S’allier avec le patronat ne freinera pas le séparatisme albertain

Il est plus important que jamais pour le mouvement ouvrier de préparer une réponse au mouvement séparatiste albertain qui se base sur l’indépendance de classe.
  • Laine Sheldon-Houle
  • mar. 6 oct. 2026
Partager
Rachel Notley, ex-première ministre néo-démocrate, et Jason Kenney, ex-premier ministre de l’UCP, font désormais équipe. Image : Révolution communiste.

Nouant une alliance contre nature, des dirigeants syndicaux et des membres éminents du NPD albertain ont décidé de s’unir avec les grandes entreprises et des politiciens de droite. Leur but : contrecarrer le séparatisme albertain.

Mais cette stratégie ne fonctionne pas. Le taux d’appuis à la séparation de l’Alberta n’a pas bougé. Depuis la formation de cette alliance, il est demeuré aux alentours de 25%. Et le camp séparatiste dispose d’une avance considérable en matière de collecte de fonds.

Étant donné la nature du projet politique lui-même et l’amateurisme de sa direction, laquelle est entachée de scandales, il ne devrait pas être bien difficile de combattre le mouvement séparatiste. Et pourtant, ce l’est, précisément parce que le camp du non s’est enchaîné au patronat.

Un étrange partenariat

Pendant le Stampede de Calgary, Gil McGowan, président de la Fédération du travail de l’Alberta, a distribué des tracts produits par la Chambre de commerce de Calgary. La Chambre de commerce est une organisation patronale. Elle a pour raison d’être de faire avancer les intérêts de la classe dirigeante. Récemment, elle s’est par exemple prononcée en faveur des propositions de modifications du Code du travail avancées par Carney. Ces changements aideraient le gouvernement à retirer aux travailleurs leur droit de grève.

Le mouvement ouvrier ne devrait pas s’associer à ces gens-là. Ce genre d’alliance ne peut aboutir qu’à un seul résultat : dégoûter les gens ordinaires qui, avec raison, ne veulent pas faire partie d’un mouvement qui défend les intérêts du patronat et le statu quo.

Sans surprise, le principal argument du tract – que McGowan a répété comme un perroquet – consistait à affirmer que la séparation serait mauvaise pour les affaires.

Mais bien des choses sont mauvaises pour les affaires, notamment ce que McGowan a coutume de réclamer : des hausses salariales, des avantages sociaux, des droits syndicaux, etc. À l’inverse, ce qui est bon pour les affaires ne l’est pas pour les travailleurs. Par exemple, depuis 2014, les profits des barons du pétrole ont monté en flèche pendant que le revenu disponible réel par habitant a baissé de 13%.

Pire encore : McGowan cite nulle autre que Margaret Thatcher, ancienne première ministre conservatrice de la Grande-Bretagne, qui s’opposait aux référendums en général en affirmant qu’ils seraient les « outils des démagogues et des despotes ». Voici donc l’inspirant message de Gil : « Je veux que les entreprises réalisent davantage de profits, et je m’oppose à votre droit de vote. »

Il y a aussi cette alliance entre Rachel Notley et Jason Kenney. Notley a dirigé le premier gouvernement néo-démocrate de l’histoire de la province, alors que Kenney a été premier ministre sous la bannière du Parti conservateur uni (UCP). Deux ex-premiers ministres, autrefois ennemis jurés, font désormais équipe « pour le bien du pays » et président conjointement la campagne de la Chambre de commerce du Canada, appelée « L’Alberta et le Canada : plus forts ensemble ». 

Lorsque Jason Kenney était au pouvoir, Rachel Notley et tout le reste du NPD parlaient de lui comme s’il s’agissait du diable en personne. Et il l’était – du moins il incarnait ce qui s’en rapprochait le plus. Kenney a imposé les coupes les plus vicieuses dans les services publics depuis l’époque de Ralph Klein. Et contrairement à Klein, personne n’aime Jason Kenney. À la fin de son mandat, il était si impopulaire qu’il s’est vu contraint de démissionner la queue entre les jambes. Il n’y a absolument rien à gagner à ce qu’il vienne exhiber sur scène la dépouille de sa carrière politique.

Ce ne sont là que quelques-uns des exemples les plus flagrants de ce qui s’appelle de la collaboration de classe – l’unité entre les exploités et les exploiteurs, entre les poissons et les requins. Et rien de bon ne peut en découler.

Couper l’herbe sous les pieds du mouvement séparatiste

Il est plus important que jamais pour le mouvement ouvrier de préparer une réponse au mouvement séparatiste albertain qui se base sur l’indépendance de classe.

Bien qu’il semble peu probable que les séparatistes gagnent le référendum le 19 octobre, ceux-ci ne se contenteront pas de disparaître s’ils perdent. Interrogé sur ce qu’il ferait dans l’éventualité d’une défaite, le dirigeant séparatiste Jeffrey Rath a répondu : « Nous n’abandonnerons jamais. » Si les frustrations sous-jacentes qui sont à la source du séparatisme restent irrésolues et si aucun véritable mouvement ouvrier n’existe pour canaliser cette colère, le mouvement séparatiste persistera après le référendum, et il pourrait éclater de nouveau, avec une ardeur redoublée, à mesure que la crise du système s’approfondira.

Le mouvement séparatiste repose sur la logique suivante : le capitalisme albertain a été bridé par Ottawa; par conséquent, si nous nous séparons, le capitalisme albertain s’épanouira, les emplois se multiplieront et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ces idées se sont emparées d’une certaine frange de la classe ouvrière, particulièrement des travailleurs qui ont connu le boom économique pétrolier d’avant 2014 et qui espèrent le retour du bon vieux temps.

Mais en réalité, le boom était une exception. Depuis qu’il s’est terminé, les pétrolières se sont mises à réaliser davantage de profit en employant de moins en moins de travailleurs. Les séparatistes gagnent surtout des gens à leur cause en avançant que la séparation aiderait les Albertains à conserver plus d’argent dans leurs poches. C’est un argument qui porte, puisqu’en Alberta, les salaires réels ont davantage chuté que dans n’importe quelle autre province depuis 2019. Les gens ordinaires sentent qu’ils se font escroquer, parce qu’ils se font effectivement escroquer – toutefois, les séparatistes ont tort quant à l’identité du véritable escroc.

Nous ne pouvons vaincre cette menace en faisant la morale aux gens, en leur expliquant que la séparation est « mauvaise pour les affaires » ou encore en multipliant les arguments insignifiants qui défendent le « Canada » dans l’abstrait. Le problème avec la stratégie de Rachel Notley et de Gil McGowan, c’est qu’elle exige de s’unir avec les responsables mêmes de la chute vertigineuse du niveau de vie. Jason Kenney et la Chambre de commerce de Calgary sont les loyaux serviteurs des barons du pétrole, qui agissent en toute impunité et augmentent leurs profits tandis que nous continuons à souffrir.

Il faut une réponse ouvrière indépendante au référendum sur la séparation afin de pointer du doigt les responsables et montrer la voie vers l’avant. Cela signifie bien sûr qu’il faut critiquer les dirigeants séparatistes. Mais cela veut aussi dire qu’il faut critiquer les organisations comme la Chambre de commerce, de même que les politiciens détestés qui ont été les premiers à nous plonger dans tout ce chaos, comme Jason Kenney. S’unir avec ces gens ne fait qu’alimenter les arguments des séparatistes, qui prétendent être les seuls qui aspirent au changement, alors que tous les autres veulent que les Albertains se taisent et acceptent le statu quo.

Finalement, une réponse ouvrière indépendante ciblerait les barons du pétrole qui règnent sur l’Alberta depuis des décennies. Sous leur gouverne, les conditions de vie de la classe ouvrière albertaine ne font que se dégrader. Pendant ce temps, les pétrolières feront cette année des profits estimés à 90 milliards de dollars. C’est un montant qui dépasse le budget provincial dans son ensemble. Depuis des années, ces compagnies ont absorbé toutes les richesses, mais elles ont à peine contribué en retour. Elles se dérobent aux impôts, ont jonché la province de puits toxiques et ont réduits leurs investissements dans la province de moitié depuis 2014.

Voilà ce qui explique pourquoi les conditions de vie s’empirent. Il n’y a pas d’argent pour les écoles, les hôpitaux ni pour quoi que ce soit dont ont besoin les travailleurs, parce que les barons du pétrole, leurs laquais dans la classe politique et la Chambre de commerce de Calgary ont tout fait pour que la richesse aille dans les poches des actionnaires, et non dans celles des travailleurs.

Le message des séparatistes trouve un public parce qu’il promet une vie meilleure. Le mouvement ouvrier doit offrir une vraie solution pour améliorer la vie des travailleurs : l’expropriation de ces parasites à la tête des compagnies pétrolières et l’instauration d’un contrôle démocratique par la classe ouvrière sur ces immenses richesses. Ces mesures permettraient d’améliorer immédiatement les conditions de vie de tous les travailleurs albertains, de mettre fin à la crise dans les secteurs de l’éducation et de la santé et de donner aux travailleurs une cause qui mérite que l’on se batte pour elle.