
Lors de sa récente visite au Parlement européen, Mark Carney avait peine à contenir sa joie. La présidente de la Commission européenne, Ursula von ver Leyen, a parlé de son ambition de faire du Canada un « membre associé » de l’UE – une désignation qui n’existait pas jusqu’à ce moment-là.
Le premier ministre canadien, appelé affectueusement « cher Mark » par ses nouveaux amis européens, est resté assis à écouter les parlementaires vanter les bénéfices hypothétiques d’une intégration accrue entre le Canada et l’UE, allant d’une relance de la fabrication de pointe au renforcement de la puissance militaire de l’alliance. Un parlementaire allemand, désireux de démontrer sa vaste connaissance du Canada et de prouver qu’il avait le sens de l’humour, a parlé de son admiration pour le sirop d’érable et pour l’émission de télévision canadienne Heated Rivalry. À son grand désarroi, personne n’a ri.
De retour au Canada, la réaction de la population a plutôt été la confusion. L’idée d’une « association » du Canada avec l’UE – une relation que personne n’a encore définie – n’avait jamais été soulevée avant que von der Leyen ne l’annonce. Les libéraux de Carney n’ont pas été élus sur la promesse d’adhérer à l’UE, et il n’en avait jamais été question dans aucun forum public au Canada. Les Canadiens ont plutôt appris les projets de Carney par l’intermédiaire d’une femme venue de Bruxelles que même l’observateur politique le plus averti aurait du mal à identifier dans une parade d’identification.
En l’absence d’explications approfondies, le public a été laissé à lui-même pour tenter de comprendre ce que Carney et ses nouveaux amis européens sont exactement en train de mijoter.
Pourquoi maintenant?
Donald Trump n’a pas été mentionné au cours de la réunion, bien qu’il soit certainement à l’origine de la visite de Carney et le public cible de ces discours. Malgré les dénégations de Carney, le projet d’un rapprochement entre le Canada et l’UE ne peut être compris que comme un avertissement adressé au président américain : un nouveau bloc est en train d’émerger, un bloc qui pourrait rivaliser avec la puissance américaine et faire contrepoids à ses ambitions dans sa propre arrière-cour.
En apparence, Carney ne pourrait être plus soulagé. Les États-Unis ont exigé du Canada des concessions considérables dans le cadre de leurs négociations commerciales en cours, auxquelles l’économie canadienne, beaucoup plus petite, ne peut résister indéfiniment. Sa réputation politique, tout comme la stabilité du capitalisme canadien, est en jeu.
Anticipant ces difficultés, Carney courtise discrètement les politiciens européens afin d’approfondir les liens entre le bloc européen et le Canada, dans le but d’acquérir un levier de négociation face aux États-Unis. Au début de 2026, le Canada a rejoint le programme Agir pour la sécurité de l’Europe, un accord d’achats militaires entre les pays européens – et désormais le Canada. Plus tard cette année, le Canada a rejoint le concours de chanson Eurovision – une décision qui s’est révélée plus déroutante que symbolique. La désignation du Canada comme « membre associé » de l’UE n’est que la dernière étape, et la plus ambitieuse, de cette orientation.
Dans son discours prononcé à Davos en janvier 2026, Carney a parlé de la création d’une « alliance des puissances moyennes » comme du seul moyen de faire contrepoids aux États-Unis et aux autres grandes puissances. Se rapprocher de l’Europe est une façon de mettre cette théorie en pratique.
Dans son propre discours devant le Parlement européen, Carney a parlé du potentiel qu’aurait le fait de combiner les riches ressources naturelles canadiennes et les capacités européennes de fabrication de pointe. Il espérait ainsi convaincre la population canadienne qu’il avait trouvé une solution aux difficultés économiques du pays, tout en convainquant Trump qu’il n’est pas le genre d’homme à se laisser malmener.
Mais la théorie ne se traduit pas toujours dans la pratique, et un examen attentif des promesses de Carney laisse croire qu’il est presque certain d’échouer sur les deux tableaux.
Les problèmes de l’Europe
Le premier problème, c’est l’Europe elle-même. Dans leurs discours, Carney et von der Leyen se sont employés à présenter l’Europe comme une superpuissance économique, dont les membres partageraient une forte unité de vues.
En réalité, l’Europe est aujourd’hui bien loin de représenter la force qu’elle incarnait au cours des générations précédentes. Au milieu des années 1950, l’Europe représentait quelque 25% du PIB mondial. En 2000, cette proportion était tombée à 20%, avant de chuter encore, pour atteindre 13% en 2026. Ces dernières années, la désindustrialisation a ravagé même les pays européens les plus riches, notamment avec la fermeture, en 2025, de la toute première usine Volkswagen en Allemagne. Le niveau d’endettement de pays comme la France fait paraître le Canada économe en comparaison, ce qui les a forcés à adopter de profonds programmes d’austérité.
Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement canadien tente de rééquilibrer son commerce en s’éloignant des États-Unis pour se rapprocher de l’Europe. Diefenbaker avait tenté le coup dans les années 1950. Trudeau père avait récidivé dans les années 1970 avec sa proposition de « troisième option ». Les deux tentatives ont échoué. Carney veut tenter sa chance une nouvelle fois, mais à une époque où l’économie européenne est bien plus petite qu’elle ne l’était pour ses prédécesseurs.
Les États membres de l’UE n’ont jamais non plus été aussi divisés. Lors des récentes élections nationales, des partis eurosceptiques comme l’AfD en Allemagne ont remporté une part croissante des suffrages, menaçant de déchirer l’UE de l’intérieur. La production conjointe de matériel militaire est au point mort, alors que différents groupes de capitalistes nationaux s’affrontent pour obtenir les contrats. Il est difficile d’imaginer comment le Canada pourrait s’unir de manière significative à l’Europe alors que celle-ci éprouve déjà tant de difficultés à rester unie.
Un autre problème est la géographie. Carney a laissé entendre qu’un rapprochement plus étroit avec l’Europe entraînerait une hausse des exportations de ressources canadiennes et une réduction de la dépendance au marché américain. Or, l’Europe se trouve à un océan du Canada, ce qui signifie que les exportations entraîneraient des coûts de transport prohibitifs, même si d’importants terminaux d’exportation à destination de l’Europe existaient, ce qui n’est pas le cas. Cela pose un problème majeur alors que l’Europe bénéficie déjà d’un accès moins coûteux aux grandes zones de production de pétrole et de gaz de pays comme la Norvège, ceux d’Afrique du Nord, du Caucase et du Moyen-Orient. Ces facteurs expliquent en partie pourquoi Justin Trudeau a refusé en 2022 la demande de l’Allemagne de livraisons de GNL en provenance du Canada, affirmant à l’époque qu’il n’y avait « aucune logique commerciale » à une telle opération.
De plus, le Canada bénéficie déjà d’un accès pratiquement exempt de droits de douane au marché européen grâce à l’AECG, son accord de libre-échange avec l’UE en vigueur depuis une dizaine d’années. Malgré cela, la part des exportations canadiennes destinées à l’UE est demeurée relativement stable, n’atteignant que 5,5% du total en 2025, contre 4,4% en 2017. Pendant ce temps, 70% des exportations canadiennes sont destinées aux États-Unis – une situation pratiquement inévitable lorsque le principal partenaire commercial du pays se trouve juste à côté. Qualifier le Canada de « membre associé » de l’UE ne change rien à la géographie.
Le dernier problème est politique. Personne n’a encore défini ce qu’est un « membre associé » de l’UE, ni comment cette désignation modifierait concrètement la relation déjà étroite entre le Canada et l’Europe. Cependant, tout changement substantiel au statut du Canada nécessiterait vraisemblablement l’approbation des 27 États membres de l’UE – une entreprise pour le moins ambitieuse, puisque dix pays, dont la France et l’Italie, n’ont même pas encore ratifié l’AECG.
De plus, même si le Canada était admis comme membre, cela pourrait entraîner son assujettissement à certaines réglementations et institutions européennes, sans pour autant lui accorder de droit de vote dans les instances de l’UE. Dans un tel scénario, le Canada ne ferait que substituer à l’influence indirecte des États-Unis – qui continuerait certes à s’exercer – l’influence et le contrôle directs des grandes puissances européennes. Difficile d’y voir la manifestation de la « souveraineté » que Carney présente.
Plus important encore, tout changement substantiel dans la relation du Canada avec l’UE provoquerait presque certainement la colère de l’administration américaine. Trump a déjà dénoncé les projets de von der Leyen pour le Canada comme un « acte hostile », menaçant d’imposer des « droits de douane très importants » à l’UE si le projet se concrétisait. Les gains potentiels pour le Canada d’une association avec l’UE sont minimes et incertains, tandis que les représailles de Washington sont pratiquement garanties.
Nulle part où fuir
Depuis le premier jour, Mark Carney a fondé sa stratégie face aux États-Unis sur la conclusion d’alliances avec d’autres puissances moyennes, et particulièrement avec l’Europe. De plus, son gouvernement a promis de faire entrer le Canada dans une nouvelle ère de prospérité grâce à ses réalisations sur la scène internationale.
Ces promesses, qui n’ont pas encore été tenues, ont permis à Carney de conserver une cote de popularité élevée malgré les attaques contre les travailleurs et les décisions impopulaires prises au pays. Beaucoup de gens attendent impatiemment que le premier ministre passe aux actes, et qu’il frappe fort.
Mais les grandes promesses, lorsqu’elles ne sont pas tenues, engendrent de grandes déceptions. Le pari de Carney en faveur d’une alliance Canada-UE est bien moins important qu’il ne le laisse entendre dans ses discours grandiloquents. De plus, si le Canada approfondit effectivement ses liens avec l’Europe, cela reviendra à atteler le pays à un assemblage disparate de puissances en déclin, situées à un océan de distance et ayant bien peu à offrir à sa population.
Au-delà des mots doux à l’endroit de Carney, l’UE ne sera pas une réelle source de soulagement. La dépendance incontournable du Canada envers les États-Unis, ainsi que sa position beaucoup plus faible par rapport à son voisin, devront tôt ou tard être reconnues par Ottawa – avec toutes les concessions à Trump qui en découleront. La mythologie qui entoure Carney s’évaporera aussi rapidement qu’elle a été créée, ne laissant derrière elle que la réalité crue d’un avenir marqué par l’austérité, la pauvreté et le chômage. La lutte des classes lui succédera avec une férocité renouvelée.