La Règle du jeu (1939) et le vide spirituel de la société bourgeoise

« La conception que j’avais dès le début était celle d’un film représentant une société, un groupe. Je voulais dépeindre une classe. »
  • Marcus Katryniuk
  • ven. 10 avr. 2026
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Guerre. Crise économique. Un sentiment généralisé que le monde se trouve au bord d’une catastrophe majeure. Pendant ce temps, les riches vivent dans une opulence insouciante. Bon nombre d’entre eux semblent totalement inconscients de ce qui se trame autour d’eux.

Ces conditions, qui rappellent étrangement celles d’aujourd’hui, étaient celles de la France des années 1930, alors qu’elle se trouvait à la jonction entre la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale. C’est ce monde que Jean Renoir dépeint dans son film La Règle du jeu. Et parce qu’il a si bien su capter l’esprit de l’époque, l’œuvre demeure, encore aujourd’hui, d’une troublante actualité.

Le film met en scène un groupe de mondains de la haute société lors d’un séjour à la campagne. Ils passent leurs journées à chasser, à boire et à se tromper les uns les autres (presque tous les personnages couchent avec le conjoint d’un autre).

Pendant ce temps, juste au-delà des vignobles, une guerre mondiale se prépare. Moins d’un an après la sortie du film, la France allait être envahie par l’Allemagne nazie et soumise à un régime fasciste. Pourtant, les personnages semblent tout à fait inconscients de la situation. Presque personne n’a quoi que ce soit à dire qui ne concerne pas sa propre personne ou l’une de ses intrigues amoureuses.

La haute bourgeoisie française y est dépeinte comme ignorante, gloutonne, et moralement et spirituellement vide. Il n’y a pas de personnage principal. Le film est plutôt porté par une vaste distribution d’ensemble. Cela détourne l’attention de l’individu pour la porter sur la classe dirigeante dans son ensemble. Comme Renoir l’a expliqué : « La conception que j’avais dès le début était celle d’un film représentant une société, un groupe. Je voulais dépeindre une classe. »

Renoir était mieux outillé que quiconque pour réaliser ce film. Fils du grand peintre Pierre-Auguste Renoir, il a grandi dans la haute société française et connaissait précisément la frivolité qui régnait dans ces milieux mondains. Il maîtrisait si bien son sujet que, selon ses dires, il a tourné le film sans scénario achevé : « En réalité, j’avais ce sujet tellement en moi, si profondément ancré, que je n’avais écrit que les entrées et les mouvements, pour éviter de commettre des erreurs à leur sujet. »

Le travail de caméra est d’une complexité remarquable pour l’époque. Le film est principalement tourné avec une grande profondeur de champ et de longs plans-séquences. La caméra est en mouvement perpétuel, pivotant autour des personnages et balayant les vastes intérieurs du château.

La cinématographie et le montage impriment au film un rythme fort plaisant, tout en offrant un moyen de mettre à nu la bassesse morale des personnages de manière ingénieuse. On voit les personnages se trahir dans le dos, littéralement, les uns des autres.

Il n’y a une rupture dans la cinématographie que lors d’une scène où les personnages partent à la chasse. À ce moment, le rythme du film change du tout au tout. Les plans-séquences font place à un montage rapide montrant des faisans et des lapins se faisant abattre. Leur agonie est filmée avec une précision chirurgicale. Sous l’impact des balles, les lapins effectuent des pirouettes macabres, et l’on voit leurs membres s’étirer sous l’effet de spasmes nerveux. Une paisible journée au grand air se transforme alors en véritable champ de bataille.

D’une part, cette scène agit comme un sombre présage du carnage qui s’apprêtait à consumer l’Europe. D’autre part, elle révèle l’insensibilité morale absolue des riches. À un certain moment, un personnage demande à une autre si la chasse lui plaît vraiment. Elle se contente de hausser les épaules en guise de réponse.

La Règle du jeu est une œuvre exceptionnelle. C’est un film incroyablement drôle et divertissant, techniquement magistral, tout en offrant une critique lucide du monde dans lequel nous vivons.

Comme Renoir l’a dit lui-même :

« Je l’ai fait [ce film], pas du tout pour en faire un film controversé – croyez-moi. Je n’avais aucunement l’idée d’épater le bourgeois. Je voulais simplement faire un film. Je voulais même faire un film agréable. Je voulais faire un film agréable, mais qui soit en même temps une critique d’une société que je considérais comme résolument pourrie, et que je continue à considérer comme résolument pourrie. Parce que cette société est la même, elle n’a pas fini d’être pourrie, et elle n’a pas fini de nous entraîner vers de très jolies petites catastrophes. »