Les bolcheviks et la Révolution russe

Événement le plus calomnié par les puissants et le plus inspirant pour les opprimés, la Révolution russe a prouvé pour la première fois que la classe ouvrière pouvait prendre son destin en main. Cet article retrace l’épopée des bolcheviks, de la chute du tsarisme à la conquête du pouvoir en octobre, et démontre pourquoi la construction d’un parti révolutionnaire demeure, aujourd’hui comme hier, le facteur décisif pour transformer radicalement la société.
  • Josie Seaton et Holly Quilty
  • mar. 7 avr. 2026
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« Le bolchevik » de Boris Kustodiev, 1920.

La Révolution russe de 1917 est probablement l’événement ayant suscité à la fois le plus d’inspiration et de vitriol de toute l’histoire. 

Pour les riches et les puissants, elle représente un cauchemar qu’ils ne peuvent oublier. C’est pourquoi la révolution est à ce point dénigrée par les puissants aujourd’hui, que ce soit dans les manuels scolaires ou dans les productions hollywoodiennes. Ils décrivent 1917 comme un coup d’État ou un complot, une mesure imposée au peuple par la conspiration élitiste de Lénine et de son Parti bolchevique.

Cependant, pour les révolutionnaires, il s’agit du plus grand événement de l’histoire. À l’exception du bref et héroïque épisode de la Commune de Paris de 1871, il s’agit de la première fois que la classe ouvrière a pris le pouvoir entre ses mains et a commencé la construction d’une société socialiste. Grâce à la révolution, la société russe a progressé de manière fulgurante, passant d’une société semi-féodale sous-développée à une puissance industrielle avancée en quelques décennies, sortant des dizaines de millions de personnes d’un labeur misérable et de l’arriération.

Les révolutionnaires d’aujourd’hui ont beaucoup à apprendre de la Révolution russe. Cette histoire est une mine d’or de leçons sur la dynamique d’une révolution. Mais surtout, en étudiant l’exemple du Parti bolchevique de Lénine, nous y apprenons ce qu’il faut pour gagner. Aucun parti, ni avant ni après, ne s’est lié aussi profondément à la classe qu’il dirigeait ni mené une révolution entraînant une transformation aussi profonde de la société. Étudier le rôle des bolcheviks en 1917 est essentiel pour comprendre quel type de parti nous avons à bâtir, et sur quelles idées et tactiques nous devons nous fonder pour mener les révolutions d’aujourd’hui à la victoire.

Il est impératif d’étudier la Révolution russe et de la déterrer de la montagne de calomnies sous laquelle elle a été ensevelie. Nous ne pouvons qu’effleurer la surface de cette histoire dans un court article, mais nous espérons qu’il encourage nos lecteurs à explorer en profondeur ce grand événement.

Une file d’attente pour du pain à Petrograd, début 1917.

Les racines de la révolution

Le contexte immédiat de la révolution est la crise violente dans laquelle la Première Guerre mondiale plonge la Russie.

On estime qu’entre le début de la guerre et 1916, 5,6 millions de soldats russes périssent, menés dans une guerre insensée par une clique dirigeante impitoyable et obtuse. Ces soldats sont en immense majorité des paysans qui, bien que « libérés » du servage en 1861, sont toujours dominés par de riches propriétaires terriens. Ils sont soit confrontés à l’exploitation chez eux, ou à la mort au front.

Le tsar Nicolas II règne sur cet empire décadent; il dirige un régime policier et gouverne par décret d’une main de fer. Il refuse de mettre fin à la guerre, car ses alliés impérialistes, la France et l’Angleterre, demandent qu’il fournisse de la chair à canon pour leur guerre. Il espère également annexer encore plus de territoires pour l’Empire russe.

Pendant ce temps, l’effondrement de l’économie sous le poids de la guerre cause des pénuries de presque tous les produits de première nécessité. Cette situation est accablante pour une classe ouvrière urbaine déjà exploitée et appauvrie. Les travailleurs, et surtout les ouvrières, doivent faire la file en moyenne 40 heures par semaine pour obtenir des rations. À Moscou, le prix du seigle – la base du pain noir russe – grimpe de 47% au cours des deux premières années de la guerre.

Les capitalistes profitent grassement de l’envolée des prix ainsi que de l’armement et du ravitaillement de l’armée. Ils mènent la belle vie pendant que les pauvres souffrent et meurent.

Comme l’a écrit un espion britannique : « Le champagne coulait à flots […]. Et dans les rues s’étiraient de longues files d’hommes mal vêtus et de femmes loquaces attendant un pain qui ne venait jamais. »

Tout cela s’ajoute à une colère accumulée après des décennies de misère et d’oppression, sans oublier l’expérience de lutte acquise lors de la révolution avortée de 1905. Dans ce contexte, une vague de grèves balaye la Russie à la fin de 1916 et au début de 1917, mobilisant des centaines de milliers de travailleurs. Le mouvement est particulièrement puissant dans la capitale, Petrograd.

Une manifestation pendant la Révolution de février. Sur la banderole, on peut lire : « Vive la République socialiste des travailleurs ».

La révolution de Février : les vannes s’ouvrent

En 1917, la vague de grèves prend de l’ampleur. La Journée internationale des femmes (le 23 février) marque un tournant.

Ce matin-là, les ouvrières de plusieurs usines de textiles de Petrograd débrayent. Elles envoient des déléguées vers d’autres usines pour inciter leurs collègues à les rejoindre. Au bout de cette journée, 90 000 personnes sont en grève dans la capitale. On peut voir une mer de bannières réclamant la paix, le pain et la liberté. Deux jours plus tard, on compte 240 000 grévistes. La ville est complètement paralysée.

Le tsar envoie des troupes, mais les choses ne se déroulent pas comme prévu.

Le récit du bolchevik Kaïourov est emblématique de ce qui se déroule partout dans Petrograd. Alors qu’il se trouve dans une foule de travailleurs subissant les fouets de la police, il amène certains d’entre eux parler aux Cosaques, soit une caste militaire privilégiée, sur lequel le régime s’était historiquement appuyé pour réprimer le peuple : « Frères Cosaques, venez au secours des ouvriers dans leur lutte pour de pacifiques revendications! Vous voyez comment nous traitent, nous, ouvriers affamés, ces pharaons [la police]. Aidez-nous! » Quelques minutes plus tard, les travailleurs portent en triomphe un Cosaque qui vient d’abattre un inspecteur de police de son sabre.

Partout dans Petrograd, les travailleurs lancent ce genre d’appels révolutionnaires aux soldats – avec succès. Après tout, les soldats sont pour la plupart des paysans qui haïssent les propriétaires terriens et la guerre – les mêmes ennemis que combattent les ouvriers.

Ainsi, le 26 février, lorsque le tsar ordonne aux troupes de tirer sur la foule, l’ordre se retourne contre lui. Une minorité fait feu, mais la majorité refuse de le faire devant la force des appels révolutionnaires lancés par les travailleurs. Le lendemain, « les effectifs qui ne se soulevèrent pas furent seulement ceux qui n’avaient pas trouvé le moment de se soulever » et, les ouvriers remportent la lutte « pour la conquête du soldat », pour citer Léon Trotsky.

Les soldats aident les ouvriers à s’armer, à s’emparer des postes de police, à désarmer les officiers et à libérer les prisonniers politiques. Le redoutable État tsariste est en ruines.

Ce haut fait est accompli en quelques jours, par le pur héroïsme et la force du nombre, sans aucune direction centralisée. Le mouvement est si puissant que, dans les jours suivants, le reste du pays ne fait que « se joindre » à la révolution, selon l’expression de Trotsky. Deux semaines plus tard, le tsar abdique.

Une statue du tsar Nicolas II en train d’être renversée.

Double pouvoir

Dans le feu de l’insurrection de février, les travailleurs forment des soviets (le mot russe pour « conseil »). Il s’agit de conseils démocratiques fondés sur les quartiers, les usines et les casernes, où toutes les masses opprimées peuvent se réunir, discuter, planifier, organiser la lutte et élire une direction. Les soviets de district et d’usine envoient des représentants aux soviets municipaux, lesquels se réuniront bientôt lors de congrès panrusses. Ce système des soviets sera décrit par Lénine comme l’embryon d’un futur gouvernement ouvrier.

Rapidement, les soviets prennent des mesures pour diriger la société eux-mêmes. Par exemple, pendant l’insurrection, le Soviet de Petrograd organise une commission sur l’alimentation, met sur pied des milices ouvrières, prend en charge les mutins et autorise tous les télégrammes et déplacements.

Derrière lui se trouve la seule force armée de la ville : les ouvriers armés et les soldats mutins. Ainsi, tout le pouvoir réel est entre les mains des masses, par l’entremise de leurs soviets.

Les capitalistes sont terrifiés, voyant à juste titre le pouvoir ouvrier comme une menace à leur propriété. Ayant tout à perdre de la révolution, les représentants des partis capitalistes – principalement les constitutionnels-démocrates (cadets) – forment alors ce qui sera dénommé le « gouvernement provisoire », lequel prend le pouvoir le 15 mars.

C’est là une manœuvre pour étouffer la révolution, comme le révèle un politicien bourgeois, Vassili Choulguine, qui affirme : « Si nous ne prenons pas le pouvoir, d’autres le prendront pour nous, ces canailles qui ont déjà élu toutes sortes de crapules dans les usines. »

Ce prétendu « gouvernement », non élu, se compose de 13 capitalistes, propriétaires fonciers et représentants des partis bourgeois. Ces gens auraient été parfaitement heureux de rétablir la monarchie à la première occasion – et ils trament en effet des complots en ce sens.

Cette situation étrange, où deux pouvoirs représentant des classes hostiles coexistent, est connue sous le nom de « double pouvoir ». Cependant, la nature même du pouvoir veut qu’une seule classe puisse l’exercer durablement. Le double pouvoir est donc instable. Tôt ou tard, l’un des deux camps doit l’emporter.

Comme Lénine l’expliquera plus tard, le gouvernement provisoire ne peut résoudre aucun des problèmes des masses. Il ne dispose pas non plus du soutien des troupes. Pourtant, il réussit à s’emparer du pouvoir. Comment?

Le paradoxe de Février

Le Comité exécutif du Soviet de Petrograd est dominé par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires (SR). Ce sont eux qui pressent la bourgeoisie de prendre le pouvoir le 27 février et, lorsqu’elle le fait, ils l’appuient. Le vice-président du Comité exécutif du Soviet, Alexandre Kerenski, est nommé ministre de la Justice.

Ainsi, « les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires transférèrent directement le pouvoir au parti cadet, que les travailleurs rejetaient et méprisaient », comme l’a écrit Trotsky. Fait révélateur de la situation réelle, le nouveau gouvernement provisoire ne peut même pas adopter un seul décret sans l’aval du Comité exécutif du Soviet.

Pourquoi les mencheviks et les SR ont-ils cédé le pouvoir? Leur logique est expliquée ainsi par Nikolaï Soukhanov, un membre menchevique du Comité exécutif du Soviet : « Le pouvoir destiné à remplacer le tsarisme ne peut être qu’un pouvoir bourgeois […]. Nous devons suivre ce principe. Autrement, le soulèvement ne réussira pas et la révolution s’effondrera. »

Ces paroles expriment ce qu’on appelle la « théorie des étapes » des mencheviks. Cette théorie stipule que la Russie doit d’abord passer par une révolution bourgeoise pour établir une démocratie capitaliste moderne; le socialisme ne sera à l’ordre du jour qu’après plusieurs décennies de développement capitaliste. De plus, puisqu’il s’agit d’une révolution bourgeoise, elle ne peut être dirigée que par la bourgeoisie. Le devoir de la classe ouvrière dans la révolution est donc d’agir comme auxiliaire de la bourgeoisie. De même, les SR considèrent la révolution comme n’étant ni socialiste ni bourgeoise, mais plutôt « démocratique » – une notion confuse qui, en pratique, les mène à soutenir la bourgeoisie.

Cela découle de la mentalité réformiste – c’est-à-dire une mentalité de collaboration de classe – des mencheviks et des SR. Ces partis se méfient des masses et craignent leur initiative indépendante. Ainsi, paradoxalement, les dirigeants de la révolution remettent le pouvoir même qu’ils ont conquis à la bourgeoisie qui s’oppose à la révolution.

Pourquoi les travailleurs et les soldats ont-ils élu ces réformistes au sein des soviets? À l’exception d’une mince couche de travailleurs avancés – et généralement bolcheviques –, les masses viennent tout juste de s’éveiller à la politique. Elles manquent d’expérience politique. Elles gravitent donc vers les partis socialistes sans faire de distinction entre eux, étant incapables de les différencier sur la base de ce qui semble être de petites différences programmatiques. Les SR sont particulièrement populaires au début de la révolution, précisément parce que leur programme n’est pas très clair. Comme l’explique Trotsky : « Voter pour les socialistes-révolutionnaires signifiait voter pour la révolution dans son ensemble et n’engageait à rien. »

De cette manière, la popularité des réformistes à cette époque reflète le fait que la révolution n’en est qu’à ses débuts : encore « prématurée, informe et confuse ». Les événements allaient finalement exposer le gouffre entre les partis « socialistes » qui soutiennent le gouvernement provisoire capitaliste et les bolcheviks qui s’en tiennent à l’écart. Mais pour en arriver là, Lénine doit d’abord réarmer le Parti bolchevique.

L’édition du 21 mars de la Pravda. La première lettre de Lénine, écrite depuis l’étranger, figure au bas de la page 2.

Lénine réarme le parti

L’insurrection de février avait principalement été dirigée par des ouvriers bolcheviques locaux, immédiatement méfiants envers le gouvernement provisoire. Toutefois, les échelons supérieurs du Parti bolchevique adoptent alors une perspective confuse, fondamentalement impossible à distinguer de celle des mencheviks.

Cette ligne est diffusée notamment par Staline et Kamenev, rédacteurs du journal bolchevique Pravda. Leur position est résumée par Staline lors d’une conférence bolchevique, le 28 mars : « Pour autant que le gouvernement provisoire consolide les avancées de la révolution, nous devons le soutenir; mais, dans la mesure où il est contre-révolutionnaire, le soutien au gouvernement provisoire est inadmissible. »

On pourrait multiplier à l’envi de telles citations de Staline et Kamenev. En pratique, cette position revient à agir simplement comme une opposition loyale au gouvernement provisoire. Or, loin d’être un pouvoir qui « consolide les avancées de la révolution », celui-ci fait tout son possible pour l’endiguer, poursuivre l’effort de guerre et restaurer la monarchie.

Avec cette position, les dirigeants bolcheviques liaient le parti à un gouvernement capitaliste incapable de satisfaire la moindre des revendications de la révolution – et qui, au contraire, étouffait celle-ci.

Dans Bolshevism: The Road to Revolution, Alan Woods résume la situation ainsi :

« Au lieu d’apparaître comme une force révolutionnaire indépendante, les dirigeants bolcheviques de Petrograd agissaient comme la cinquième roue du carrosse des “démocrates progressistes”. Cela reflétait la pression de l’opinion publique petite-bourgeoise. L’ambiance générale au lendemain du renversement de février était à l’euphorie et aux réjouissances universelles. Une pression intense s’exerçait en faveur de l’unité de toutes les “forces progressistes”, et pesait lourdement sur la strate dirigeante de l’aile la plus radicale, sommée de modifier sa position et de s’aligner sur la majorité. Cela déstabilisa les dirigeants bolcheviques, qui s’orientèrent vers un accommodement avec les mencheviks. Dans de nombreuses régions, les comités locaux des bolcheviks et des mencheviks fusionnèrent spontanément. »

Ce climat d’euphorie est une caractéristique récurrente des premières phases des révolutions. Dans un tel contexte, une tendance à l’unité se manifeste au sein du camp révolutionnaire. Il peut être difficile d’adopter des positions politiques qui rompent avec cette unité et de passer pour l’empêcheur de tourner en rond. Mais le rôle d’un parti révolutionnaire est de garder la tête froide et d’indiquer la voie à suivre, sans se laisser influencer par l’opinion dominante du moment.

Il faudra le retour de Lénine en Russie pour secouer la direction bolchevique et mettre fin à sa politique de conciliation avec les mencheviks.

Le 6 mars, juste après avoir appris la nouvelle de la révolution, Lénine envoie de Suisse un télégramme aux bolcheviks de Petrograd : « Notre tactique : aucune confiance et aucun soutien au nouveau gouvernement; Kerenski est particulièrement suspect; l’armement du prolétariat est la seule garantie; […] aucun rapprochement avec les autres partis. »

Il bombarde ensuite les bolcheviks de lettres, connues aujourd’hui sous le nom de Lettres de loin. Au lieu de formules comme « révolution bourgeoise », Lénine fonde son analyse sur les revendications clés du soulèvement de février – la paix, le pain et la liberté :

« [Le gouvernement provisoire] ne peut donner au peuple […] ni la paix parce que c’est un gouvernement de guerre […]. Ce gouvernement est entièrement ligoté par le capital impérialiste anglo-français. Le capital russe n’est qu’une succursale de la “firme” universelle qui brasse des centaines de milliards et se nomme “Angleterre-France”.

« Ni le pain, parce que c’est un gouvernement bourgeois… Il y a du pain et [on] peut en obtenir, mais pas autrement que par des mesures ne reculant pas devant la sainteté du capital et de la propriété foncière.

« Ni la liberté, parce que ce gouvernement est celui des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, qui craint le peuple et qui déjà est en collusion avec la dynastie des Romanov. »

Autrement dit, le gouvernement provisoire ne peut répondre à aucune des revendications de la révolution. Lénine conclut que les soviets doivent prendre le pouvoir. Et il en tire les conclusions pratiques pour le travail des bolcheviks :

« Expliquer aux masses que les soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire, et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d’expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique. »

Lénine est alors seul contre tous au sein du comité central bolchevique, dont les membres croient qu’il « divague ». La Pravda ne publie que sa première lettre, lourdement censurée.

Lénine arrive finalement en Russie le 3 avril. Lors d’une réunion bolchevique le lendemain, il présente ses Thèses d’avril. Celles-ci « firent l’effet d’une bombe », selon le bolchevik Zalejski. Lénine rompait avec la vision de longue date du parti.

Depuis la révolution de 1905, le slogan de Lénine était celui de la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». Lorsque la révolution éclate en février, la direction du parti en Russie s’accroche à ce slogan de manière routinière. Le prolétariat et les paysans ont fait la révolution et ont conquis un gouvernement « démocratique » – la tâche n’est-elle pas de le défendre?

Au lieu d’analyser concrètement les événements et d’adapter leurs slogans à la situation, les dirigeants bolcheviques opèrent à partir de formules statiques qu’ils tentent d’appliquer rigidement à la réalité. Mais le marxisme n’est pas un ensemble de formules et de dogmes, c’est une méthode scientifique – un outil pour comprendre la réalité vivante. Et la réalité a changé : le pouvoir soviétique est le seul moyen d’accomplir les tâches de la révolution.

Après un débat acharné lors de la conférence du Parti bolchevique du 2 au 10 avril, et bien qu’étant au départ dans une position d’extrême minorité, Lénine gagne la majorité du parti à sa perspective, résumée par le slogan : « Tout le pouvoir aux soviets! ». Grâce à une immense autorité politique, acquise au fil des ans par sa maîtrise du marxisme, Lénine est capable de réarmer politiquement le parti. C’est un tournant majeur de la révolution, sans lequel la victoire d’Octobre n’aurait pas été possible.

Le Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd.

« Expliquer patiemment »

Le Parti bolchevique, maintenant renforcé politiquement, passe de 7000 à plus de 50 000 membres en date de la mi-avril. Les bolcheviks gagnent un grand nombre des travailleurs les plus conscients. La tâche consiste maintenant à rallier les millions d’ouvriers et de paysans pauvres sans expérience politique à la perspective de Lénine sur le pouvoir soviétique.

Au début de chaque révolution, dans l’ambiance d’unité et de jubilation qui suit les premières victoires, de larges couches de la population croient avoir déjà gagné. Elles ne sont pas encore conscientes de la nécessité d’instaurer un type de pouvoir entièrement nouveau – un pouvoir exercé quotidiennement et exclusivement par les masses elles-mêmes, sans l’intervention de leurs anciens prétendus « supérieurs ».

En Russie, cela signifie qu’après le soulèvement de février, la majorité de la population, en particulier les soldats et les paysans, ne voit pas encore que le gouvernement provisoire ne peut résoudre aucun de leurs problèmes – et que le pouvoir soviétique et le début de la construction du socialisme sont la seule voie sérieuse.

Mais parce que la révolution éveille et mobilise les couches les plus larges de la population, les masses opprimées apprennent incroyablement vite. Ces larges couches de la population tirent notamment des leçons de l’expérience, en particulier des grands événements, qui abondent en période de révolution.

Dans chaque révolution se produit un processus connu sous le nom d’« approximations successives ». Les masses mettent à l’essai méthodes, partis et idées. Constatant l’échec des options plus modérées, elles se tournent, par cette expérience, vers des options plus radicales. Finalement, en dernier recours, elles peuvent être gagnées à un programme pleinement révolutionnaire, comme celui des bolcheviks – si, et seulement si, un parti révolutionnaire est présent pour offrir cette voie.

Dans cette optique, la seule façon pour un parti révolutionnaire de gagner les millions de gens ordinaires – et pas seulement la couche avancée – est de les accompagner dans ce processus, de proposer des slogans correspondant à chaque étape du mouvement et d’expliquer patiemment qu’une transformation complète de la société est la seule issue. Au fil des leçons que fournissent les événements, les gens commenceront à se tourner vers le parti qui a indiqué la voie depuis le tout début.

Ainsi, après la Conférence d’avril, Lénine enjoint les bolcheviks à « expliquer patiemment ». Des milliers d’agitateurs bolcheviques, dans chaque district, usine, réunion de soviet et manifestation de masse, s’attèlent à cette tâche sous les slogans : « À bas les dix ministres capitalistes », « Tout le pouvoir aux soviets » et « La paix, la terre et le pain ».

Et les événements fournissent déjà l’expérience nécessaire, démontrant que le gouvernement provisoire ne peut résoudre les problèmes des masses.

La guerre – la question la plus brûlante de toutes – se poursuit. Les capitalistes ont recours au lockout et gaspillent les approvisionnements, tentant ainsi de faire sombrer la révolution en même temps que l’économie. Cela ne fait qu’aggraver les privations des masses.

Une leçon magistrale, qu’aucune propagande ne peut remplacer, est donnée le 18 avril. Le ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire, Pavel Milioukov, envoie une note aux puissances alliées déclarant l’intention de la Russie de poursuivre la guerre jusqu’au bout et d’annexer davantage de territoires.

La note fuite, révélant au peuple que le nouveau gouvernement est tout aussi impérialiste que l’ancien. Les masses sont outrées. Des manifestations éclatent immédiatement. Des soldats armés descendent dans la rue, des bannières fixées à leurs baïonnettes indiquant : « À bas Milioukov! ». Des usines entières se joignent au mouvement. La colère est telle que Milioukov et le ministre de la Guerre, Alexandre Goutchkov (également impliqué dans la note), sont contraints de démissionner du gouvernement provisoire.

Quant aux mencheviks, leur journal dénonce la note, affirmant qu’elle « bafoue les intentions de la démocratie », et exige du soviet des mesures décisives « pour prévenir ses conséquences désastreuses ». Pourtant, ils refusent toujours de rompre avec le gouvernement provisoire.

La note de Milioukov plonge le gouvernement dans une crise prolongée d’un mois. Les alliés impérialistes de la Russie sont terrifiés à l’idée que le gouvernement s’effondre et que les masses forcent la Russie à se retirer de la guerre.

Finalement, sous la pression impérialiste, les chefs réformistes du soviet sauvent la situation. Le 18 mai, six ministres socialistes des partis menchevique et SR rejoignent le gouvernement. George Buchanan, ambassadeur britannique en Russie, qualifie cette nouvelle coalition de « dernier, et presque unique espoir de salut pour la situation militaire sur ce front ».

Immédiatement après sa formation, la nouvelle coalition gouvernementale commence à planifier une nouvelle offensive militaire contre l’Allemagne. Lorsque ces plans sont dévoilés, les travailleurs sont encore plus enragés. Après tout ce qui s’est passé, une partie importante de la classe ouvrière ne supporte plus les paroles creuses et perd foi en la direction réformiste des soviets. Les leçons de ces événements, ainsi que l’aggravation de la crise économique, viennent valider avec force les slogans bolcheviques. Tout le reste du mois de mai, l’agitation des bolcheviks rallie de larges couches de la classe ouvrière de Petrograd sous leur bannière.

Un tournant survient lors du deuxième Congrès panrusse des soviets, prévu à Petrograd du 3 au 24 juin. Voyant qu’ils ont gagné un soutien important pour le pouvoir soviétique, les bolcheviks organisent une marche pour demander au Comité exécutif du soviet de rompre avec le gouvernement provisoire.

Le Comité exécutif est mis au courant de cette initiative et interdit toute manifestation pendant trois jours. Un journal menchevique écrit : « Il est temps de stigmatiser les léninistes comme félons et traîtres à la révolution. »

Le Comité exécutif du soviet organise alors sa propre manifestation pour le même jour, censée être une démonstration de soutien à l’offensive prévue au front. Mais le jour venu, les mencheviks et les SR sont sous le choc de voir une mer de pancartes proclamant : « À bas les dix ministres capitalistes », « À bas l’offensive » et « Tout le pouvoir aux soviets ».

Tout le monde sait alors que les bolcheviks ont conquis la capitale. Cela terrifie la classe capitaliste et ses acolytes réformistes. Les capitalistes accélèrent leurs plans, en préparation depuis des mois, pour déclencher une offensive contre-révolutionnaire contre Petrograd.

Kerenski salue les troupes avant l’offensive.

Les Journées de Juillet

En quelques jours, l’offensive militaire s’effondre. Mais Kerenski, se sentant obligé de prouver aux impérialistes que la Russie n’abandonnera pas la guerre, annonce une nouvelle offensive. À cette fin, le 1er Régiment de mitrailleurs, connu pour être l’un des plus révolutionnaires, reçoit l’ordre d’envoyer des troupes au front – c’est-à-dire vers une mort certaine.

Cela crée un climat d’agitation à Petrograd, exacerbé par la famine et la désorganisation économique, qui atteignent leur apogée. Chez les soldats, l’humeur tourne au désespoir. Ils en tirent leurs propres conclusions : il faut prendre le pouvoir maintenant.

Plusieurs milliers de soldats du 1er Régiment de mitrailleurs commencent à planifier une manifestation armée. Ils n’ont pas l’intention d’en faire une insurrection. Cependant, une manifestation armée contre le gouvernement serait extrêmement vulnérable aux provocations des forces contre-révolutionnaires et pourrait rapidement dégénérer en insurrection.

Les bolcheviks s’opposent donc à cette manifestation. Le moment n’est pas encore opportun. Petrograd est prête à prendre le pouvoir, et en est capable, mais le reste de la Russie a encore plusieurs pas de retard. Une insurrection à Petrograd ne serait pas comprise par la majorité décisive du pays. La ville se serait retrouvée isolée et aurait été écrasée.

Toutefois, les bolcheviks ne réussissent pas à faire annuler la manifestation. Le 3 juillet, des soldats, des marins et des travailleurs envahissent les rues, dont beaucoup sont armés jusqu’aux dents.

C’est un test décisif pour les dirigeants bolcheviques. Ils ne peuvent pas abandonner le peuple en cette heure de grand danger. Laisser la manifestation prendre un caractère insurrectionnel peut être fatal pour la révolution. À l’inverse, être ostensiblement absents au moment où la contre-révolution frappe ternirait leur bannière à jamais. Ainsi, malgré leurs réticences, ils font leur devoir et se joignent à la manifestation pour faire tout leur possible afin qu’elle reste organisée et pacifique.

La manifestation est immense et menaçante. Des centaines de bannières affichent des slogans comme « À bas les dix ministres capitalistes! » et « Tout le pouvoir aux soviets! ». La foule est en liesse.

Les manifestants exigent de voir les ministres socialistes. Lorsqu’apparaît le ministre SR de l’Agriculture, Victor Tchernov, un ouvrier l’aurait saisi par le collet et crié à son visage : « Prends donc le pouvoir, fils de chienne, quand on te le donne! ». Trotsky doit intervenir personnellement pour le sauver d’une arrestation par la foule. Cet épisode illustre parfaitement le climat qui règne dans les rues ce jour-là.

Trotsky arrive en Russie au mois de mai.

C’est ce climat que les bolcheviks doivent tenter de calmer. À chaque coin de rue, ils s’adressent aux manifestants, les exhortant à la patience. Trotsky rapporte que la réponse est « maussade » et que « ce n’est qu’avec difficulté que nous avons pu les maintenir dans les limites d’une simple manifestation ».

Les bolcheviks réussissent à maintenir la paix. Mais, alors que le cortège atteint les districts bourgeois, les troupes gouvernementales ouvrent le feu. Des mitrailleuses répliquent. Le gouvernement fait appel au peu de troupes sur lesquelles il peut compter pour réprimer la manifestation. Des centaines de personnes sont tuées.

Cette provocation délibérée marque le début de la contre-révolution. La presse bourgeoise déclenche une chasse aux sorcières contre les bolcheviks et quiconque est soupçonné d’être avec eux. On prétend que les bolcheviks ont tenté de fomenter une insurrection pour saboter l’effort de guerre. Lénine est accusé d’être un « agent allemand » payé avec de l’or allemand.

Les ministres socialistes se joignent au chœur, dénonçant la manifestation comme une insurrection et un affront à la démocratie. Cela contribue au fait que même de nombreux travailleurs se laissent emporter par l’hystérie anti-bolchevique.

Une période de terreur contre-révolutionnaire commence. Un bolchevik est abattu. Beaucoup d’autres, dont Trotsky, sont arrêtés. Les forces gouvernementales traquent Lénine dans le but de l’exécuter. Les bolcheviks sont contraints à la clandestinité. Ils réussissent néanmoins à préserver l’essentiel de leurs forces. Ils évitent ainsi une catastrophe complète.

Ces événements révèlent une loi générale de la révolution. Différentes couches de la population tirent des conclusions à des moments différents. Il y a toujours une avant-garde qui court devant les autres. Cette avant-garde, faute d’une vision globale de l’état de conscience de l’ensemble du pays, peut facilement se laisser entraîner dans des batailles prématurées avant que le reste des forces ne soit prêt à l’action.

Les bolcheviks se donnent alors pour rôle de donner à ces couches une vision stratégique plus large, ce qui permet d’éviter un soulèvement prématuré. Cela est possible, car ils disposent de forces dans tous les grands centres de lutte, ce qui leur permet de prendre le pouls du mouvement à l’échelle nationale. Grâce à cela, et parce qu’ils disposent d’agitateurs compétents et respectés, ils peuvent transmettre leur compréhension stratégique à la couche avancée. C’est là l’un des rôles essentiels d’un parti révolutionnaire centralisé.

La manifestation de juillet est violemment réprimée.

Le coup d’État de Kornilov : le prix de la collaboration de classe

Malgré l’hystérie anti-bolchevique, le désastre persistant au front et à l’intérieur du pays rend les travailleurs sceptiques devant le soutien de leurs dirigeants réformistes au gouvernement provisoire face à la prétendue insurrection.

Les bolcheviks entament un regain de popularité. Au milieu de l’été, le soutien aux bolcheviks est si grand que des résolutions bolcheviques commencent à être adoptées lors des réunions de soviets partout en Russie. Par exemple, une conférence syndicale représentant 150 000 travailleurs de l’Oural adopte à une écrasante majorité des résolutions bolcheviques sur toutes les questions.

Au même moment, le gouvernement est en crise à la suite des Journées de Juillet. La plupart des ministres bourgeois ont démissionné pour tenter de rejeter la responsabilité du désastre au front sur les « socialistes ». Un nouveau cabinet, composé principalement de SR et de mencheviks, est donc formé. Kerenski devient premier ministre. Comme nous l’avons souvent vu dans l’histoire, lorsque la bourgeoisie est trop discréditée pour gouverner par elle-même, elle utilise les réformistes comme gérants de son système.

À ce stade, la classe dirigeante, enhardie par la déroute des manifestations de juillet, est prête à mettre fin à la révolution. Les capitalistes se mettent donc à la recherche d’un « homme fort » pour l’écraser.

Ils le trouvent en la personne du général réactionnaire Lavr Kornilov. Celui-ci a récemment été nommé commandant en chef de l’armée par Kerenski, avec pour mission de rétablir la discipline militaire et d’éradiquer l’infection du bolchevisme dans les rangs.

Kornilov veut cependant aller plus loin. Selon ses propres dires : « Il est temps de pendre les agents et espions allemands, Lénine en tête, et de disperser le Soviet des députés ouvriers et paysans – oui, et de le disperser de telle sorte qu’il ne puisse plus jamais se réunir. » Il vise l’instauration d’une dictature contre-révolutionnaire.

Kerenski est d’accord avec tout cela. Il tente même de s’ériger lui-même en nouveau dictateur. Ce n’est que lorsqu’il devient clair que Kornilov entend assumer ce rôle pour lui-même que Kerenski tente de le démettre de ses fonctions. Il en est incapable – la classe dirigeante est alors fermement derrière Kornilov.

Le 26 août, la nouvelle tombe que Kornilov marche sur Petrograd avec trois divisions. Devant l’impossibilité de tergiverser face à ce danger, et sachant que seuls les bolcheviks peuvent mobiliser suffisamment les masses, le Comité exécutif du Soviet, toujours dirigé par les mencheviks et les SR, propose de former un front unique avec les bolcheviks sous la bannière du Comité militaire révolutionnaire. Les bolcheviks acceptent.

Cela provoque une opposition au sein du Parti bolchevique. Après tout, n’est-ce pas le SR Kerenski qui est à la tête du gouvernement même qui les persécute? C’est vrai. Mais la survie de la révolution doit passer avant tout. Et l’accord de front unique avec les partis réformistes ne signifie pas – comme le prétendent certains bolcheviks – renoncer à la lutte pour le pouvoir. Lénine insiste : « Nous n’essaierons pas de renverser [Kerenski] tout de suite, nous le combattrons maintenant d’une autre façon et plus précisément en soulignant aux yeux du peuple (qui combat Kornilov) la faiblesse et les hésitations de Kerenski. »

Sous la direction du Comité militaire révolutionnaire, 40 000 travailleurs et soldats sont armés et préparés à défendre Petrograd. Ils organisent les cheminots, les employés des postes et du télégraphe, ainsi que les soldats. Les travailleurs coupent les communications de Kornilov, font dérailler et bloquent ses trains, tout en lançant des appels révolutionnaires à ses troupes.

Dès que les agitateurs leur parlent de paix, et surtout de terre, les troupes paysannes de Kornilov refusent de combattre. Dans bien des cas, on a menti aux troupes – elles croient se rendre à Petrograd pour défendre la révolution. Telle est la faiblesse des forces contre-révolutionnaires. Une fois que les soldats apprennent la vérité, ils se retournent contre leurs officiers. Avant même d’atteindre Petrograd, et sans qu’une véritable bataille ne s’engage, les forces de Kornilov se volatilisent tout simplement.

Les bolcheviks sont le parti qui mobilise et organise cette résistance. Tout le monde voit qu’ils sont la force la plus efficace, la plus énergique et la plus résolue politiquement au sein du front unique. Pendant ce temps, Kerenski joue un rôle minime et paraît faible. Même le menchevik Soukhanov doit admettre : « Il était tout à fait clair qu’au sein du Comité militaire révolutionnaire, la direction appartenait aux bolcheviks. »

Pour avoir joué ce rôle, les bolcheviks gagnent un respect immense. Leur prestige aux yeux des masses fait un saut qualitatif. On ne peut plus les calomnier en les traitant d’égoïstes assoiffés de pouvoir, puisqu’ils ont défendu la révolution sans gain immédiat pour eux-mêmes. Cette tactique, encore connue aujourd’hui sous le nom de « front unique », demeure un outil important dans l’arsenal du léninisme.

Lénine prononçant un discours en 1917.

Octobre : la naissance d’un monde nouveau

Après la défaite de Kornilov, une nouvelle vague révolutionnaire déferle sur la Russie. La revendication bolchevique du pouvoir aux soviets gagne du terrain partout.

Comme toujours, Petrograd se trouve à l’avant-garde. Durant la première semaine de septembre, une résolution pour un gouvernement des ouvriers et des soldats gagne une écrasante majorité dans le Soviet de Petrograd, poussant les dirigeants réformistes à démissionner dans la panique.

Des travailleurs de partout au pays inondent le Comité exécutif soviétique de télégrammes pour lui demander de prendre le pouvoir. Le 5 septembre, le Congrès des soviets de la Sibérie centrale se déclare en faveur du pouvoir soviétique. Peu de temps après, Moscou, Kronstadt, l’Estonie, la Finlande, Reval, Dorpat et Wenden font de même.

Cet état d’esprit envahit aussi les forces armées. Menacés d’exécution hier encore, les soldats arrêtent désormais les officiers les plus réactionnaires, en fusillant même quelques-uns. Les assemblées de soldats votent pour la signature de la paix et pour le pouvoir soviétique. Le retour dans les villages de soldats radicalisés venus du front provoque une vague de révoltes paysannes.

Le 8 septembre, les marins de la Baltique réclament le transfert du pouvoir au prolétariat et à la paysannerie. Trois jours plus tard, le Comité central de la flotte de la mer Noire fait de même. Bientôt, 23 régiments d’infanterie sibériens et lettons de la 12e armée revendiquent la même chose. D’autres divisions suivent. À la mi-septembre, les bolcheviks sont les maîtres de l’armée.

Les bolcheviks ont gagné les masses, comme le menchevik Soukhanov doit l’admettre :

« Ils étaient parmi les masses, dans les usines, chaque jour et tout le temps […]. Ils sont devenus le parti des masses parce qu’ils étaient toujours présents, guidant dans les grandes comme dans les petites choses toute la vie des usines et des casernes. Les masses vivaient et respiraient avec les bolcheviks. Elles étaient entièrement entre les mains du parti de Lénine et Trotsky. »

Le Parti bolchevique lui-même connaît une croissance formidable. Le 16 octobre, Iakov Sverdlov, l’un de ses principaux organisateurs, rapporte que le parti compte au moins 400 000 membres.

Le 12 septembre, Lénine écrit au comité central des bolcheviks : « Ayant obtenu la majorité aux soviets des députés ouvriers et soldats des deux capitales, les bolcheviks peuvent et doivent prendre en main le pouvoir. »

Le Comité militaire de Petrograd, sous contrôle bolchevique et sous la direction de Trotsky, entame la préparation de l’insurrection.

Dans les semaines qui suivent, il y a une mobilisation générale et des débats publics. Des réunions – tantôt spontanées, tantôt organisées – ont lieu partout, constamment : dans les écoles, les clubs, dans les locaux des soviets, les théâtres, les villages, les usines et les tranchées.

Une anecdote datant des jours qui précèdent l’insurrection, durant une réunion du Soviet de Petrograd, illustre brillamment l’engouement du moment pour le pouvoir soviétique. Un menchevik prend la parole et déclare : « La question n’est pas de savoir qui a le pouvoir. Le problème ne réside pas dans le gouvernement, mais dans la guerre… il faut gagner la guerre avant de pouvoir apporter quelque changement que ce soit. » Aussitôt, l’assistance le hue. « Ces agitateurs bolcheviques sont des démagogues! » Des rires éclatent. « Oublions pour un moment la lutte des classes. » Un travailleur lui répond : « Tu aimerais bien ça! »

L’insurrection commence le soir du 25 octobre. Des troupes révolutionnaires occupent les téléphones, les télégraphes, la banque nationale, les ponts et d’autres points stratégiques dans la ville. Comme personne n’est disposé à défendre l’ancien régime, l’insurrection se déroule presque sans effusion de sang. En fait, alors qu’un conseil de guerre a lieu dans le but d’arrêter l’insurrection, un amiral déclare : « Je ne comprends pas pourquoi cette session a été convoquée. Nous n’avons aucune force militaire tangible et, en conséquence, nous sommes incapables de tenter quelque action que ce soit. » 

Le troisième Congrès panrusse des soviets s’ouvre alors que l’insurrection tire à sa fin. Incapable de trouver un écho favorable, la majorité des réformistes quitte. Les bolcheviks et leurs nouveaux alliés des SR de gauche obtiennent une majorité claire (le Parti socialiste-révolutionnaire avait récemment scissionné sur la question du pouvoir soviétique). 

Trotsky monte alors à la tribune et annonce le transfert de tout le pouvoir aux soviets. Lénine, élu au nouveau gouvernement des soviets, proclame : « Maintenant, nous allons nous occuper d’édifier l’ordre socialiste. »

Les soviets deviennent la colonne vertébrale d’un nouveau type de gouvernement, bien plus démocratique que tout autre dans l’histoire. Ce gouvernement, sous la direction de Lénine, donne les moyens aux paysans de se répartir les terres par l’entremise de leurs propres comités paysans. Il établit le contrôle ouvrier sur l’industrie en mobilisant les travailleurs qui retirent alors le pouvoir des mains des profiteurs. Il combat vigoureusement la famine. Et, sous l’impulsion du nouveau gouvernement soviétique, pour la première fois dans l’histoire, une grande puissance se retire d’une guerre sans avoir annexé aucun territoire, sans avoir violé les droits d’aucun peuple et sans avoir réalisé aucun butin. Ce ne sont là que quelques-unes des grandes réalisations de la révolution d’Octobre.

Lénine prononçant un discours à Moscou en mai 1919.

Vers un nouvel Octobre

Le Parti bolchevique fut le facteur décisif qui permit de transformer les aspirations inconscientes du peuple russe en une force révolutionnaire consciente et unie, capable de prendre le pouvoir – son leadership fut la clé de la victoire d’octobre 1917.

Tous les révolutionnaires feraient bien de réfléchir à ces évènements dans le contexte mondial d’aujourd’hui. Seulement l’année dernière, plus d’une douzaine d’insurrections, de mouvements aux accents révolutionnaires et de révolutions ont fait irruption tout autour du monde. Mais toutes ces révolutions « Gen Z » sont restées inachevées, à l’image de la révolution de Février en Russie.

Ce dont nous avons besoin aujourd’hui pour une victoire n’est pas différent de ce qui était nécessaire après février 1917 : un parti comme le Parti bolchevique. La construction de tels partis, permettant de mener ces révolutions à la victoire, est ainsi la grande tâche de notre génération, et la seule manière de libérer l’humanité. 

Mais un tel parti doit être construit patiemment et ne peut pas être improvisé dans le feu de la révolution. C’est parce qu’il faut des années d’études et d’expérience pour préparer les cadres nécessaires – des révolutionnaires aguerris, dotés d’une solide maîtrise de la théorie et d’une grande expérience dans le mouvement. Le Parti bolchevique a réussi parce qu’il possédait des milliers de cadres capables d’appliquer les idées du marxisme et les perspectives de Lénine pour gagner les masses.

C’est la mission que s’est donnée l’Internationale communiste révolutionnaire : construire de puissants partis communistes révolutionnaires aux quatre coins du monde.

Des décennies d’efforts patients de la part de dizaines de milliers de travailleurs et d’étudiants ordinaires ont permis au Parti bolchevique de 1917 de voir le jour. Ce sont les efforts des étudiants et des travailleurs révolutionnaires ordinaires qui permettront de construire le Parti bolchevique de la future révolution au Canada.

Pour reprendre les mots de la grande révolutionnaire Rosa Luxemburg : « L’avenir appartient partout au bolchevisme. »