léniniste. Il passe son temps à dire que Lénine est trop jacobin, que c’est un proto-dictateur. Et la critique de Staline par les trotskystes, plus tard (“Staline est un bureaucrate, un bonapartiste”), c’était déjà la critique que formulait Trotsky contre Lénine. » Autrement dit, ce serait la même erreur de Trotsky, une même critique erronée qui aurait simplement changé d’objet : une fois Lénine, l’autre fois Staline.
C’est ridicule. Entre 1903 et 1916, les critiques de Trotsky visant Lénine – dont Padu simplifie les termes – étaient d’une tout autre nature que la lutte de Trotsky contre la dégénérescence stalinienne de la Révolution russe, à partir du milieu des années 1920. Dans un cas, il s’agissait d’une erreur de Trotsky (comme il l’a reconnu plus tard) concernant la question de l’unité du parti et des méthodes de cette éventuelle unification. Dans l’autre cas, il s’agissait d’une lutte politique contre un vaste phénomène politique et social, le stalinisme, qui plongeait ses racines dans l’isolement et l’extrême pauvreté de la Russie soviétique. Les deux choses n’ont strictement rien à voir. Mais fort de son analogie archi-superficielle, Padu passe par-dessus cette énorme différence, car son objectif n’est pas d’analyser concrètement et sérieusement les positions de Trotsky; c’est seulement de l’opposer « farouchement » à Lénine – et, au passage, de rapprocher ce dernier de Staline (ou Staline de Lénine).
Sur cette question, il nous reste à expliquer quel fut le véritable ressort de l’opposition récurrente entre Lénine et Trotsky à diverses étapes de l’histoire du mouvement révolutionnaire russe entre 1903 et 1916. Contrairement à ce que racontent les staliniens, cela n’avait rien à voir avec le soi-disant « menchevisme » de Trotsky. Dès le mois de septembre 1904, Trotsky a rompu avec les mencheviks pour de profondes raisons politiques. Les mencheviks voulaient que le POSDR apporte un appui total à la campagne des libéraux russes en faveur d’une constitution démocratique. A l’inverse, Trotsky, comme Lénine, s’opposait radicalement à l’idée d’un tel rapprochement avec les libéraux. Sur cette question politique fondamentale, qui allait jouer un rôle décisif en 1917, Lénine et Trotsky étaient déjà complètement d’accord.
À compter de cette rupture avec les mencheviks, et jusqu’en 1917, Trotsky resta en dehors des deux fractions du POSDR. Mais de cette position externe aux deux fractions du parti, Trotsky faisait campagne pour leur réunification (à l’exclusion de l’aile la plus droitière des mencheviks). De son côté, Lénine lui aussi tenta à plusieurs reprises de réunifier le POSDR. Mais disons, schématiquement, que Lénine refusait de faire aux mencheviks des concessions auxquelles Trotsky était disposé au nom de l’objectif de réunifier le parti.
Même après la scission définitive entre bolcheviks et mencheviks, en 1912, Trotsky manœuvra (en vain) dans le sens d’une réunification, ce qui agaçait Lénine au plus haut point. Trotsky a lui-même expliqué la source de son erreur, notamment dans Ma vie (1930) : « J’espérais encore que la révolution prochaine forcerait les menchéviks à s’engager, comme en 1905, dans la voie révolutionnaire. Je n’accordais pas assez d’importance à la sélection idéologique préparatoire, à la trempe politique qu’il faut d’abord acquérir. Dans les questions de développement à l’intérieur du parti, je péchais par une sorte de fatalisme socialo-révolutionnaire. C’était une position erronée. Mais elle était incalculablement supérieure au fatalisme bureaucratique, dépourvu d’idéologie, qui distingue la majorité de mes critiques actuels dans le camp de l’Internationale communiste ».
Une fois cette erreur de Trotsky liquidée dans le feu de la révolution de 1917, il se trouva en plein accord avec les positions de Lénine sur les tâches du parti bolchevik pour l’orienter vers la conquête du pouvoir. Encore une fois, Trotsky joua un rôle de premier plan dans la réalisation de ces tâches et dans l’insurrection d’Octobre elle-même. Mais de cela, les staliniens – comme Chris et Padu – n’aiment pas beaucoup parler. Ils préfèrent raconter n’importe quoi sur « l’anti-léninisme farouche » de Trotsky.
Front unique et Fronts populaires
Venons-en à une autre « idée-force » de cette vidéo. Elle concerne l’opposition radicale de Trotsky à la politique ultra-gauchiste de l’Internationale Communiste entre 1928 et 1934. Au nom de la lutte « classe contre classe », les dirigeants de l’IC qualifiaient la social-démocratie réformiste de « social-fasciste », les anarchistes d’« anarcho-fascistes », etc., et rejetaient la tactique du Front unique entre communistes et sociaux-démocrates. Cette politique insensée, anti-léniniste, divisa la classe ouvrière allemande, la paralysa et ouvrit la voie à la victoire de Hitler en 1933.
Là-dessus, Chris se déclare « d’accord avec Trotsky ». Il affirme que soudainement, à partir de 1928 et jusqu’en 1934, « l’idéaliste » Trotsky serait devenu « matérialiste ». Fort de cette soudaine (et provisoire) conversion philosophique, il aurait défendu une position correcte (celle du Front unique) face aux absurdités ultra-gauchistes et criminelles des chefs de l’IC. Chris ne nous explique pas par quel miracle Trotsky serait tout d’un coup devenu « matérialiste », à l’âge de 47 ans. Mais peu importe, car l’essentiel est ailleurs. L’essentiel, c’est qu’en réalité Chris ne comprend absolument pas la tactique léniniste du Front unique, que défendait Trotsky. Chris la confond avec la politique stalinienne des « Fronts populaires ».
Chris affirme qu’à partir de 1928 Trotsky disait : « si on ne fait pas le Front uni avec les partis un peu plus centraux, intermédiaires, il est impossible » de faire la révolution. En effet, « la classe ouvrière n’a pas les moyens » de mener tout seule la lutte contre les fascistes et pour le renversement du capitalisme. Voilà, selon Chris, quelle était la position de Trotsky, position qui – ajoute Chris – a été reprise par la direction de l’IC à partir de 1934, sous la direction de Staline et Dimitrov.
Là encore, la confusion est maximale. La tactique du Front unique ne découlait absolument pas du fait que « la classe ouvrière n’a pas les moyens » de prendre le pouvoir, de sorte qu’il lui faudrait constituer un « front » avec « les partis un peu plus centraux, intermédiaires », y compris des partis bourgeois tels que le Parti radical en France. Cela, ce que Chris attribue à tort à Trotsky, c’est la politique de collaboration de classe connue sous le nom de « Front populaire », qui subordonne le parti communiste à des partis bourgeois – et, ce faisant, renonce de facto à la révolution socialiste.5
La tactique du Front unique est aux antipodes des Fronts populaires promus par Staline en France, en Espagne et ailleurs à partir de 1934. La tactique du Front unique consiste en une vigoureuse campagne du parti communiste pour l’unité d’action avec le parti « socialiste » (réformiste) sur un certain nombre d’objectifs concrets, tels que la formation de milices ouvrières contre le fascisme, ou encore l’augmentation des salaires, la baisse du temps de travail, etc. Le but de cette tactique est de démontrer, dans la pratique, que les communistes sont prêts à une lutte massive et unitaire, avec les socialistes, pour défendre le pain et la vie de tous les travailleurs contre le grand capital et ses hordes fascistes. Cela permet notamment de démasquer les dirigeants « socialistes » (qui ne veulent pas lutter sérieusement), et donc de gagner au parti communiste un grand nombre de travailleurs encore influencés par la rhétorique des dirigeants réformistes.
Du fond de sa grande confusion, Chris ne comprend pas pourquoi Trotsky, en 1934 et les années suivantes, n’a pas soutenu la politique stalinienne des Fronts populaires. Dans la mesure où il confond le Front unique et les Fronts populaires, Chris en est réduit à affirmer que Trotsky ne voulait pas être d’accord avec Staline, et ce même lorsque Trotsky « savait » (selon Chris) que Staline « avait raison » (toujours selon Chris). Trotsky aurait renié sa position parce que… Staline l’avait adoptée! Voilà à quel niveau – celui d’une psychologie des bacs à sable – descend l’analyse du « plus trotskyste » de la PaduTeam.
En réalité, Trotsky n’a pas renié sa position. Avant comme après 1934, il a maintenu sa défense implacable du Front unique, qu’il opposa fermement à la politique de collaboration de classe des Fronts populaires.
Ces erreurs politiques et factuelles de Chris ne sont qu’une expression d’une erreur beaucoup plus profonde et générale, d’une erreur typiquement stalinienne sur la question de l’attitude des marxistes à l’égard des partis bourgeois qui prétendent représenter la petite bourgeoisie, comme c’était le cas du Parti radical dans la France des années 1930. La politique des Fronts populaires, promue par Staline et Dimitrov, était un scandaleux reniement de la position constante de Lénine, qui insistait sur la nécessité absolue, pour les communistes, de rejeter toute forme de subordination aux partis de la bourgeoisie, même lorsque ces partis ont une base de masse dans la petite bourgeoisie.
L’alliance des ouvriers et de la petite bourgeoisie
Nous avons vu plus haut que la PaduTeam attribue à Trotsky des conceptions « spontanéistes » qui en font quasiment un anarchiste. Mais l’idée que « la classe ouvrière n’a pas les moyens » de conquérir le pouvoir « toute seule » peut prendre une autre signification, à savoir : la classe ouvrière doit s’allier à d’autres couches sociales dans une lutte commune. La PaduTeam oppose régulièrement cette idée au « trotskysme ». Or Trotsky n’a jamais prétendu le contraire. Même dans les pays capitalistes développés, comme la France des années 1930, il soulignait la nécessité absolue, pour la classe ouvrière, d’arracher la masse de la petite bourgeoisie – ses couches inférieures, les plus pauvres – à l’influence politique des partis bourgeois. Deux chapitres du Programme de transition (de Trotsky) sont consacrés à cette question décisive. Par contre, Trotsky (en cela fidèle à Lénine) rejetait fermement l’idée stalinienne des « Fronts populaires », qui consistaient à renoncer au programme de la révolution socialiste sous prétexte de gagner la petite bourgeoisie, ce qui avait pour seul résultat de désarmer l’avant-garde ouvrière et de pousser la petite bourgeoisie ruinée… vers le fascisme. Cette analyse de Trotsky a été tragiquement confirmée en Espagne à partir de 1936 : le « Front Populaire » espagnol et son programme archi-modéré ont démoralisé l’avant-garde ouvrière et poussé de nombreux paysans dans le camp de Franco.
La question de l’alliance entre les travailleurs et la masse des petits paysans se pose d’une façon très évidente dans les pays « retardataires », opprimés par l’impérialisme, où les tâches de la « révolution démocratique » (réforme agraire, droits démocratiques, etc.) sont urgemment à l’ordre du jour. Trotsky a abordé cette question de façon détaillé dans sa célèbre « théorie de la révolution permanente ». Dès 1905, à propos de la future révolution russe, il développait l’idée que « la victoire de la révolution démocratique n’est concevable qu’au moyen de la dictature du prolétariat qui s’appuie sur son alliance avec la paysannerie et résout, en premier lieu, les tâches de la révolution démocratique », puis « se transforme directement en révolution socialiste ». C’est cette perspective de Trotsky – très proche de celle de Lénine avant 1917 – qui a été confirmée, dans la pratique, par la Révolution russe de 1917. Et Trotsky, comme Lénine, insistait sur l’idée que le pouvoir ouvrier ne pourrait pas tenir sans un développement international de la révolution socialiste. La théorie du « socialisme dans un seul pays », cette aberration stalinienne, était inconcevable du vivant de Lénine.
Tout ceci n’empêche pas Chris de déclarer : « Toute l’analyse concrète de Mao, qui est à mon sens la vraie grande ressource des années post-guerre (avant de tomber elle-même dans le dogmatisme), écrase complètement les conneries de Trotsky sur l’internationalisme, la classe ouvrière à travers le monde. N’importe quel Chinois ou Vietnamien comprend qu’on fera pas la révolution en comptant seulement sur la classe ouvrière et sa spontanéité ». Et pourtant, ce sont les « conneries de Trotsky » qui se sont vérifiées dans la Révolution russe de 1917 et son développement ultérieur : d’une part, la classe ouvrière russe y a pris le pouvoir; d’autre part, l’échec des révolutions en Europe et en Chine, dans les années qui ont suivi la révolution d’Octobre, a condamné le régime soviétique à une dégénérescence stalinienne, sur fond d’extrême pauvreté et d’isolement de la Russie.
Dans la mesure où elle rejette la théorie de la révolution permanente, la PaduTeam défend aussi des idées totalement erronées sur la question de l’attitude des marxistes à l’égard des bourgeoisies des pays dominés par l’impérialisme. Voyons maintenant en quoi consistent ces idées fausses, anti-léninistes, telles que Chris et Padu les ont développées avec une ferveur tout stalinienne dans le cadre d’une critique de la position de Révolution permanente (RP) sur la situation au Venezuela.
Le Venezuela et sa « bourgeoisie progressiste »
Le soir du 3 janvier, quelques heures après l’offensive criminelle de l’impérialisme américain au Venezuela, Anasse Kazib (RP) a pris la parole dans un rassemblement de protestation convoqué à Paris. À sa condamnation de l’attaque américaine, il a crû nécessaire d’ajouter une critique générale du régime de Nicolas Maduro. Le public, qui était ulcéré par l’attaque américaine, a réservé un très mauvais accueil à cette critique. Quatre jours plus tard, Chris et Padu fustigeaient l’intervention d’Anasse Kazib, mais aussi (et surtout) « le trotskysme » et Trotsky, dont RP se réclame. La brûlante indignation de Padu et de son camarade contre « le trotskysme » et Trotsky n’avait pas de limite, et on avait beaucoup de mal à remarquer, ce jour-là, que Chris était « le plus trotskyste » de la PaduTeam.
Nous n’entrerons pas dans le détail de la position de RP sur la situation au Venezuela. Disons simplement que l’erreur d’Anasse Kazib, le 3 janvier, nous semble avoir été le prolongement de la position erronée de RP – et de son Internationale – sur ce qui se passe au Venezuela depuis la première victoire électorale d’Hugo Chavez, en 1998. L’Internationale à laquelle appartient RP a refusé d’apporter un soutien critique à Chavez et au chavisme, qui étaient pourtant le cœur battant d’une authentique révolution : la révolution bolivarienne. En 2004, nous avons critiqué dans le détail cette position ultra-gauchiste, qui était partagée par divers groupes « trotskystes ». C’est sans doute cette position sectaire qui a poussé Anasse Kazib à préciser, le 3 janvier, que son organisation était très critique à l’égard de Maduro. Il voulait que ce soit dit : RP n’est pas chaviste. Mais le public, ce soir-là, n’était pas d’humeur à écouter ce genre de précision.
Ceci dit, le régime actuel au Venezuela n’est plus chaviste, en réalité. Sa politique n’a plus rien à voir avec celle d’Hugo Chavez. Elle est nettement droitière et anti-ouvrière, et ce depuis bien des années. L’erreur d’Anasse Kazib ne résidait pas dans le fond de sa critique de ce régime, mais dans la façon d’aborder cette question – et, à vrai dire, dans le fait même de l’aborder le soir du 3 janvier, quelques heures après l’offensive américaine, alors que tous les médias bourgeois répétaient en boucle que, « certes », l’intervention américaine était « discutable » au regard du prétendu « droit international », mais que Maduro était un « horrible dictateur » – et donc : « bon débarras! ».
Dans sa critique de l’intervention d’Anasse Kazib, la PaduTeam ne se contente pas de ce que nous venons de dire. Elle défend inconditionnellement non seulement le peuple vénézuélien contre l’agression américaine (ce qui est absolument correct), mais aussi l’actuel régime vénézuélien et sa politique droitière depuis plus de dix ans (ce qui est complètement erroné). Du bout des lèvres, Chris et Padu admettent en passant qu’on puisse « critiquer le régime » vénézuélien, mais c’est pour aussitôt et longuement développer l’affirmation contraire : il ne faut pas critiquer ce régime – ni le 3 janvier, ni avant, ni après. C’est bien simple : selon la PaduTeam, toute critique du régime vénézuélien, quels que soient sa forme et son contenu, « fait le jeu des impérialistes ».
La base doctrinale de cette position, c’est la vieille « théorie » stalinienne de la « bourgeoisie progressiste » – ou de « l’aile progressiste de la bourgeoisie » – dont les pays dominés par l’impérialisme seraient naturellement dotés, de sorte que les communistes du monde entier, y compris ceux des pays opprimés, devraient soutenir ces « bourgeoisies progressistes » au lieu de les combattre sur le terrain des intérêts de classe des travailleurs et de leur lutte pour le pouvoir. La PaduTeam considère comme une absurde « abstraction trotskyste » l’idée même que la classe ouvrière d’un pays dominé par l’impérialisme puisse mener une lutte indépendante, décisive et victorieuse contre sa propre bourgeoisie. Par exemple, Chris et Padu ne cessent de minimiser le rôle et le potentiel de la classe ouvrière vénézuélienne. Comme toujours avec les staliniens, ils « oublient » que les mencheviks, eux aussi, soutenaient la « bourgeoisie progressiste » russe et minimisaient le potentiel de la classe ouvrière, ce qui n’a pas empêché celle-ci de prendre le pouvoir en octobre 1917. Précisément, cet « oubli » souligne le caractère petit-bourgeois (menchevik) du stalinisme.
Il faudrait de longs développements pour expliquer en détail la véritable position de Lénine sur la lutte des communistes dans les pays opprimés par l’impérialisme. Nous renvoyons nos lecteurs à ses écrits sur ce thème, et par exemple à ses Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales (1920), dont sont extraites les lignes suivantes : « dans les colonies et les pays arriérés, l’Internationale Communiste ne doit soutenir les mouvements révolutionnaires qu’à la condition que les éléments des plus purs partis communistes – et communistes en fait – soient groupés et instruits de leurs tâches particulières, c’est-à-dire de leur mission de combattre le mouvement bourgeois et démocratique », et ce jusqu’à la conquête du pouvoir.
Ces quelques lignes de Lénine contredisent radicalement la rhétorique de la PaduTeam concernant les « bourgeoisies progressistes » des pays dominés par l’impérialisme. Mais plutôt que de confronter des citations de Lénine et de la PaduTeam, par-delà les gouffres, abordons concrètement cette question sous l’angle de l’histoire récente du Venezuela, et en particulier de la révolution bolivarienne.
Lors de son élection en décembre 1998, Hugo Chavez avait contre lui une coalition de tous les partis bourgeois. Une fois élu, il a subi une offensive immédiate et croissante de toute la bourgeoisie vénézuélienne, dont les principaux dirigeants politiques travaillaient sous l’étroite direction de la CIA et du département d’Etat américain. Loin d’être l’expression politique d’une « bourgeoisie progressiste » vénézuélienne, Hugo Chavez était un cauchemar pour l’ensemble de la bourgeoisie nationale, de laquelle n’émergeait pas l’ombre d’une « aile progressiste ». Si la PaduTeam en a remarqué une, au Venezuela, nous aimerions qu’il nous la signale, avec noms et adresses. En attendant, on recommande à nos lecteurs l’excellent documentaire sur le coup d’Etat manqué contre Chavez, en avril 2002 : il donne un assez bon aperçu du caractère archi-réactionnaire de la bourgeoisie vénézuélienne.
Quelle a été la force motrice de la révolution bolivarienne, à partir de 1998 et tout le long des années 2000? La bourgeoisie vénézuélienne? Ou au moins une fraction de celle-ci? Absolument pas. Ce fut la masse des travailleurs, des chômeurs et des paysans pauvres. Telles sont les couches sociales que représentaient Chavez et son Mouvement pour la Ve République, puis le PSUV. Comme l’expliquait en 2004 notre camarade Alan Woods : « En l’absence d’un parti marxiste de masse, les forces de la révolution se sont regroupées autour de Chavez et du mouvement bolivarien. (…) On peut penser ce qu’on veut de cet homme, mais c’est lui qui a ouvert les vannes de la révolution. Il a osé se confronter au pouvoir de l’oligarchie et défier le puissant impérialisme nord-américain. (…) Ce faisant, il a libéré des forces énormes, retenues pendant des générations dans les profondeurs de la société vénézuélienne ».
N’en déplaise à la PaduTeam, la classe ouvrière vénézuélienne a occupé une place centrale dans ces « forces énormes » libérées par le courage de Chavez, qui a osé défier la bourgeoisie vénézuélienne et ses maîtres à Washington. C’est la classe ouvrière qui a lutté pour la nationalisation, sous son contrôle, d’entreprises fermées ou sabotées par leurs patrons. Ce sont les travailleurs – et en particulier ceux de l’industrie pétrolière – qui ont brisé le lock-out patronal de décembre 2002. Et ainsi de suite. A chaque étape décisive de la révolution bolivarienne, la classe ouvrière était aux avant-postes de la mobilisation des masses exploitées contre la réaction bourgeoise et impérialiste. Tels sont les faits concrets. La PaduTeam devrait en tenir compte, de temps à autres, au lieu de bavarder sur « l’idéalisme trotskyste » et de calomnier les travailleurs vénézuéliens.
Est-ce que les travailleurs auraient pu prendre le pouvoir à la tête de toutes les masses opprimées, au Venezuela, afin d’exproprier la bourgeoisie et le grand capital étranger, puis engager la transformation socialiste de la société? Oui, absolument : les travailleurs vénézuéliens l’auraient pu, et ils poussaient de toutes leurs forces dans cette direction. S’ils n’y sont pas parvenus, c’est faute d’une direction marxiste. Chavez avait de grandes qualités, mais il n’était pas marxiste, et son entourage l’était encore moins que lui. Les sommets du PSUV étaient saturés d’arrivistes et de bureaucrates réformistes. Comme lors de tant d’autres révolutions des XXe et XXIe siècles, il a manqué aux travailleurs vénézuéliens un authentique parti révolutionnaire. Ils ne pouvaient pas l’improviser dans le feu de la révolution.
Nous l’avons écrit des dizaines de fois, à l’époque : on ne peut pas faire la moitié d’une révolution. Soit elle va jusqu’au bout, jusqu’à la conquête du pouvoir par les travailleurs à la tête de toutes les autres couches opprimées; soit le balancier politique repart puissamment vers la droite, tôt ou tard. C’est précisément ce qu’a représenté la longue dérive droitière du régime de Maduro à partir de 2013. La bureaucratie du PSUV est allée si loin dans les contre-réformes et la liquidation des conquêtes de la révolution, ces douze dernières années, que cela a discrédité l’idéal « socialiste » aux yeux de très nombreux pauvres et opprimés de ce pays. Si la PaduTeam était un tant soit peu informée de la situation politique réelle, au Venezuela, elle n’oserait peut-être pas déclarer que l’actuel régime de Delcy Rodriguez construit le « socialisme réel ».
Cela ne signifie pas, bien sûr, que les idées socialistes sont définitivement discréditées dans les masses vénézuéliennes. Tôt ou tard, elles repartiront à l’offensive et s’orienteront vers la conquête du pouvoir. Le comportement de l’impérialisme américain ne manquera pas d’y contribuer. Une chose est sûre : ce n’est pas la prétendue « bourgeoisie progressiste » vénézuélienne qui mènera la lutte contre l’impérialisme américain. Ce sont les masses opprimées du Venezuela, à commencer par sa classe ouvrière – n’en déplaise à la PaduTeam, dont le caractère stalinien se manifeste clairement sur ce point : elle n’a pas confiance dans les capacités de la classe ouvrière à transformer la société (au Venezuela comme ailleurs).6
Une profession de foi éclectique
Nous avons abordé quelques-unes des erreurs théoriques les plus flagrantes de la PaduTeam. Les recenser toutes, pour y répondre, serait une tâche colossale et infernale. Ce que nous avons dit suffit à caractériser les idées de Padu, Chris et Zoé : sous couvert de « léninisme », de « marxisme-léninisme » et de « socialisme réel », ils réchauffent les idées du stalinisme (dans une version néo-maoïste), les mélangent à des références plus ou moins académiques, et mettent le tout au service d’une politique opportuniste vis-à-vis de la France insoumise.
Paradoxalement, ce sont les carences de cette « ligne » qui expliquent en partie le succès de la PaduTeam. Le soutien opportuniste à la FI et les prophéties correspondantes trouvent un écho favorable chez tous ceux qui souhaitent vivement la victoire électorale du mouvement de Mélenchon, et ce pour de bonnes raisons. Par ailleurs, le maoïsme bénéficie en ce moment d’une conjoncture favorable : face à la monstrueuse agressivité de l’impérialisme américain, qui est la force la plus réactionnaire au monde, le géant chinois peut faire figure de contrepoids « progressiste », voire « anti-impérialiste », dans l’esprit d’un certain nombre de jeunes. Relevons aussi que le néo-maoïsme est compatible avec diverses idées postmodernes, et notamment les théories « décoloniales », qui sont toujours à la mode dans certaines couches de la jeunesse. A l’occasion, la PaduTeam n’hésite pas à s’appuyer sur ces idées petite-bourgeoises et réactionnaires, par exemple lorsqu’il s’agit de rejeter les critiques du régime vénézuélien qui sont formulées par des militants révolutionnaires du « centre impérialiste » (dont la France). Enfin, les erreurs insensées des sectes « trotskystes » apportent leur propre contribution à ce tableau général, comme toujours.
Sur la question du caractère et du rôle de la Chine actuelle, qui est capitaliste et impérialiste, nous renvoyons le lecteur à nos analyses. Nous espérons qu’elles contribueront à lever les illusions de ceux qui misent sincèrement sur le régime de Xi Jinping pour construire le « socialisme réel » et libérer les peuples de l’oppression impérialiste.
Pour conclure, revenons un instant sur la méthode théorique de la PaduTeam. C’est Chris qui en a donné la formulation la plus parfaite, pour ainsi dire, à la 33e minute de la vidéo sur Trotsky. Citons cette véritable profession de foi méthodologique : « Il faut comprendre le moment, avant tout. Il faut faire l’état des forces en présence, l’analyse concrète de la situation concrète, et ensuite trouver les auteurs qui correspondent le plus à cette situation. Moi j’avais dit, par exemple, que le Manifeste [de Marx et Engels], il y a 30 ans, me semblait très éloigné des problèmes concrets du prolétariat. Il me semble aujourd’hui qu’il est très actuel. Dans 50 ans il deviendra peut-être très éloigné [de la situation concrète]. Que faire?, de Lénine, me semble aujourd’hui très éloigné de la situation. (…) » Il faut « faire l’analyse : quel problème j’ai envie de résoudre, et quelle humanité, dans le passé, s’est posée un problème analogue. C’est pas le même problème, c’est pas les mêmes conditions du problème, mais c’est la même signification. »
À ce niveau de confusion, on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer. Car enfin, avec quels outils théoriques Chris fait-il « l’analyse concrète de la situation concrète » au terme de laquelle il peut nous dire quels sont… les bons outils théoriques permettant d’analyser la situation concrète? Il y a là une tautologie flagrante, sous la forme d’un cercle, à moins que la « signification » de chaque époque se révèle d’abord à Chris – et à lui seul – par l’opération du Saint-Esprit.
Ce que reflète cette énorme bourde, c’est le caractère totalement éclectique de la méthode de Chris, qui ignore la cohérence interne du marxisme – et donc de l’ensemble des œuvres de ses plus éminents théoriciens. Tant que le « problème » central à « résoudre » sera le renversement du système capitaliste à l’échelle mondiale, et donc la construction d’une Internationale marxiste de masse, la jeunesse et les travailleurs trouveront des idées d’une très grande actualité dans toutes les œuvres de maturité de Marx, Engels, Lénine et Trotsky, précisément parce qu’ils se sont proposés de « résoudre » le même « problème ».
Les « problèmes » que Staline et consorts avaient à « résoudre », en leur temps, consistaient dans la défense du pouvoir et des privilèges d’une bureaucratie parasitaire. C’est la nature de ces « problèmes » qui impliquait un éclectisme permanent : pour justifier chaque tournant sans principe de la bureaucratie, il fallait une nouvelle poignée de citations de Lénine extraites de leur contexte et vidées de leur contenu. Dans le cas de Chris, l’éclectisme se déploie sur une tout autre échelle, fort heureusement, et obéit à une autre logique. Il écarte tel livre de Marx et de Lénine non pour défendre des intérêts bureaucratiques, mais suivant les préjugés petit-bourgeois du moment qui saturent son « marxisme » – et qu’il confond avec la « signification » d’une époque.
On encourage donc vivement nos lecteurs à ne pas prêter attention aux « révélations » bibliographiques de Chris. Les jeunes et les travailleurs peuvent se plonger sans inquiétude et sans discrimination dans l’étude de tous les grands classiques de Marx, Engels, Lénine et Trotsky. Ils y trouveront chaque fois les idées fondamentales dont nous aurons besoin pour en finir avec la barbarie capitaliste.
- Le cas de l’ex-Yougoslavie est particulier. A partir de sa rupture avec Staline, en 1948, le régime de Tito s’est engagé dans une combinaison de centralisation bureaucratique de l’économie et de soi-disant « autogestion » à l’échelle des entreprises. En réalité, même à l’échelle des entreprises, les travailleurs n’avaient pas le contrôle effectif des opérations. Les directeurs des usines étaient nommés d’en haut, par la bureaucratie centrale, et prenaient les principales décisions. En outre, cette forme de coopérativisme – avec sa concurrence entre les entreprises, sur un marché – a préparé la restauration du capitalisme en Yougoslavie. ↩︎
- De temps à autres, les animateurs de la PaduTeam évoquent la « bureaucratie » stalinienne en URSS. Mais ils rejettent radicalement l’analyse qu’en fait Trotsky et la portée critique de cette analyse. Ils nient le caractère contre-révolutionnaire de cette bureaucratie. Par exemple, dans une vidéo que nous analyserons plus loin, Chris affirme qu’il y avait chez Staline « une volonté de conservation des principes, des idéaux, de la transformation qu’a apportée la révolution [de 1917], tout en maintenant quand même la structure et en faisant en sorte qu’elle ne tombe pas entre les mains de l’ennemi extérieur ». Non, Staline ne voulait pas défendre les « principes » et les « idéaux » d’Octobre 1917. Au contraire : il les a noyés dans le sang, car ces principes et idéaux étaient incompatibles avec le pouvoir d’une bureaucratie parasitaire et privilégiée. ↩︎
- POSDR : Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie. À cette époque, le terme « social-démocrate » était synonyme de « marxiste », et non de « réformiste ». ↩︎
- Lénine, Œuvres complètes. Volume 6, page 515. ↩︎
- Sur le « Front populaire » en France, lire cet article. Le programme du « Front populaire » était subordonné à ce que le Parti radical pouvait accepter. C’était donc un programme extrêmement modéré, qui préservait les fondements du système capitaliste et préparait la guerre impérialiste. C’est la grève générale de mai-juin 1936 qui a permis aux travailleurs d’arracher des réformes qui ne figuraient pas dans le programme officiel du Front populaire. ↩︎
- C’est d’ailleurs un préjugé que la PaduTeam partage avec la direction de la France insoumise, comme avec tous les réformistes en général. Au fond, la théorie « populiste » de Mélenchon, qui minimise le rôle de la classe ouvrière, est compatible avec les idées de la PaduTeam. D’où l’opportunisme de celle-ci à l’égard de la FI. ↩︎