Pourquoi ce regain d’intérêt pour Dostoïevski chez les jeunes?

Les romans sombres et profondément psychologiques de Dostoïevski font écho à la dépression qui touche une grande partie de la jeunesse.
  • Holly Quilty
  • ven. 16 oct. 2026
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Portrait de Dostoïevski par Vassili Perov.

Dostoïevski est de retour. Ses œuvres se vendent comme des petits pains chauds dans les librairies du monde entier, particulièrement sous l’impulsion de la génération Z. Les ventes des Carnets du sous-sol ont quadruplé pendant la pandémie. L’éditeur Editora 34 fait état d’une hausse de 53% des ventes de Crime et Châtiment depuis le début de cette année. Dans les recoins littéraires de YouTube, TikTok et Instagram, on trouve des compilations de citations, des analyses vidéo d’une heure et des éloges enthousiastes des œuvres de Dostoïevski, certaines publications cumulant des millions de vues.

Comment expliquer ce regain d’intérêt pour Dostoïevski? Son principal attrait pour les jeunes réside dans la pertinence de ses œuvres pour leur propre vie. Ses romans sombres et profondément psychologiques font écho à la dépression qui touche une grande partie de la jeunesse, tandis que son image vaguement anti-establishment contribue également à son succès.

Les Nuits blanches

Les Nuits blanches, un roman court publié en 1848, est l’œuvre de Dostoïevski ayant connu l’engouement le plus important. Il fournit un excellent exemple du phénomène d’ensemble. Depuis 2024, le livre est régulièrement devenu viral sur les réseaux sociaux et a grimpé en flèche dans les palmarès des ventes de livres. Le même éditeur, Editora 34, a enregistré une hausse de 463% des ventes du livre au cours de la seule dernière année. Les Nuits blanches est devenu un best-seller dans des pays allant du Brésil à l’Espagne, et le livre a été le classique Penguin le plus vendu en 2024, avec plus de 100 000 exemplaires écoulés rien qu’en Grande-Bretagne.

De nombreux lecteurs de la génération Z manifestent un enthousiasme immense pour cette histoire. Un utilisateur de TikTok a affirmé qu’il s’agissait du « livre dans lequel je me suis le plus reconnu de toute ma vie ». Un autre a déclaré qu’il « vous accompagnera pour le reste de votre vie ». Ce ne sont là que quelques exemples parmi les milliers de critiques élogieuses qu’ont suscitées Les Nuits blanches.

Il est facile de comprendre son attrait. Le roman, qui raconte une histoire d’amour éphémère se déroulant sur quatre nuits entre le solitaire « rêveur » et la mélancolique Nastienka, semble taillée sur mesure pour la jeunesse actuelle, désorientée et solitaire. En 80 pages intenses, Dostoïevski va droit au cœur de la solitude : le désir de partager son monde intérieur, l’importance bouleversante d’être compris ne serait-ce qu’un instant, le chagrin d’être « l’ami de secours » et de voir la personne que l’on aime en choisir une autre.

Mais Les Nuits blanches va plus loin. Il ne s’agit pas d’être absolument seul. Il s’agit de cette solitude qui consiste à être entouré de gens tout en étant privé de toute véritable connexion. « Oh non, je vois des gens, bien sûr; mais je suis quand même seul », dit le rêveur.

Le rêveur est un observateur solitaire de la vie qui l’entoure. Bien qu’il vive au milieu d’une ville et ait même des amis qui lui rendent visite, il est seul parce qu’il n’entretient aucune relation véritablement intime. La situation de nombreux jeunes aujourd’hui est semblable. Bien qu’ils soient entourés de gens sur les réseaux sociaux, l’adulte moyen de la génération Z n’a que deux amis proches; 27% des membres de la génération Z n’en ont aucun, et 60 % disent ressentir régulièrement de la solitude.

Les Nuits blanches est plus qu’une œuvre dans laquelle les jeunes peuvent se reconnaître. Dostoïevski parvient à rendre la solitude supportable, voire poétique. À travers le rêveur, il montre la beauté de la vie intérieure — parce que le rêveur rêve. Pour lui, les scènes banales de la rue deviennent des drames intenses. Il vit mille vies, visite des contrées lointaines. Il aime et il est aimé. La tristesse, l’extase, les plus hauts sommets de la joie et du désespoir, il éprouve tout cela dans sa tête.

La beauté de l’écriture de Dostoïevski vient unifier tous ces thèmes. Les Nuits blanches se distingue par « la belle légèreté et la délicatesse de son ton, son atmosphère d’émotivité adolescente printanière », selon les mots du biographe de Dostoïevski, Joseph Frank. Associées à la grâce de Dostoïevski et à sa compassion pour le rêveur, ainsi qu’à la propre pureté désintéressée de ce dernier, ces qualités produisent un effet puissant. « Ça vous renverse : c’est la vraie vie écrite de manière poétique », a écrit un utilisateur de TikTok.

La crise du capitalisme

Les Nuits blanches est devenue pour de nombreux lecteurs une porte d’entrée vers le reste de l’œuvre de Dostoïevski.

En passant à ses œuvres majeures, plus sombres et plus existentielles, comme Crime et Châtiment, ils découvrent de jeunes protagonistes vivant dans une société en crise, aux prises avec des questions existentielles sur le sens et le but de la vie et cherchant une issue.

La Russie du XIXe siècle traversait une crise profonde. Le système féodal se fissurait de toutes parts. L’autocratie tsariste était profondément haïe par une couche grandissante de jeunes radicaux. Cette crise les poussait à chercher une issue, créant un champ de bataille idéologique où la jeunesse débattait de toutes sortes d’idées dans sa quête d’une voie à suivre. Les récits de Dostoïevski réussissent à capturer la psychologie d’une telle époque d’une façon remarquablement précise.

Et, comme dans la Russie de l’époque de Dostoïevski, une couche grandissante de la population, particulièrement parmi la génération Z, remet en question le statu quo et cherche des réponses. Le regain d’intérêt pour Dostoïevski constitue un aspect d’un regain d’intérêt plus général pour toutes sortes d’idées — de la littérature classique à la philosophie et même à la religion. Sur le plan politique, nous assistons à un regain d’intérêt pour des idées allant du terrorisme individuel au conservatisme extrême, en passant par le communisme.

La recherche de réponses, particulièrement parmi la jeunesse, est caractéristique du début de toutes les périodes révolutionnaires. Les débats idéologiques de l’époque de Dostoïevski, qu’il a si brillamment mis en scène, se sont finalement cristallisés dans le bolchevisme et ont culminé avec la Révolution russe.

Si les forces du communisme font correctement leur travail, la jeunesse trouvera une fois de plus sa réponse ultime dans le communisme. Dostoïevski a déjà contribué à ce processus, pour la deuxième fois dans l’histoire : il offre à la jeunesse d’un système en déclin un tremplin dans sa quête de sens, de libération et d’une vie qui vaille la peine d’être vécue.