
Après des décennies d’austérité et de sous-financement, tout le monde peut voir que les services publics craquent. Et pourtant, la froide logique du système capitaliste demande que cela empire.
C’est le constat que dresse un nouveau rapport de l’Institut du Québec (IDQ), s’appuyant sur le cadre budgétaire présenté par la CAQ en mars dernier. Chiffres à l’appui, il explique : « le plus gros des compressions reste à venir ». Une période d’austérité et de lutte s’ouvre devant nous.
Couillard : de la p’tite bière
Le 18 mars dernier, sans trop de vagues, la CAQ a présenté ce qui sera sans doute son dernier budget. Il prévoit une réduction des déficits jusqu’à l’atteinte de l’équilibre budgétaire en 2030.
Or, le rapport de l’IDQ explique ce qui n’a pas été dit tout haut : pour ce faire, il faudra des coupes drastiques.
Simplement pour maintenir les services, il faudrait une hausse des dépenses de l’État de 3,7% par année, selon l’IDQ. Or, la CAQ prévoit une augmentation d’à peine 1,5% par année – moins que l’inflation.

Cela veut dire que toutes sortes de services seront sous-financés ou coupés. Le rapport clame qu’il est « hautement improbable qu’un tel virage n’affecte pas le niveau des services et l’intégrité des missions actuelles de l’État ».
Le portrait devient encore plus troublant lorsqu’on le compare à la croissance des dépenses de portefeuilles du gouvernement libéral de Philippe Couillard de 2014 à 2018.
Bien que ce gouvernement ait imposé une austérité brutale, les dépenses ont tout de même augmenté de 3,2% en moyenne – plus du double de ce qui est prévu actuellement!
La conclusion inévitable est que, si le gouvernement du Québec ne change pas de trajectoire, il se dirige vers un démantèlement sans précédent de l’État-providence.
Consensus
Alors que la CAQ se prépare à être éjectée du pouvoir, il était facile pour elle de refiler les décisions très impopulaires au prochain gouvernement. Que disent donc les aspirants au pouvoir?
Charles Milliard, le chef du Parti libéral, affirme qu’il demandera aux Québécois de « devenir de plus en plus rationnels sur l’état des finances publiques ». Il dit vouloir rétablir l’équilibre budgétaire dans un premier mandat – ce qui signifie se conformer au cadre austéritaire que la CAQ a présenté en mars dernier. Comme nous l’avons vu, cela signifiera des coupes d’une profondeur sans précédent.
Le Parti québécois, quant à lui, demeure vague. Mais son chef, Paul St-Pierre-Plamondon, parle de réduire la « bureaucratie » de l’État, de rendre la fonction publique « plus efficace » et admet que des « choix difficiles » devront être faits pour maintenir les « missions essentielles de l’État ».
Il n’est pas allé jusqu’à parler d’austérité ou d’équilibre budgétaire, mais depuis quand les politiciens bourgeois sont-ils pleinement transparents? Son message ambigu vise à signaler à la classe capitaliste qu’il est un bon gestionnaire « responsable » du capitalisme, sans mentionner l’impopulaire mot en A.
Soit dit en passant, il a recours presque mot pour mot au même langage que tenait l’ancienne cheffe du PQ, Pauline Marois, avant qu’elle prenne le pouvoir en 2012. Et une fois au gouvernement, Marois avait imposé l’austérité en plus d’augmenter les frais de scolarité, de briser la grève dans la construction par une loi spéciale, et d’octroyer de généreux congés fiscaux aux gros investisseurs.
Dictature des banques
Il n’est pas impossible qu’un prochain gouvernement repousse l’austérité à plus tard et choisisse de continuer à accroître la dette publique, afin de ne pas se rendre immédiatement impopulaire. Mais qu’arriverait-il?
Le rapport prévient que l’accumulation d’autres déficits « alourdirait le poids de la dette nette » et augmenterait grandement le service de la dette. Autrement dit, le Québec aurait à rembourser une dette plus grande, avec intérêts.
Le service de la dette au Québec est déjà de 10,2 milliards de dollars : des milliards qui vont gonfler les poches creuses de quelques banquiers, au lieu de réparer nos écoles, routes et hôpitaux. Ces riches nous prennent à la gorge par les dettes étudiantes, au moment de payer l’hypothèque, et à l’échelle de tout un État.
Selon l’IDQ, si un prochain gouvernement repousse le retour à l’équilibre budgétaire, le service de la dette passerait de 10,2 à 13,2 milliards de dollars entre 2025-2026 et 2029-2030, « détournant des ressources croissantes des services essentiels de l’État ».
Et c’est sans compter que ces petits dictateurs de la finance ont aussi l’outil de la cote de crédit. Les décotes par les agences de notation comme Moody’s ou Standard & Poor’s reflètent le « manque de confiance » dans la capacité de payer d’un État donné. Elles ont donc comme conséquence une augmentation des taux d’intérêts sur la dette publique, créant ainsi un cercle vicieux d’endettement.
Rappelons que Standard & Poor’s a abaissé la cote de crédit du Québec en 2025, en grande partie à cause des déficits records de la CAQ. Cela pourrait survenir à nouveau, augmentant ainsi le service de la dette encore davantage. L’étude de l’IDQ ne prend même pas en compte ce scénario.
Le prochain gouvernement ne pourra donc pas y échapper : il y aura moins d’argent pour les services, d’une manière ou d’une autre.
Capitalisme
Comme nous l’expliquions dans un récent article, les directions syndicales doivent dès maintenant organiser une véritable mobilisation contre les attaques des partis du patronat. Ce ne sont pas aux travailleurs de payer pour la crise par davantage d’austérité.
Mais au-delà de la résistance, la question demeure : existe-t-il une solution de rechange?
Le seul parti qui refuse la logique austéritaire est Québec solidaire. QS propose notamment de taxer les multimillionnaires pour « réduire les déficits sans couper dans les services ».
L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), syndicat du secteur de la santé, abonde dans le même sens. Elle met de l’avant une proposition pour taxer les riches qui permettrait d’engranger 6,5 milliards de dollars de revenus supplémentaires pour l’État. Son président affirme du même souffle que l’austérité est un « choix politique ».
Il y a certainement un élément de « choix ». Les gouvernements trouvent toujours des centaines de millions pour les riches (Northvolt, Bombardier, etc.), mais n’ont que des miettes pour les travailleurs et les services. Ce sont toujours les travailleurs qui payent pour la crise des finances publiques, alors que les patrons sont traités aux petits oignons.
Mais cela veut-il dire que c’est simplement par « choix » que les gouvernements imposent l’austérité?
En réalité, l’austérité découle de la logique même du capitalisme. Le système traverse une crise prolongée. La croissance économique est anémique, la productivité est au plancher, et ce climat morose signifie moins de rentrées d’argent pour l’État. Le gouvernement s’endette depuis des décennies pour maintenir le système sur le respirateur artificiel. La dette s’alourdit sans cesse, et les banques demandent le remboursement de leurs prêts un jour ou l’autre.
En même temps, en raison de la crise, les capitalistes demandent au gouvernement de créer un « climat économique » qui soit « favorable à l’investissement ». Autrement dit, ils demandent précisément des baisses de leurs impôts. La crise crée une concurrence accrue entre États pour attirer des investissements. Cela les pousse à se démener pour offrir des cadeaux aux entreprises sous la forme de subventions ou de baisses d’impôts. C’est dans cette optique que la CAQ a diminué les impôts des entreprises au Québec, qui sont plus bas qu’au Canada et qu’aux États-Unis. Cela veut également dire moins d’argent pour les services publics.
Le prochain gouvernement, qu’il soit du PQ ou du PLQ, agira en fonction de cette logique capitaliste, et il est futile de tenter de les convaincre de faire un « choix » différent. Mais, même dans le cas hypothétique où le gouvernement voudrait rompre avec la logique de l’austérité, par exemple, en taxant les riches, il se buterait inévitablement à l’hostilité implacable des capitalistes, qui auraient le beau jeu de mettre leur argent dans des paradis fiscaux, cesser d’investir, voire délocaliser leur production. Et ce, dans un contexte où la guerre commerciale avec les États-Unis a déjà commencé à provoquer des délocalisations à travers le Canada.
Le capitalisme québécois est en crise. Que le PQ ou le PLQ gagne les prochaines élections, une période d’austérité s’ouvre – et donc, également, une période de lutte de classe contre cette régression.
« Communautaire à boutte » : un aperçu de ce qui vient
Le rapport de l’IDQ parle d’un « un casse-tête politique majeur » pour le prochain gouvernement. Et pour cause : il devra composer avec des travailleurs qui n’accepteront pas qu’on attaque encore leurs services.
À cet égard, le mouvement « Communautaire à boutte » nous donne un bon aperçu de ce qui nous attend.
Pendant deux semaines, 1600 organismes du milieu communautaire sont entrés en grève, culminant avec une manifestation de 10 000 personnes à Québec.
Le communautaire travaille avec des miettes sous forme de subventions. Le milieu souffre de sous-financement chronique – il faudrait 2,6 milliards de dollars de réinvestissement annuel pour le combler. Le dernier budget de la CAQ prévoit une augmentation de la part du budget pour le communautaire d’à peine 1%.
Le communautaire vit une tempête parfaite : la crise du capitalisme crée des problèmes sociaux grandissants, davantage de demandes pour les services, et moins de ressources pour y répondre. Les travailleuses et travailleurs du milieu gagnent 33% moins que la moyenne québécoise pour des emplois équivalents. Ils doivent eux-mêmes avoir recours aux banques alimentaires!
Ce qu’on voit ici, c’est que la nécessité de l’austérité sous le capitalisme se bute à la résistance des travailleurs, qui veulent des conditions de vie décentes et des services de qualité. Les deux sont incompatibles. D’autres luttes du genre viendront.
Une période d’intense guerre de classes s’ouvre à l’horizon, où les gouvernements et le patronat passeront à l’offensive. Dans ce contexte, il faut de toute urgence bâtir un parti qui propose de renverser le système capitaliste, et qui peut gagner à lui les nombreux travailleurs qui tireront la conclusion que le système lui-même doit partir.