
« Je les ai vus à Moscou vomir leur champagne et leur caviar sur leurs habits Pierre Cardin. Je les ai vus à Bangkok fourrer des enfants, filles ou garçons, pour une poignée de petit change. Je les ai vus à Montréal dans leur bureau avec leurs sales yeux de boss, leur sale voix de boss, leur sale face de boss, hautains, méprisants, arrogants. »
Montréal, 1985. Dans une obscure salle de réception du Queen Elizabeth Hotel, trois trompettes gémissent un God Save the Queen assourdissant. Ce soir, costumés en négociants d’un autre âge, les dignitaires du Beaver Club festoient. Fondé deux-cents ans plus tôt par le gratin du pouvoir colonial de la Province of Quebec, ce club-sélect de l’establishment canadien est resté fidèle à ses traditions. Le temps d’une veillée folklorique, d’honorables crapules singent leurs ancêtres marchands de fourrures, la bouche pleine de petits fours et de flagorneries.
Ils ne sont pas seuls à rire. Ayant prétexté un inoffensif projet de recherche universitaire pour s’incruster en douce, un couple de cinéastes, Manon Leriche et Pierre Falardeau, les guette dans l’ombre. Leurs caméras enregistrent les discours vaniteux du rédacteur en chef de La Presse, Roger D. Landry, manifestement saoul. Elles surprennent le ministre libéral Marc Lalonde en train de cajoler ses jeunes voisines de table, ou bien se dandinant de ses deux pieds gauche sur la piste de danse. Sous les applaudissements frénétiques de l’assistance, des serveurs attifés en sachems et en bûcherons épatent la galerie au son des cornemuses.
Toute la dépravation, l’orgueil et la médiocrité des puissants jaillissent à l’écran. Le Temps des bouffons, en quinze minutes, nous plonge dans l’atmosphère fétide de leur cérémonial sorti des boules-à-mites. Mais c’est sans conteste grâce au commentaire incendiaire de Falardeau, superposé à ces images déjà éloquentes, que le film acquiert une portée universelle. D’une voix rauque, hors champ, le pamphlétaire conchie les « profiteurs qui passent pour des philanthropes », les « journalistes rampants habillés en éditorialistes serviles », les « sénateurs séniles » et autres spécimens de rapaces capitalistes, « à New York, à Paris, à Mexico ».
Le projet, initialement subventionné par l’Office national du film du Canada, a été avorté une fois livré le premier montage. On réclamait un « propos neutre », ce contre quoi tempêtait à juste titre Falardeau : « Pourquoi l’art devrait être neutre? L’art, c’est pas neutre! On a le droit de se choquer, d’être enragé! C’est pas un péché, tabarnak! » Le langage vulgaire de la narration n’aura pas non plus manqué de choquer les fonctionnaires de l’ONF. Mais comme Falardeau semble nous le rappeler lorsqu’il dénonce « ce beau ramassis d’insignifiants, […] vulgaires et grossiers avec leurs costumes chics et leurs bijoux de luxe », la vraie obscénité est celle de l’extrême richesse. Il faudra attendre neuf ans après le tournage pour que soient enfin distribuées, sous le manteau, les cassettes du documentaire. À l’endos, une étiquette invitait chaque spectateur à en réaliser et à en diffuser le plus possible de copies pirates.

Sa distribution clandestine et sa vibrante liberté de ton en font une œuvre unique du cinéma québécois. La colère de classe dont elle témoigne lui a d’ailleurs valu d’être traduite en diverses langues et visionnée aux quatre coins du globe, partout où sévissent ces riches débauchés. Pendant le Printemps érable et le mouvement des gilets jaunes, notamment, sa dénonciation des parasites juchés au sommet de la société trouvait encore de nouveaux échos.
Or force est de l’admettre : si génial soit-il, le réquisitoire traîne un important talon d’Achille. Ardent nationaliste, Falardeau concentre ses attaques sur la répugnante bourgeoisie anglo-canadienne, mettant de côté la complicité tout aussi putride des élites québécoises, même souverainistes, dans cette mascarade. Depuis la Conquête, les bouffons de chez nous ont pourtant bel et bien su se tailler une place à table. Le Beaver Club est devenu le rendez-vous privilégié de tous les ploutocrates d’un océan à l’autre, qu’ils s’inclinent devant l’unifolié ou le fleurdelisé.
À cet égard, l’écrivain Marc-André Cyr révélait récemment qu’un éminent convive du banquet aurait été délibérément épargné par le cinéaste. Invité par ses confrères fédéralistes, le premier ministre péquiste d’alors, Pierre-Marc Johnson, s’empiffrait apparemment d’amuse-gueules non loin des toilettes, radieux. Une brochette d’exploiteurs sans frontières, partageant les mêmes intérêts fondamentaux et souriant aux mêmes vices : voilà ce que décrit admirablement Le Temps des bouffons, malgré les précautions de Falardeau pour ménager l’aile souverainiste de la bourgeoisie québécoise.
Cette anicroche ne devrait toutefois pas éclipser les innombrables qualités du court-métrage. Pour emprunter l’expression de Jules Falardeau, fils de Pierre et Manon, « c’est le film le plus subversif de l’histoire du Québec ». À l’heure du dévoilement des dossiers Epstein – où apparaissent, là encore, des Québécois comme Jacques Villeneuve et Guy Laliberté –, les formules-chocs du brûlot n’ont jamais tapé si juste. Beaver Club ou Little Saint James, le constat subsiste : c’est un petit entre-soi crapuleux, obscène, baveux, et nous n’y sommes pas invités. Il est grand temps de casser leur party.