
Le 27 mai, le député libéral Steven Guilbeault a démissionné, déclarant qu’il était temps pour lui de poursuivre la lutte contre le changement climatique « d’une autre manière ».
Guilbeault avait déjà démissionné de son poste de ministre en novembre, à la suite du protocole d’accord conclu entre Mark Carney et Danielle Smith, un accord destiné notamment à ouvrir la voie à la construction éventuelle d’un pipeline vers la côte ouest.
Le 15 mai, l’Alberta et Ottawa ont annoncé qu’ils s’étaient entendus sur la mise en œuvre du protocole d’accord. Cet accord suspend les exigences en matière d’électricité verte, assouplit la réglementation sur les émissions de méthane et dispense les entreprises de l’obligation d’évaluer leur impact environnemental. Il accorde également à l’Alberta une taxe carbone industrielle moins élevée que dans le reste du pays — une concession évidente faite aux capitalistes du secteur pétrolier et gazier. C’est ce qui a fait déborder le vase pour Guilbeault.
À peu près à la même époque, les libéraux ont publié un « document de réflexion » proposant la création de « zones économiques spéciales » destinées à accélérer les projets de développement, dans lesquelles pratiquement toute la réglementation environnementale serait supprimée, y compris les mesures de protection des espèces menacées.
Cela a conduit un député libéral à devoir préciser à un journaliste que cette proposition n’avait pas pour objectif spécifique de tuer des épaulards (sans pour autant affirmer qu’elle ne le ferait pas). Des écologistes, dont Guilbeault, ont déclaré que la politique climatique de Carney était désormais « pire que celle de Harper ».
Puis, après sa démission, Guilbeault a déclaré qu’il n’était « pas le seul à être mal à l’aise face à la situation ». Dès le mois d’avril, quatorze députés avaient adressé une lettre anonyme à Carney au sujet du protocole d’accord, dans laquelle ils mettaient en garde : « Nous restons profondément préoccupés; la crédibilité du gouvernement sera gravement compromise. »
Si d’autres députés démissionnent, cela mettra en péril la majorité très fragile de Carney au Parlement. Ce serait un coup dur sur le plan politique, qui rendrait beaucoup plus difficile la mise en œuvre du projet de gazoduc, ou de tout autre projet, car il devrait alors s’assurer le soutien d’autres partis.
Mais ce n’est pas là le seul problème que ce projet de pipeline pourrait causer au gouvernement Carney.
Tous les tracés actuellement proposés pour l’oléoduc nécessitent la levée de l’interdiction du transit des grands pétroliers sur la côte nord de la Colombie-Britannique. Lever cette interdiction constituerait un pari politique risqué.
Les Premières Nations côtières ont clairement fait savoir qu’elles s’y opposeraient, car ce projet constituerait une menace considérable pour les écosystèmes dont elles dépendent et une atteinte à leur souveraineté. À partir de là, cette lutte pourrait se transformer en un mouvement de masse, à l’instar de nombreuses autres luttes menées en Colombie-Britannique pour la défense des droits des Autochtones.
Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, ne souhaite pas s’engager dans ce combat et s’oppose catégoriquement à tout projet de pipeline qui nécessiterait la levée de l’interdiction des pétroliers. Mais cela ne signifie pas pour autant que Carney n’ira pas de l’avant.
Cela signifie simplement que s’il le fait, les conséquences seront désastreuses : des manifestations qui pourraient déboucher sur un mouvement de masse, des troubles politiques à l’échelle nationale et des batailles juridiques épineuses. Cela rendrait la construction d’un gazoduc bien plus coûteuse et bien plus longue.
Perdant-perdant
Mais ne pas mettre en œuvre ce projet de pipeline ne serait pas plus facile sur le plan politique. Cela ne ferait qu’attiser le mouvement séparatiste en Alberta en donnant raison à ceux qui affirment qu’Ottawa est hostile à l’exploitation pétrolière et gazière. Cela ne ferait qu’accentuer les tensions au sein de la fédération canadienne.
D’autre part, avec l’effondrement des échanges commerciaux avec les États-Unis, l’industrie canadienne se trouve dans une situation désastreuse. Le secteur manufacturier canadien est en déclin et n’est pas concurrentiel. C’est pourquoi un élément clé de la stratégie de Carney consiste à faire du Canada une « superpuissance énergétique ».
Mais cela ne peut se faire sans un nouvel oléoduc vers l’Ouest. À l’heure actuelle, la majeure partie du pétrole brut canadien est vendue aux États-Unis, qui n’offrent pas de prix compétitifs et ne sont manifestement plus un partenaire commercial fiable.
En somme, Carney se trouve pris entre le marteau et l’enclume. Il souhaite construire un pipeline vers l’Ouest afin de relancer l’économie et d’apaiser les tensions séparatistes en Alberta.
Mais cela signifie prendre le risque de déclencher un mouvement de masse, d’engager des batailles juridiques — et de mettre en péril la majorité libérale. Tout cela ralentirait, voire bloquerait, la construction du pipeline et attiserait probablement le séparatisme en Alberta, ce qui placerait Carney dans une situation encore plus délicate.
Cela reflète la situation actuelle du capitalisme canadien : chaque « solution » se transforme en une multitude de problèmes. Le protocole d’accord sur un pipeline dans l’Ouest est l’une de ces « solutions », et la perte potentielle de la majorité libérale n’est qu’un des problèmes très graves qui pourraient en découler.
En attendant, aucun promoteur privé ne s’est encore manifesté pour ce gazoduc, et chaque nouvelle complication liée au projet ne fera que dissuader davantage les investisseurs. Cela ne fait qu’accroître le risque que le gouvernement gaspille des milliards de dollars dans ce projet, qui pourrait bien ne jamais voir le jour, et que ce soient ensuite les travailleurs qui en fassent les frais avec l’argent public.
Le capitalisme canadien n’a aucune bouée de sauvetage. Cet accord et la démission de Guilbeault ne sont qu’un symptôme d’une crise bien plus profonde.