
À la fin février, le gouvernement fédéral a annoncé sa nouvelle « Stratégie industrielle de défense ». Cette stratégie dépeint l’augmentation massive des dépenses militaires comme une politique économique avec l’objectif de relancer l’économie canadienne. Le gouvernement affirme que celle-ci attirera pour 300 milliards de dollars d’investissements privés et créera « 125 000 carrières bien rémunérées ».
Ce plan a été accueilli par la classe dirigeante à bras ouverts. Le Conseil canadien des affaires a décrit la Stratégie industrielle de défense comme « une étape importante pour renforcer la sécurité et la résilience économique du Canada dans un contexte d’incertitude géopolitique croissante ». Le Globe and Mail affirme que le plan va « relancer les investissements privés » et pourrait même créer un « âge d’or de réindustrialisation ».
Même le chef du Parti conservateur Pierre Poilievre, qui s’efforce de contredire les libéraux sur chaque détail, a déclaré largement soutenir ce projet. Il a dit : « Il s’avère que les choses que nous devons faire pour devenir autonomes sont les mêmes que celles que nous devons faire pour devenir un pays abordable pour tous les Canadiens. »
Mais ce plan créera-t-il un « âge d’or de réindustrialisation » et « 125 000 carrières bien rémunérées »?
Jeter de l’argent par les fenêtres
L’idée de recourir aux dépenses militaires pour relancer l’économie présente plusieurs problèmes.
Pour commencer, techniquement parlant, la production militaire ne fait pas partie de l’économie réelle. Elle ne produit pas de biens de consommation ni de machines ou autres biens d’équipement utilisés pour fabriquer des biens de consommation. Toutefois, ce sont précisément les investissements en biens d’équipement – les investissements dans la production – qui font croître l’économie. En termes marxistes, l’investissement militaire n’entre pas dans le cycle de production que Marx appelle « la production et la reproduction du capital » qui stimule la croissance économique.
Bien que les dépenses militaires peuvent créer des emplois et des profits pour certains à court terme, l’activité économique créée ainsi est largement « fictive », car ces dépenses détournent des investissements de l’économie réelle, c’est-à-dire des secteurs économiques qui augmentent la productivité et la croissance à long terme.
Même le Fonds monétaire international (FMI) reconnaît ce fait dans un rapport récent dans lequel il explique que : « Par rapport à l’investissement public, la consommation gouvernementale reliée à la défense a tendance à générer des effets plus faibles et moins persistants sur le rendement potentiel, puisqu’elle n’augmente pas la capacité productive directement. »
L’impact économique des dépenses militaires sera donc au mieux extrêmement limité et aura tendance à siphonner de l’argent hors de l’économie réelle. Comme le souligne le rapport du FMI, les dépenses militaires peuvent avoir un effet néfaste en « détournant les dépenses consacrées au capital physique et humain productif vers la défense, et, par le biais de distorsions, entraînant une allocation inefficace des ressources qui peut réduire la productivité ».
Bien que les dépenses militaires ne créent pas de biens de consommation ni de biens d’équipement dans l’économie réelle, elles génèrent des emplois rémunérés. Cela peut avoir un effet domino, puisque ces salaires engendrent une demande pour des biens de consommation, ce qui stimule les investissements dans la production, entraînant ainsi de nouvelles embauches.
Mais si l’objectif est de créer des emplois, cette stratégie est extrêmement inefficace. La production militaire a tendance à nécessiter beaucoup de capital, mais peu de main-d’œuvre. Augmenter le nombre d’emplois dans la production militaire de 81 200 à 206 000, comme le gouvernement affirme vouloir faire, signifie qu’il dépensera 4 millions de dollars d’argent public par emploi! Après que la presse patronale a fait tout un scandale à propos des « pertes » de 20 000 dollars par travailleur chez Postes Canada, c’est d’une hypocrisie flagrante de voir tout l’establishment capitaliste promouvoir un gaspillage d’argent si incroyablement inefficace.
Financement par le déficit
Il convient également d’examiner les coûts associés à ce plan.
L’an dernier, le gouvernement a augmenté le budget militaire à 63 milliards de dollars. Il planifie de l’augmenter à environ 5% du PIB, soit une somme colossale de 159 milliards de dollars par an, d’ici 2035. Ce montant représente plus de trois fois les transferts fédéraux aux provinces pour les soins de santé. En tout, Carney planifie dépenser plus de 500 milliards de dollars dans les forces armées au cours de la prochaine décennie.
Bien que Carney ait mis en œuvre une politique d’approvisionnement militaire « Acheter canadien » visant à accorder 70% des contrats à des entreprises basées au Canada, cela ne se fera pas du jour au lendemain. En attendant, environ 75% des dépenses militaires canadiennes finissent dans les coffres de fournisseurs américains. Il est donc inévitable qu’une grande partie des fonds nouvellement alloués aux forces armées n’aura aucune répercussion positive sur l’économie canadienne.
Cette immense somme d’argent devra bien venir de quelque part. Elle devra inévitablement venir soit des profits des capitalistes, soit des attaques contre les travailleurs – c’est-à-dire à travers des impôts ou des mesures d’austérité.
Si le gouvernement tente de contourner le problème en s’endettant davantage, comme il le fait présentement, cela aura un effet inflationniste. En augmentant la masse monétaire à travers la dette gouvernementale, la quantité de dollars en circulation pour une même quantité de biens augmente, réduisant ainsi le pouvoir d’achat de chaque dollar.
Mais le gouvernement ne peut pas continuer d’emprunter indéfiniment. Il est plus probable que le gouvernement finance les dépenses militaires en coupant dans les dépenses sociales dont dépendent les travailleurs. Or, cela réduirait le pouvoir d’achat des travailleurs, ce qui réduirait en retour les investissements des capitalistes dans l’économie réelle. Tout effet positif provenant de nouveaux emplois dans la production militaire serait donc réduit à néant.
Qui paie?
Derrière cet écran de fumée se cache la réalité : le programme de réarmement de Carney sera profondément destructeur pour l’économie canadienne. Le besoin le plus criant de l’économie canadienne, d’un point de vue capitaliste, est d’augmenter la productivité du travail, qui est en baisse depuis plusieurs années. Il s’agit de la seule manière de rendre le Canada compétitif sur la scène mondiale, d’attirer les investissements et d’augmenter les salaires. Les dépenses militaires font l’inverse en détournant des fonds d’usages productifs.
L’expansion militaire créera quelques emplois et créera peut-être même une croissance économique de courte durée. Mais fondamentalement, elle ne fera qu’accélérer et approfondir la crise du capitalisme canadien.
C’est ce qui s’est produit dans les années 1970 et 1980 alors que les États-Unis et l’Union soviétique étaient engagés dans une course à l’armement. Plutôt que de stimuler la croissance aux États-Unis, ces dépenses militaires ont engendré une inflation annuelle allant jusqu’à 10%, provoquant une baisse du niveau de vie des travailleurs. Durant la même période, les économies avec les plus hauts taux de croissance étaient celles de l’Allemagne et du Japon, deux pays avec des dépenses militaires négligeables.
La campagne massive de militarisation de Carney aura probablement un résultat similaire. Une poignée de contracteurs privés et d’actionnaires milliardaires en tireront profit. La facture reviendra à la classe ouvrière. Lorsque la croissance espérée ne se concrétisera pas, les gouvernements fédéral et provinciaux seront forcés de couper dans tous les services publics qui rendent la vie digne d’être vécue. Les mesures d’austérité actuelles ne sont que le début de l’époque d’austérité la plus profonde de l’histoire du Canada. Voilà ce que signifie le maintien du capitalisme pour la classe ouvrière.
C’est pourquoi les communistes rejettent le militarisme de Carney et l’idée selon laquelle les travailleurs devraient dépendre de la production d’armes meurtrières et destructrices simplement pour obtenir des emplois décents.
Au lieu de cela, la classe ouvrière doit lutter pour que ces milliards de dollars soient alloués aux soins de santé, aux infrastructures, à l’éducation et au développement industriel réel – des investissements qui augmentent la capacité productive tout en améliorant la vie des travailleurs. Dans un tel contexte, de bons emplois pourraient être garantis à tous.
Pour atteindre cet objectif, les richesses de la société doivent être placées sous propriété publique et gérées de façon démocratique, et consacrées aux besoins humains plutôt qu’à la mort et à la destruction. Ainsi, nous pourrons bâtir une société véritablement humaine, libérée de la guerre et de toute forme de violence.