Laboratoire de la révolution de 1917, le soulèvement de 1905 a permis à Léon Trotsky de forger sa théorie de la révolution permanente. En rompant avec la vision mécanique des « étapes » historiques, il démontre que seule la classe ouvrière, en dirigeant la paysannerie, peut mener la lutte jusqu’à son terme socialiste et international. Un retour essentiel sur les leçons théoriques et pratiques qui ont changé le cours de l’histoire mondiale.
Le matin du 9 janvier (aux portes de Narva) (avant 1925), gravure d’un artiste inconnu.
Elaborée par Léon Trotsky au début du XXe siècle, la théorie de la « révolution permanente » est à la fois très importante et souvent incomprise. Dans cet article paru dans le 8e numéro de Défense du marxisme, Joe Attardexplore les origines de cette théorie, qui a été façonnée par la révolution russe de 1905.
En 1905, la révolution russe fit l’effet d’une bombe : tous les doutes sur la combativité des masses russes – sous le joug de l’absolutisme tsariste – volèrent en éclats. Au terme d’un an de lutte ouverte contre le tsarisme, les travailleurs furent écrasés, mais ils avaient jeté les bases des grandes batailles à venir.
Léon Trotsky fut pratiquement le seul à comprendre la signification réelle des événements de 1905, qui catalysèrent les idées qu’il avait déjà développées dans sa contribution majeure : la théorie de la révolution permanente.
Il existe une relation dialectique entre les individus, les idées et les événements. Trotsky (né Lev Davidovich Bronstein) s’est engagé dans le mouvement révolutionnaire alors qu’il était adolescent. Mais c’est seulement à l’issue de la révolution de 1905, au cours de laquelle il dirigea personnellement le soviet de Saint-Pétersbourg, qu’émergea le « Trotsky » parvenu à maturité.
1905 fut également l’année où la jeune classe ouvrière russe entra de façon décisive sur la scène de l’histoire. En ce sens, Trotsky et le prolétariat russe connurent ensemble leur baptême du feu. Douze ans plus tard, le processus enclenché par la « répétition générale » de 1905 a ressurgi à un niveau plus élevé. Comme le notait Trotsky dans son livre 1905 :
« En 1905, la classe ouvrière était encore trop faible pour prendre le pouvoir ; mais les événements qui suivirent l’ont contrainte à gagner en maturité et en force. […] Le prolétariat est arrivé au pouvoir en 1917 grâce à l’expérience acquise en 1905 par la génération précédente. »
Lev Bronstein
La théorie de la révolution permanente n’a pas subitement surgi de l’esprit de Trotsky en 1905. Elle a d’abord été nourrie par son expérience vivante et les conditions objectives de son temps.
Lev Bronstein est né en 1879 dans une famille aisée d’agriculteurs juifs, au sein du village ukrainien de Yanovka (qui faisait alors partie de l’Empire russe, et qui porte aujourd’hui le nom de Bereslavka). La campagne russe se caractérisait par un environnement brutal, dans lequel les Bronstein occupaient la « classe moyenne ». Lev fut très tôt confronté aux dures réalités de la vie rurale, ce qui éveilla chez lui une sympathie spontanée pour les masses paysannes exploitées. Dans le même temps, il acquit une appréciation lucide, sans fard, de la paysannerie. Plus tard, il reçut une éducation typiquement européenne dans la ville d’Odessa, laquelle contrastait avec l’effrayante arriération de Yanovka.
Les idées politiques du très jeune Lev étaient peu élaborées : elles n’allaient pas au-delà d’un vague rejet du tsarisme. Cela s’explique notamment par l’absence d’un point de référence politique, à l’époque, tant la réaction prédominait. Et pourtant, l’autocratie était devenue un énorme obstacle au développement de la société : ses jours étaient comptés.
La production agricole s’était à peine développée depuis le Moyen-Age. Les pressions du marché mondial, où elle ne pouvait rivaliser avec ses concurrentes, plongèrent l’agriculture russe dans une crise profonde. La paysannerie avait beau être formellement libérée du servage en 1861, elle demeurait spoliée par les grands propriétaires terriens. Les soulèvements dans les campagnes gagnaient en nombre et en intensité à mesure que le XIXe siècle touchait à sa fin. L’effet conjugué de la concurrence et des investissements en provenance d’économies plus avancées stimula une industrialisation rapide, ainsi qu’une migration massive des campagnes vers les villes, donnant naissance à un prolétariat urbain relativement important.
Dans les années 1890, tous ces processus, combinés à de mauvaises récoltes et à la famine, provoquèrent une accumulation de tensions dans la société. « L’année 1891 », écrira plus tard Trotsky, « marque la date officielle du point de rupture politique dans le pays ».
Aux émeutes dans les campagnes et aux revendications démocratiques de l’intelligentsia libérale s’ajoutait l’émergence de la jeune classe ouvrière russe. A partir du milieu de la décennie, celle-ci fit entendre sa voix à travers une vague de grèves inédite.
Après la mort d’Alexandre III en 1894, les espoirs que les libéraux avaient placés dans le nouveau Tsar, Nicolas II, s’évanouirent lorsqu’il affirma son credo (« Orthodoxie, Autocratie et Nationalité ») et qualifia les revendications démocratiques de « rêveries absurdes ».
En ces temps agités, Lev Bronstein vivait à Odessa, une ville ouvrière et portuaire animée où régnait une atmosphère militante. Les événements étaient en train de radicaliser l’adolescent précoce, bien que ce processus ne se soit pas déroulé en ligne droite. Après une brève phase conservatrice, il s’orienta vers l’ultra-gauchisme. En 1896, il déménagea à Nikolaïev, ville dans laquelle débuta sa première activité politique. Il abandonna ses études l’année suivante et vécut dans une petite « communauté » miteuse d’étudiants « narodniks », un mouvement populiste qui voyait dans la paysannerie la classe destinée à mener la prochaine révolution.
Lev ne se sentait aucune prédilection pour le marxisme russe, dont il pensait qu’il était « resté prisonnier de l’esprit conservateur des années 80 […], repoussant la révolution dans un avenir indéfini, et tendant généralement à considérer le socialisme comme une tâche nécessitant des siècles d’évolution ». Les soi-disant « marxistes légaux », regroupés en partie autour de Peter Struve, usaient d’un langage pseudo-marxiste pour défendre et encourager le développement du capitalisme russe, tout en prônant les compromis au détriment de la lutte des classes. Ces idées étaient très en vogue parmi l’intelligentsia libérale, conformément à leur point de vue de classe.
Le premier essai de Lev, comme écrivain politique, fut une polémique dirigée contre le marxisme. Sa publication fut rejetée par un magazine populiste (narodnik) à Odessa.
Le développement du prolétariat russe se poursuivait à un rythme soutenu. La population urbaine s’était accrue de 97 % entre 1863 et 1897. De grandes usines sortaient de terre, dont deux à Nikolaïev, qui à elles seules employaient 8000 ouvriers.
A la fin de l’année 1895, les étudiants de Saint-Pétersbourg, Moscou et Kiev refusèrent massivement de prêter allégeance au nouveau tsar. Les grèves devenaient plus importantes et plus radicales. En 1896, un point culminant fut atteint après le couronnement de Nicolas II, lorsqu’une charge policière causa des milliers de morts et de mutilés. En réponse, une grève de 30 000 travailleurs éclata à Saint-Pétersbourg, la plus grande que la Russie n’avait jamais connue. Les idées radicales se propageaient rapidement au sein de l’intelligentsia et d’une partie de la classe ouvrière.
L’Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière, fondée par Lénine, Martov, Plekhanov et Potressov, commençait à trouver un écho auprès d’un petit groupe de partisans. Lev Bronstein ignorait tout de cette organisation. De con côté, il contribua à fonder un petit groupe nommé l’Union des Travailleurs du Sud de la Russie, sur des bases vaguement « social-démocrates » (c’est-à-dire marxistes, à l’époque). La montée en puissance de la classe ouvrière exerçait une influence croissante sur sa trajectoire politique. Cette organisation fut démantelée par une série d’arrestations, en 1898, et Lev fut condamné à quatre ans d’exil en Sibérie.
Lev et son épouse Aleksandra Lvovna Sokolovskaya en exil, 1902.
Léon Trotsky
Emprisonné pendant six mois dans une prison de transit à Moscou, Lev en profita pour étudier sérieusement le marxisme. Parmi ses lectures figuraient l’Essai sur le développement de la conception moniste de l’histoire, de Georgi Plekhanov, et Le développement du capitalisme en Russie, un livre de Lénine qui venait d’être publié. Lorsque Lev, sa femme Aleksandra Lvovna et leur petite fille arrivèrent en 1900 dans le village paysan et infesté de moustiques d’Irkoutsk, en Sibérie, le « marxisme était définitivement devenu le fondement de [sa] philosophie ».
Il expliqua plus tard que c’est dans sa polémique contre le marxisme que sa compréhension théorique s’était aiguisée : « seul est durable ce qui est conquis de haute lutte ». Arrivé à Irkoutsk, il se mit aussitôt à rédiger des articles révolutionnaires sous le pseudonyme d’« Antid Oto », boutade forgée à partir d’un mot italien : il se voulait un « antidote » marxiste à la presse bourgeoise.
La communauté de radicaux en exil grandissait à mesure que se multipliaient les grèves, les manifestations étudiantes et les arrestations. C’était là un terreau fertile pour le débat politique. Lev bataillait contre les idées anarchistes, réformistes et terroristes. Indépendamment de Lénine, il en arriva à la même conclusion que lui : il fallait construire un Parti composé de révolutionnaires professionnels. Il défendit cette idée dans un essai qui fit l’objet d’un vif débat en Sibérie.
Après avoir découvert l’Iskra (le nouveau journal russe que dirigeait Lénine) et la brochure Que faire ? (du même), Lev décida, en plein accord avec son épouse, qu’il était temps pour lui d’entrer en contact avec le groupe de Lénine et Plekhanov. Muni d’un faux passeport sous l’identité usurpée d’un geôlier d’Odessa (nommé Trotsky), il s’enfuit dans une charrette paysanne, dissimulé sous un tas de manteaux. Il passa quelque temps à Samara, auprès d’« iskristes » locaux, et y publia des articles sous le pseudonyme Pero (« la Plume »).
Trotsky – c’est sous ce nom qu’il était désormais connu – gagna finalement Londres en 1903, où Lénine vivait en exil. Ce dernier était impressionné par le jeune talent en provenance de Sibérie, et préconisa son entrée au comité de rédaction de l’Iskra. Plekhanov s’y opposa farouchement : à cette époque, le grand-père du marxisme russe se sentait dépassé par les événements, ce qui le rendait belliqueux. Il percevait d’un mauvais œil ce jeune révolutionnaire dynamique venu de Sibérie, en qui il voyait une menace.
Durant son séjour à Londres, Trotsky logea chez Julius Martov et Véra Zassoulitch, avec lesquels il se lia d’amitié. En 1903, déjà, ces deux futurs dirigeants mencheviks montraient des signes de complaisance à l’égard des libéraux et autres petits-bourgeois qui gravitaient dans l’orbite du marxisme russe.
Beaucoup d’encre a coulé sur le Deuxième Congrès du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR), qui eut lieu en 1903. S’il n’est pas besoin de revenir en détail sur cet épisode déterminant du mouvement ouvrier russe, rappelons néanmoins que Trotsky en vint à s’opposer à Lénine sur la question des conditions d’adhésion au Parti, ainsi que sur sa volonté d’écarter les « vieux dirigeants » passifs du comité de rédaction de l’Iskra.
Malgré les tentatives de Lénine pour patiemment plaider sa cause au Congrès, Trotsky se montra inflexible, ce qu’il attribua plus tard à la naïveté de sa jeunesse (il avait alors 23 ans) et à ses liens personnels avec Martov, Zassoulitch et Pavel Axelrod, tous dirigeants de la minorité (les « mencheviks », en russe). Comme Trotsky le soulignera lui-même plus tard, ce qu’il avait perçu comme un coup de force autoritaire de Lénine découlait, en réalité, de l’impérieuse nécessité de souder les marxistes russes en un Parti unifié et professionnalisé.
Peu de temps après le Congrès de 1903, Trotsky lança plusieurs attaques virulentes contre Lénine, ce qui lui aliéna de nombreux militants de la majorité (les « bolcheviks »). Mais s’il s’était rangé du côté des mencheviks lors du Congrès, il était en réalité beaucoup plus proche de Lénine sur le point de divergence central entre les deux fractions : leur attitude à l’égard des libéraux, dont Trotsky jugeait (à raison) qu’ils étaient bien plus effrayés par les travailleurs et les paysans que par le tsar.
En mars 1904, le comité de rédaction de l’Iskra, alors contrôlé par les mencheviks, refusa de publier l’article de Trotsky sur la guerre russo-japonaise, au motif qu’il constituait une attaque cinglante contre le libéralisme russe. En septembre, Trotsky quitta formellement les mencheviks dans une « Lettre ouverte aux camarades ». Les mencheviks refusèrent de la publier. Depuis lors, Trotsky resta en dehors des deux fractions – devenues deux partis distincts en 1912 – jusqu’en 1917.
Tout en admettant qu’il avait fait fausse route en s’opposant à Lénine lors du Second Congrès, Trotsky souligna plus tard qu’il ne regrettait pas cette erreur, ni d’ailleurs son éloignement de Lénine au cours des années suivantes :
« Je suis revenu à Lénine pour la seconde fois plus tard que beaucoup d’autres, mais j’y suis revenu à ma manière, après avoir traversé et pesé l’expérience de la révolution, de la contre-révolution et de la guerre impérialiste. J’y suis venu, de ce fait, bien plus sûrement et plus sérieusement que ces “disciples” qui, du vivant du maître, répétaient ses paroles et ses gestes – pas toujours au moment opportun – mais qui, après sa mort, se révélèrent n’être que de pitoyables épigones et des instruments inconscients entre les mains de forces hostiles ».1
Le tsar Nicolas II et ses troupes pendant la guerre russo-japonaise.
Les limites des libéraux
Plus les événements s’accéléraient, plus les divergences s’accentuaient entre les « durs » et les « mous », c’est-à-dire entre les bolcheviks et les mencheviks. Une puissante grève avait déjà éclaté à Rostov en novembre 1902, suivie de toute une série d’autres qui déferlèrent dans le sud de la Russie, au moment-même où se tenait le Second Congrès.
Les tensions sociales s’accentuaient sous le coup de la guerre russo-japonaise, qui se solda par une défaite cinglante de la Russie tsariste. La guerre opérait un tournant brutal dans la conscience des masses, comme Trotsky l’observa dans un brillant article publié en 1904 :
« Les masses, hier encore frustes, se trouvent aujourd’hui face aux événements les plus prodigieux. Elles doivent chercher à les comprendre. La durée même de la guerre a fait naître un besoin de raisonner, de s’interroger sur le sens de tout cela. Ainsi, si la guerre a, pour un temps, entravé l’initiative révolutionnaire de milliers, elle a éveillé la pensée politique de millions ».2
Les libéraux commencèrent à s’organiser en zemstvos (assemblées locales) pour revendiquer des réformes politiques. Pour contourner les restrictions tsaristes relatives au droit de réunion, ils se lancèrent dans une série de meetings politiques sous la forme de « banquets ».
En juillet 1904, le ministre de l’Intérieur Plehve, qui avait interdit les zemstvos, fut assassiné. Son successeur, Sviatopolk-Mirski, autorisa les zemstvos à tenir un congrès national en novembre 1904, afin de canaliser l’agitation croissante de l’intelligentsia.
Ce congrès formula une liste de onze revendications, dont la liberté d’expression, la liberté de réunion et l’élection d’un parlement représentatif. Mais il s’abstint docilement de réclamer une nouvelle constitution. Conformément à leur perspective mécaniste, selon laquelle la bourgeoisie libérale était destinée à renverser le tsarisme, les mencheviks étaient galvanisés par ces développements : ils y voyaient la promesse d’un Etat démocratique bourgeois, censé représenter la prochaine étape du développement politique de la Russie.
A l’automne 1904, l’Iskra refusa la publication d’une série d’articles de Trotsky qui, plus tard, furent réunis dans un pamphlet intitulé Jusqu’au 9 janvier. Trotsky y tournait en dérision aussi bien les zemstvos libéraux que les « marxistes légaux ». Ses critiques les plus corrosives visaient leurs vaines suppliques adressées au tsar, qu’ils espéraient naïvement convaincre d’accorder des droits démocratiques. Or l’autocratie ne pouvait – ni ne voulait – coexister avec la démocratie. Toute concession octroyée aujourd’hui serait fatalement retirée le lendemain. Prenant comme point de départ la récente vague de grèves, Trotsky démontrait que ce serait la classe ouvrière, et non les zemstvos, qui initierait et dirigerait la révolution démocratique, tout en entraînant derrière elle les paysans pauvres et une fraction de l’intelligentsia radicale :
« Le détachement d’avant-garde doit éveiller toutes les couches de la société, faire sentir partout sa présence et poser directement les questions de la lutte politique. Il doit lancer l’appel, dévoiler et démasquer les hypocrites de la démocratie. Il doit cogner les têtes des démocrates et des libéraux censitaires. Il doit éveiller, interpeller, démasquer – et exiger, encore et encore, une réponse à la question : “Que faire ensuite ?” Sans jamais battre en retraite, il doit contraindre les libéraux légaux à reconnaître leur propre impuissance ; il doit détacher des libéraux tout élément démocratique et l’orienter vers la révolution ».3
Cette position rappelle celle exposée par Lénine, une décennie plus tôt, dans sa brochure Ce que sont les « Amis du Peuple » et comment ils luttent contre les sociaux-démocrates. Cependant, Trotsky allait encore plus loin en prédisant que le rôle dirigeant dévolu à la classe ouvrière signifiait que la révolution à venir éclaterait vraisemblablement sous la forme d’« une grève politique de masse – non une grève locale, mais une grève à l’échelle de tout le pays ». Celle-ci briserait l’armée, rallierait les meilleurs éléments de l’intelligentsia, et grâce à un travail d’agitation dans les campagnes, attirerait les paysans dans le sillage des ouvriers. C’était là une idée entièrement nouvelle : si de tels développements existaient à l’état de potentiel dans les pays capitalistes avancés, rien de tel n’avait jamais été observé en Russie.
En janvier, l’éclatement d’une grève aux usines Poutilov (à l’initiative d’un syndicat pourtant dirigé par la police tsariste) se transforma rapidement en un vaste mouvement de grèves mobilisant 140 000 travailleurs.
Le « Dimanche sanglant »
Le 9 janvier (toutes les dates sont de l’ancien calendrier russe), devant le Palais d’Hiver, les cosaques ouvrirent le feu sur une manifestation pacifique d’ouvriers et de paysans qui voulaient remettre une pétition au tsar. Des centaines de personnes furent lâchement tuées. Connue sous le nom de « Dimanche sanglant », cette répression brutale provoqua une immense vague de grèves dans 122 villes et villages. Les étudiants se soulevèrent également, et les grandes universités de Saint-Pétersbourg et Kiev devinrent rapidement des lieux propices à l’activité révolutionnaire.
« Soldats, héros, où est passée votre gloire? » (1905), Valentin Serov, dépeignant soit les événements du Dimanche sanglant, soit la dispersion d’une manifestation à Moscou en octobre 1905.
Trotsky se trouvait à Genève lorsqu’il apprit que la révolution de 1905 venait de commencer – conformément à ses prédictions – par une grève politique de masse qui gagnait toute la Russie. Quelles étaient alors les perspectives ? Pour Trotsky, il était clair qu’un gouvernement révolutionnaire issu de la chute du tsarisme ne pourrait être dirigé que par les travailleurs ayant déclenché la révolution. Dans une lettre à l’Iskra publiée le 17 mars, il écrivait :
« La victoire de l’insurrection, tout comme le triomphe de la révolution, ne peuvent être obtenus que par le prolétariat. […] Par conséquent, la composition du gouvernement provisoire dépendra essentiellement du prolétariat. Plus précisément, si l’insurrection remporte une victoire décisive, le pouvoir devra être confié à ceux qui ont dirigé le prolétariat. »
Alexander Helfand, plus connu sous le nom de Parvus, rédigea une préface à la brochure de Trotsky intitulée Avant le 9 janvier. Il y affirmait qu’après avoir balayé l’autocratie et conquis le pouvoir, le prolétariat attendrait de la social-démocratie qu’elle mette en œuvre des réformes défendant ses intérêts de classe. Un tel régime « impulserait un changement révolutionnaire allant jusqu’aux limites ultimes de la compatibilité avec la démocratie bourgeoise et la propriété privée ». A ce stade, les « alliés libéraux-démocrates » se retourneraient contre les travailleurs, poussant ces derniers « à d’abord lutter contre l’autocratie, puis contre la bourgeoisie ».
Au sein de la social-démocratie, Trotsky et Parvus étaient quasiment les seuls à défendre cette position.
Lénine partageait la perspective de Trotsky et Parvus selon laquelle la bourgeoisie russe, faible et lâche, serait incapable de mener à bien les tâches de la révolution démocratique. Cependant, il estimait que leur point de vue ne tenait pas suffisamment compte de la paysannerie. S’il n’est pas certain que Lénine ait lu l’intégralité de la brochure Avant le 9 janvier, il reste qu’en mars 1905, il jugea son contenu « ampoulé », qualifia son auteur de « moulin à paroles » et réserva ses critiques les plus acerbes à sa préface.
De même, Lénine s’opposa au slogan apparu en 1905 : « Pas de tsar, mais un gouvernement ouvrier ! », faussement attribué à Trotsky, et probablement lancé par Parvus. Il le jugeait simpliste au motif, de nouveau, qu’il excluait la paysannerie.
Comme toujours, Lénine partait d’une analyse sobre et concrète de la situation objective. Il considérait comme impossible qu’un gouvernement démocratique révolutionnaire ne reflète pas la composition sociale d’un pays largement paysan. Quant à Trotsky, tout au long de l’année 1905, il affina sa réflexion sur les relations entre la classe ouvrière et les masses paysannes.
Le 9 janvier 1905 sur l’Île Vassilievski (Dimanche sanglant) (1905), Vladimir Makovsky.
Trotsky et Parvus
A l’époque, Parvus était un théoricien de renom au sein du mouvement marxiste. En exil, Trotsky avait étroitement collaboré avec lui. Aux côtés de Rosa Luxembourg, Parvus appartenait à l’aile gauche de la social-démocratie allemande. S’appuyant sur les travaux de l’historien libéral Pavel Milioukov, il a prédit l’avènement de guerres et de révolutions en Europe, conséquences inévitables du conflit entre le développement du capitalisme et les carcans des Etats-nations. Il anticipa le fait que la révolution commencerait en Russie.
Parvus soulignait que, pour résister à la pression des économies européennes plus développées, l’Etat tsariste avait constitué un appareil bureaucratico-militaire reposant sur une vaste armée. Pour préserver sa puissance militaire, le tsarisme fut contraint d’investir dans l’industrie, tout en maintenant le reste de la société dans un état d’effroyable arriération. Ce faisant, le tsarisme s’était lié par mille fils au grand capital étranger, au point que Parvus qualifiait ironiquement la Russie de « pensionnaire de la Bourse française ».
Il expliquait que, pour le tsarisme, le pillage des Etats voisins remplissait une double fonction : faire valoir son indépendance vis-à-vis de ses créanciers, et attiser la fibre patriotique des masses pour détourner leur attention de la pourriture interne du régime. Mais précisément du fait de cette gangrène, la Russie était condamnée aux défaites militaires. Ceci ne manquerait pas de provoquer une crise révolutionnaire nationale qui, conjuguée aux fiascos militaires, déstabiliserait l’ensemble du continent. En février 1904, Parvus annonçait que la crise engendrée par la guerre russo-japonaise marquerait le début de ce processus :
« L’évolution du capitalisme mondial conduit à un bouleversement politique en Russie. Celui-ci aura des répercussions sur le développement politique de tous les pays capitalistes. La révolution russe ébranlera le monde bourgeois. […] Et le prolétariat russe pourrait bien jouer le rôle d’avant-garde de la révolution sociale. »4
Au cours de la Première Guerre mondiale, Parvus dégénéra : il se rallia au nationalisme allemand, puis devint marchand d’armes. Il n’empêche : des années plus tard, Trotsky lui rendit hommage en soulignant sa contribution à l’élaboration de la théorie de la révolution permanente. Au seuil de 1905, soulignait Trotsky, leurs idées « se recoupaient de très près ».
Tous deux partirent de positions analogues, mais seul Trotsky déroula le fil de sa théorie jusqu’au bout. Se calquant sur le modèle du Parti travailliste australien de l’époque, Parvus s’était persuadé que, dans un pays semi-féodal aussi arriéré que la Russie, le Parti social-démocrate devrait opérer au sein d’un gouvernement provisoire bourgeois. Il affirmait que les travailleurs exerceraient le pouvoir « temporairement », et pousseraient le régime de propriété privée jusque dans ses derniers retranchements, mais sans rompre avec lui.
En janvier 1905, Trotsky n’anticipait pas précisément jusqu’où les travailleurs au pouvoir pourraient aller. Les événements allaient éclaircir cette question.
Parvus, Trotsky et Leo Deutsch à la prison Petropavlovskaya, 1906.
Le premier acte de la révolution
Doté d’un passeport usurpant le nom d’un caporal à la retraite, Trotsky gagna Kiev en février 1905. Il se rendit ensuite à Saint-Pétersbourg, le point nodal d’un mouvement de grève en pleine expansion. Grâce à ses discours et ses articles, il acquit rapidement une grande autorité auprès des travailleurs en grève. Mais suite aux actions d’un agent provocateur à la solde du tsar, qui était parvenu à s’infiltrer dans les rangs des mencheviks, il dut fuir à nouveau, cette fois en Finlande.
La révolution de 1905 se déploya en plusieurs actes. La première vague de grèves culmina, le 6 août, avec l’approbation par le tsar de la « Constitution Boulyguine », qui promettait l’élection prochaine d’une Douma, c’est-à-dire d’un Parlement.
Cette Constitution fut approuvée par le dirigeant libéral Pavel Milioukov, du Parti Constitutionnel Démocratique (les Cadets). En réponse, Trotsky écrivit en août 1905 une « Lettre ouverte au Professeur Milioukov » ; il y raillait la confiance que les libéraux plaçaient dans l’autocratie en vue d’obtenir des droits démocratiques. Ces concessions ne pouvaient être arrachées que par une âpre lutte, que seuls les paysans et les ouvriers étaient capables de mener :
« Vous définissez les tâches à venir comme celles de l’approfondissement et du renforcement logiques de la constitution sur la base de sa légalité ; alors que les tâches consistent à s’emparer matériellement du pouvoir des mains de l’absolutisme par la victoire de la révolution. […] Que la liberté russe serait à plaindre si elle dépendait uniquement de vous ! »
En juillet, dans un essai consacré à un célèbre discours de 1862 par le socialiste allemand Ferdinand Lassalle, Trotsky soulignait que les événements russes ne pouvaient être compris que dans une perspective internationale :
« L’émancipation politique, dirigée par la classe ouvrière russe, élève cette dernière à des sommets historiques sans précédent, la dote de moyens et de ressources colossaux, et en fait l’initiatrice de la liquidation mondiale du capitalisme, pour laquelle l’histoire a préparé toutes les conditions objectives. »
Autrement dit, Trotsky comprenait que la révolution russe n’était que la première étape d’un processus devant aboutir au renversement du capitalisme à l’échelle mondiale.
Le même mois, Lénine publia la brochure Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, où il soutenait que seuls les travailleurs pouvaient vaincre le tsarisme – une victoire qui « propagerait la contagion révolutionnaire en Europe ». Les événements tendaient à rapprocher les deux hommes.
Le Soviet de Saint-Pétersbourg
Après une période de reflux, un nouveau mouvement de grève éclata en septembre, à l’initiative des ouvriers des imprimeries de Moscou. Ils réclamaient une augmentation du tarif pour mille caractères (y compris les signes de ponctuation) ainsi qu’une réduction du temps de travail.
Dès le mois d’octobre, des grèves de solidarité se développèrent dans tout le pays. Les usines, les chemins de fer, les banques, les centrales électriques et les bureaux gouvernementaux étaient à l’arrêt. Les grévistes pillaient des armureries et érigeaient des barricades pour se défendre contre les gendarmes et les cosaques. Des soldats sympathisants assistaient aux réunions ouvrières et affirmaient qu’un tiers de l’armée était « avec le peuple ».
Les campagnes aussi se révoltaient. Plus de 2000 domaines de grands propriétaires terriens furent saccagés et incendiés. En août 1905, un premier congrès de l’Union paysanne panrusse fut organisé ; il y en eut un deuxième à Moscou en novembre. Les paysans les plus avancés appelaient à une lutte commune et à une grève agraire générale décidée « en accord avec la classe ouvrière ».
Trotsky revint à Saint-Pétersbourg en octobre, au plus fort de la grève générale, avec l’idée de mettre en place une organisation de délégués élus, indépendante de tout parti et chargée de représenter les travailleurs. Les mencheviks de Saint-Pétersbourg avaient déjà lancé un appel similaire. Mais les ouvriers n’avaient besoin d’aucune impulsion.
Le soviet de Saint-Pétersbourg débuta avec un noyau de travailleurs issus de cinquante imprimeries, puis devint rapidement le bastion de la grève générale. D’autres soviets apparurent dans de nombreuses villes et localités.
Dans un premier temps, le Comité Central du parti bolchevik et ses dirigeants à Saint-Pétersbourg adoptèrent une position sectaire : ils expliquaient que le parti rejoindrait le soviet quand celui-ci aurait accepté le programme des bolcheviks. Lorsque Lénine rentra en Russie, en novembre, il corrigea cette erreur. Ceci dit, la base du parti avait ignoré les consignes sectaires de ses dirigeants.
Comme Trotsky l’expliqua plus tard, dans Ma vie :
« On pourrait écrire un chapitre édifiant sur la direction que donnèrent les “léninistes” en l’absence de Lénine. […] Leurs communications avec Lénine ayant été coupées à une minute critique, ils furent stupéfiants d’impuissance. »
Trotsky prit la parole pour la première fois devant le soviet de Saint-Pétersbourg à l’Institut technologique, le 16 octobre. Cette réunion rassemblait une centaine de délégués élus par 200 000 ouvriers, soit près de la moitié du prolétariat de la capitale. Trotsky s’imposa comme la figure politique centrale du soviet, puis en devint le président élu. Il rédigeait toutes ses proclamations et résolutions ; il dirigeait son organe, les Izvestia (Les Nouvelles).
Les deux fractions du POSDR coopéraient au sein du soviet aux côtés du Parti socialiste-révolutionnaire (héritier politique des « narodniks »). Lénine ne formula aucune objection aux résolutions du soviet que rédigeait Trotsky. Dans ses mémoires, Lounatcharski rapporte une anecdote révélatrice :
« Je me souviens que quelqu’un dit en présence de Lénine : “[…] l’homme fort du soviet, c’est Trotsky.” Un instant, l’expression de Lénine sembla s’assombrir, puis il déclara : “Eh bien, Trotsky a acquis cela par son travail infatigable et remarquable.” »5
L’autocratie vacillait face à la puissance de la grève générale et à l’autorité du soviet. Le 17 octobre, le tsar fut contraint de publier un manifeste – rédigé par le libéral Sergueï Witte – qui promettait le suffrage universel, des libertés civiques et une constitution. En novembre, il tenta d’apaiser les paysans au moyen d’un manifeste annonçant la suppression des paiements de rachats imposés aux paysans pour leurs terres, ainsi qu’une augmentation des fonds de la banque paysanne.
Dans 1905, Trotsky ironisait : « on commençait par des signes de ponctuation et l’on devait, en fin de compte, jeter à bas l’absolutisme. » Ces concessions démocratiques confirmaient la thèse de Trotsky :
« La demi-victoire de la grève d’octobre, indépendamment de son importance politique, eut pour moi une inappréciable signification théorique. Ce ne furent ni l’opposition de la bourgeoisie libérale, ni les soulèvements spontanés des paysans, ni les actes de terrorisme des intellectuels qui forcèrent le tsarisme à s’agenouiller : ce fut la grève ouvrière. »6
Cependant, Trotsky combattait les illusions. Lors d’un discours prononcé depuis le balcon de l’université de Saint-Pétersbourg, il déchira un exemplaire du « Manifeste » d’octobre, avertissant qu’il ne valait même pas le papier sur lequel il était imprimé, puisqu’il pouvait être révoqué à tout moment tant que l’autocratie subsistait.
Le procès du Soviet de Saint-Pétersbourg, septembre 1906 – Trotsky est au centre de la deuxième rangée, tenant des documents (David King).
L’apogée de la révolution
La promesse d’une constitution provoqua des divisions dans le mouvement révolutionnaire, dont les couches les plus conservatrices estimaient que l’on était allé assez loin. « Mais que pouvaient faire en cette circonstance les cadets, ces politiciens en frac, orateurs de barreau, tribuns des zemstvos ? », écrivait Trotsky dans 1905. « Ils attendirent passivement que les eaux constitutionnelles commencent à couler ». Ils votèrent également le plan gouvernemental de recrutement militaire et promirent d’adopter le budget impérial.
Le tsar profita de ces divisions pour lâcher les Cent-Noirs fascistes contre les ouvriers et les paysans. Dans une centaine de villes, ces brutes « patriotes » assassinèrent entre 3500 et 4000 personnes ; elles en mutilèrent près de 10 000. « Ainsi, le vieil ordre établi vengea son humiliation ! », écrivait Trotsky.
Tandis que les libéraux capitulaient, les éléments les plus radicaux de la base des soviets faisaient pression pour approfondir le mouvement. Le 26 octobre, les délégués d’un district de Saint-Pétersbourg décidèrent spontanément d’instaurer la journée de huit heures dans leurs usines par des moyens révolutionnaires. Suivant leur exemple, le soviet appela toutes les usines et tous les ateliers à imposer la journée de huit heures par tous les moyens nécessaires. Les ouvriers faisaient avancer spontanément leurs propres revendications.
Le même jour, une mutinerie révolutionnaire éclata dans la base navale de Kronstadt. Elle fut rapidement réprimée après la proclamation de la loi martiale. Les meneurs furent menacés d’exécution.
Tout au long de l’année, la Pologne annexée par la Russie connut de vastes grèves et luttes ouvrières qui culminèrent dans une insurrection à Lodz. Elle fut écrasée dans le sang en juin. La Pologne russe fut placée sous la loi martiale le 28 octobre. Le 29, la même mesure fut appliquée dans des districts des provinces de Tchernigov, Saratov et Tambov, touchées par des troubles agraires.
Des assemblées ouvrières de masse furent immédiatement convoquées pour exiger des mesures énergiques de la part du soviet de Saint-Pétersbourg. Le 2 novembre, une grève générale unanime fut déclenchée, dans la ville, pour exiger que les marins arrêtés ne soient pas exécutés et que la loi martiale soit levée en Pologne comme dans toute la Russie. Face à cette pression écrasante, le gouvernement recula une fois encore, et cette grève victorieuse prit fin le 7 novembre.
Les ouvriers de Saint-Pétersbourg célébrèrent à juste titre leur succès, mais la révolution avait déjà dépassé son point culminant. Les luttes pour la journée de huit heures préparaient un affrontement décisif. Alors que l’on entrait dans le mois de novembre, les ouvriers quittaient massivement leurs usines après huit heures de travail. Dans certains cas, ils imposaient la journée de huit heures par l’occupation et la prise en main de leurs lieux de travail. C’était une escalade majeure.
Confirmant les avertissements de Trotsky et de Lénine à propos de la bourgeoisie libérale, celle-ci attaqua immédiatement, dans sa presse, le mouvement pour la journée de huit heures. La classe ouvrière se retrouvait seule face à des forces réactionnaires de plus en plus intransigeantes.
Affiche du film de Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine (1925), qui retrace la mutinerie de 1905.
Le reflux
Après le coup de massue des grèves d’octobre et de novembre, les capitalistes commençaient à reprendre leurs esprits. Les patrons de Saint-Pétersbourg contre-attaquaient au moyen d’un lock-out généralisé. Initié dans la Fonction publique et les entreprises d’Etat, il jeta des milliers d’ouvriers à la rue.
A la tête du soviet de Saint-Pétersbourg, Trotsky constatait que les grèves et les débrayages avaient atteint leurs limites. A ce stade, seule une insurrection pouvait conquérir la journée de huit heures. Cela supposait de faire avancer la révolution jusqu’à sa conclusion logique : la conquête du pouvoir. Mais à cela s’opposaient divers obstacles.
D’une part, il fallait des armes, et donc le soutien d’une fraction importante des forces armées – c’est-à-dire des paysans en uniforme. Ce n’était pas le cas, malgré la sympathie exprimée par une couche significative de l’armée, notamment dans la marine. Des troupes loyalistes étaient même activement déployées pour disperser les réunions ouvrières.
Le problème principal résidait dans le fait que, si l’autorité du soviet était immense à Saint-Pétersbourg, ce n’était pas le cas dans le reste de la Russie. Le véritable mouvement paysan ne s’amorça qu’en 1906, alors que la révolution avait déjà été vaincue dans les villes. Les ouvriers ne pouvaient pas mener la lutte pour la journée de huit heures – en fait, pour le pouvoir d’Etat – sans le soutien du reste du pays. Cela ne pouvait se solder que par une écrasante défaite infligeant un coup sévère au moral de toute la classe ouvrière russe.
Le 12 novembre, après quatre heures de débat, le soviet décida de mettre fin à la lutte pour la journée de huit heures. Cette décision provoqua l’indignation de nombreux ouvriers prêts à se battre jusqu’au bout. Seule l’immense autorité du soviet permit une retraite digne et ordonnée, préservant les forces de la révolution et évitant une déroute totale. Le Comité exécutif du soviet résuma la campagne en ces termes :
« Si nous n’avons pas conquis la journée de huit heures pour les masses, nous avons du moins conquis les masses à la journée de huit heures. Désormais, dans le cœur de chaque ouvrier pétersbourgeois retentit le même cri de bataille : “Les huit heures et un fusil !” »7
La sagesse de cette retraite organisée et l’immaturité des conditions pour une insurrection victorieuse furent tragiquement illustrées en décembre.
Dans une dernière tentative pour reprendre l’initiative politique, le soviet de Saint-Pétersbourg publia un « Manifeste des finances », rédigé par Parvus, qui appelait au boycott financier, dénonçait la corruption du régime et exigeait l’ouverture de ses comptes. En réponse, l’autocratie décida de décapiter la révolution en faisant arrêter l’ensemble de la direction du soviet, le 3 décembre.
Le 8 décembre, les ouvriers de Saint-Pétersbourg répondirent par une grève générale aux arrestations et à la publication du « Manifeste des finances ». Mais elle fut bien plus faible que celle de novembre : seuls les deux tiers des travailleurs de la ville y participèrent, et surtout, elle s’effondra au bout de quatre jours. Avec sa direction en prison et la vague de grèves en reflux, il était clair que la révolution avait subi un coup mortel.
Le dénouement survint lorsque le soviet de Moscou apprit l’arrestation des dirigeants du soviet de Saint-Pétersbourg et lança une grève générale le 7 décembre. Elle se transforma rapidement en insurrection. Après dix jours de combats de rue et de tentatives infructueuses de fraternisation avec les soldats déployés contre eux, les ouvriers, isolés, furent écrasés.
Barricades pendant le soulèvement de Moscou, 25 décembre 1905.
Bilan et perspectives
Trotsky passa les quinze mois suivants en prison. Il y écrivit notamment Bilan et perspectives et son grand livre sur la révolution de 1905. Lors de ses précédents séjours en prison, il avait été un étudiant du marxisme ; cette fois, il était un enseignant.
Dans Bilan et perspectives, il formula pour la première fois, de manière aboutie, sa théorie de la révolution permanente, forgée dans la fournaise révolutionnaire. Dans 1905, il écrivait :
« C’est précisément dans l’intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d’octobre 1905 que l’auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l’aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite de la “révolution permanente”. »
Dans son essence, Bilan et perspectives est une application du matérialisme dialectique – la méthode philosophique du marxisme – à la Russie de 1905. L’ouvrage réfute les arguments des sociaux-démocrates qui citaient mécaniquement des fragments de Marx et Engels, sur les révolutions de 1848, pour « prouver » qu’une révolution socialiste en Russie était « impossible ». Ils se concentraient notamment sur le passage suivant de Révolution et contre-révolution en Allemagne, d’Engels (mais publié sous le nom de Marx, à l’époque) :
« La classe ouvrière en Allemagne, en ce qui concerne le développement social et politique, est aussi arriérée vis-à-vis de celle d’Angleterre et de France que la bourgeoisie allemande retarde sur celle de ces pays. Tel maître, tel valet. […] Le mouvement de la classe ouvrière n’est jamais indépendant, ne possède jamais un caractère exclusivement prolétarien avant que les différentes fractions de la bourgeoisie et particulièrement la fraction la plus progressiste, les grands industriels, n’aient conquis le pouvoir politique et transformé l’Etat au gré de leurs besoins. »
Trotsky objectait que cette affirmation était « considérablement instrumentalisée par les marxistes littéraux », qui en concluaient que, puisque les capitalistes russes n’avaient pas encore conquis le pouvoir, les ouvriers devaient se contenter d’attendre leur tour. Ils réduisaient ainsi les idées de Marx et Engels à une formule mécanique et figée du développement historique par étapes. Mais ces scolastiques ne comprenaient rien à la méthode marxiste. Comme l’expliquait Trotsky :
« Le marxisme est avant tout une méthode d’analyse, non des textes, mais des rapports sociaux. […] Est-il vrai, pour la Russie, qu’il ne peut y avoir de mouvement ouvrier indépendant avant que la bourgeoisie ait conquis le pouvoir ? Il suffit de poser ces questions pour voir quel formalisme sans espoir se dissimule derrière les tentatives faites pour transformer une remarque historiquement relative de Marx en un axiome supra-historique. »
Dans l’ensemble de leurs œuvres, il apparaît clairement que la méthode réelle de Marx et Engels était totalement étrangère à celle des « marxistes littéraux ». Juste après 1848, Marx et Engels considéraient que la bourgeoisie avait épuisé son rôle historique progressiste. En fait, dans l’ouvrage même que citaient les mencheviks, Engels qualifiait le règne bourgeois comme « à jamais impossible en Allemagne ».
Trotsky emprunta l’expression « révolution permanente » à Marx, qui l’avait utilisée dans son Adresse à la Ligue des communistes, en 1850. Marx y appelait à rendre la révolution « permanente » jusqu’à l’expropriation des grands moyens de production dans les principales économies européennes.
Concernant la Russie, Marx et Engels allèrent même jusqu’à suggérer que la commune paysanne russe pourrait passer directement à une « forme supérieure de propriété, de type communiste », à condition que la révolution prolétarienne l’emporte en Occident.
Le développement de la théorie
Chez Marx, l’idée de révolution permanente reposait sur l’analyse des révolutions de 1848, notamment en France et en Allemagne. La bourgeoisie européenne, politiquement en faillite, s’appuya sur les masses pour abattre les survivances du féodalisme, avant de se rallier aux forces de l’« ordre » pour écraser ces mêmes masses. Ni les ouvriers ni la petite bourgeoisie urbaine ne furent capables de se débarrasser, au moment décisif, du « cadavre politique » de la bourgeoisie. Le prolétariat était encore trop faible, trop embryonnaire, pour s’en charger.
La situation dans la Russie de 1905 était différente. Trotsky développa les analyses de Lénine et de Parvus sur les particularités de l’économie et de l’Etat russes à travers le concept de « développement inégal et combiné ». Il expliquait que, sous la pression du marché mondial, l’industrie russe avait atteint un haut niveau de développement dans les centres urbains.
Trotsky soulignait qu’en Russie, à la différence de l’Occident, la bourgeoisie indigène n’était pas issue des corporations urbaines et ne constituait pas une classe intéressée, de façon indépendante, au développement du capitalisme russe. L’industrie était financée par des capitaux étrangers, dont les investissements étaient garantis par l’autocratie et son appareil répressif brutal :
« C’est au gros capital que fut donc dévolu sans coup férir le rôle principal dans l’économie du pays. Mais celui, immense, que joua en cette circonstance le capital étranger eut des conséquences fatales pour l’influence politique de la bourgeoisie russe. »8
Faible et parasitaire, la bourgeoisie russe était incapable d’accomplir de manière indépendante ses tâches historiques. Elle sentait derrière elle la menace d’une puissante classe ouvrière industrielle, la classe urbaine appelée à diriger la révolution démocratique en Russie.
Du fait de leur place décisive dans l’économie et de leurs formes d’organisation spontanées, les ouvriers avaient une influence et un poids social bien supérieurs à leur poids numérique. En 1905, ils écartèrent la bourgeoisie, érigèrent des soviets, affrontèrent l’autocratie et arrachèrent des concessions démocratiques. Trotsky caractérisait ainsi cette révolution :
« Par la tâche directe et immédiate qu’elle se donne, la révolution russe est proprement “bourgeoise”, car elle a pour but d’affranchir la société bourgeoise des entraves et des chaînes de l’absolutisme et de la propriété féodale. Mais la principale force motrice de cette révolution est constituée par le prolétariat, et voilà pourquoi, par sa méthode, la révolution est prolétarienne. »9
Autrement dit, c’est précisément l’arriération de la Russie qui obligeait la classe ouvrière à jouer un rôle décisif. Et une fois les concessions démocratiques obtenues, les travailleurs ne « respecteraient » pas les formules historiques en remettant le pouvoir aux libéraux bourgeois, mais feraient prévaloir leurs propres intérêts de classe, ce qui pousserait les libéraux dans le camp de la contre-révolution. C’est ce que démontrèrent les événements de 1905 et la lutte pour la journée de huit heures.
Affiche commémorant le cinquième anniversaire de la révolution d’Octobre et le quatrième congrès de l’Internationale Communiste.
La logique de la révolution
Trotsky soutenait que les revendications « minimales », comme la journée de huit heures, se heurteraient inévitablement à la résistance acharnée des patrons, incapables de les concéder sur la base d’un capitalisme russe sous-développé. C’est ce que confirma la grève de novembre 1905. De même, toute tentative sérieuse de résoudre la question agraire provoquerait une réaction violente des capitalistes et des propriétaires semi-féodaux, qui bénéficiaient tous deux du statu quo. En effet, nombre de capitalistes étaient eux-mêmes des propriétaires terriens.
Par conséquent, le prolétariat – la classe dirigeante de la révolution – devait prendre le pouvoir. Ceci fait, le développement de l’industrie et la résolution de la question agraire ne pourraient être accomplis que par une gestion démocratique de l’économie par les ouvriers et les paysans pauvres. La révolution passerait ainsi de la phase bourgeoise à la phase socialiste dans un processus révolutionnaire « permanent ».
Trotsky affirmait en outre que la révolution ne se limiterait pas aux frontières russes, mais deviendrait l’étincelle d’une révolution européenne :
« La révolution russe exerce une influence énorme sur le prolétariat européen. Non contente de détruire l’absolutisme pétersbourgeois, force principale de la réaction européenne, elle créera, dans la conscience et dans l’humeur du prolétariat européen, les prémisses nécessaires de la révolution. »10
Cette prédiction fut pleinement confirmée par la révolution d’Octobre 1917, qui fut suivie de soulèvements révolutionnaires en Hongrie, en Allemagne, en Italie et ailleurs.
La propagation internationale de la révolution n’était pas seulement probable ; elle était indispensable à sa survie. Trotsky soulignait que, si les conditions objectives de la révolution socialiste existaient à l’échelle mondiale, et si les conditions politiques permettant la conquête du pouvoir par les ouvriers et les paysans existaient en Russie, un jeune régime prolétarien reposant sur une base économique arriérée ne pourrait ni survivre longtemps ni construire le socialisme :
« [Le prolétariat] n’aura pas d’autre possibilité que de lier le sort de son pouvoir politique, et par conséquent le sort de toute la révolution russe, à celui de la révolution socialiste en Europe ».11
Le rôle de la paysannerie
Dans Bilan et perspectives, Trotsky soulignait le potentiel révolutionnaire des masses paysannes et la nécessité de les rallier au camp des travailleurs par un programme d’expropriation des propriétaires fonciers, d’abolition de la pression fiscale sur les pauvres des campagnes et de reconnaissance de toutes les expropriations révolutionnaires de terres. Lénine et lui s’accordaient sur le fait qu’une révolution victorieuse se conclurait par la conquête du pouvoir par le prolétariat en alliance avec la paysannerie. Mais il y avait une différence importante, bien que subtile, entre leurs conceptions respectives.
Dans la première moitié de l’année 1905, Lénine soutenait – contre les mencheviks – que le POSDR devait participer à tout gouvernement révolutionnaire issu de la chute de l’autocratie, et y œuvrer à l’établissement d’une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». Il estimait que le cours de l’histoire « posait précisément au prolétariat russe la tâche d’accomplir la révolution démocratique bourgeoise », tâche qui « se posait à l’ensemble du peuple, c’est-à-dire à toute la masse de la petite bourgeoisie et de la paysannerie. »12
Une dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie correspondrait aux aspirations démocratiques de l’écrasante majorité du pays ; mais elle poserait aussi les bases les plus favorables au développement du socialisme. Dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, Lénine écrivait :
« Reconnaissant comme certain le caractère bourgeois d’une révolution qui n’était pas capable de sortir directement du cadre d’une révolution simplement démocratique, notre mot d’ordre pousse en avant cette révolution-là ; il s’attache à lui conférer les formes les plus avantageuses au prolétariat ; il s’attache, par conséquent, à utiliser au maximum la révolution démocratique en vue de mieux assurer le succès de la lutte ultérieure du prolétariat pour le socialisme. »
Lénine tenait compte de la composition sociale de la Russie, caractérisée par une écrasante majorité paysanne. Pour sa part, Trotsky considérait le mot d’ordre de la « dictature démocratique » comme délibérément vague et « arithmétique », car il laissait ouverte la possibilité que la paysannerie occupe une position prépondérante, relativement aux ouvriers, au sein d’un gouvernement révolutionnaire. Cette indétermination ne tranchait pas la question de savoir laquelle des deux classes – le prolétariat ou la paysannerie – assumerait la direction du régime révolutionnaire.
Trotsky était plus catégorique : les ouvriers devaient diriger la paysannerie, qui n’avait jamais joué de rôle indépendant dans l’histoire, et dont la loyauté irait à la classe capable de la libérer du joug foncier et de moderniser les campagnes. A défaut, la paysannerie deviendrait une base de la contre-révolution, comme l’a montré l’écrasement de l’insurrection de Moscou en décembre 1905. Au printemps 1917, Lénine abandonna son ancien mot d’ordre au profit de « tout le pouvoir aux soviets » – ce qui revenait, dans les faits, à la position de Trotsky.
Héritage
Des années plus tard, Trotsky résuma ainsi la théorie de la révolution permanente :
« La victoire complète de la révolution démocratique en Russie est inconcevable autrement que sous forme d’une dictature du prolétariat appuyée sur la paysannerie. La dictature du prolétariat, qui mettra inévitablement à l’ordre du jour non seulement des tâches démocratiques, mais aussi des tâches socialistes, va en même temps donner une puissante impulsion à la révolution socialiste internationale. Seule la victoire du prolétariat en Occident garantira la Russie d’une restauration bourgeoise et lui assurera la possibilité de mener à bonne fin l’édification socialiste. »13
Après 1905, bien que l’autocratie semblât triompher en apparence, la situation avait profondément changé. Malgré une période de réaction noire, les masses avaient acquis une expérience directe du combat révolutionnaire. Elles avaient appris de nouvelles méthodes de lutte et commencé à faire émerger leurs propres dirigeants. En généralisant les enseignements de cette année, et en développant la théorie de la révolution permanente, Trotsky fournit un guide pour l’action essentiel.
On ne peut dire avec certitude si l’analyse de Trotsky influença Lénine ou si ce dernier parvint indépendamment aux mêmes conclusions. Ce que l’on peut affirmer, c’est que Trotsky fut le premier à tirer les conclusions correctes de 1905, conformément à la logique objective du processus révolutionnaire en Russie. Et sans la lutte menée par Lénine, en avril 1917, pour réarmer le programme bolchevique conformément à l’essence de cette théorie, les bolcheviks n’auraient pas pris le pouvoir. La politique des mencheviks après février 1917 – qui lièrent leur sort au gouvernement provisoire bourgeois de Kerensky et faillirent anéantir la révolution – en apporta la confirmation.
Trotsky rompit avec tout schématisme en s’appuyant sur sa maîtrise théorique et son expérience dans la direction des masses révolutionnaires. Il utilisa le matérialisme dialectique pour saisir la révolution comme un processus vivant et en identifier les tâches réelles. Il s’agit d’une conquête impérissable, d’un outil indispensable dont les marxistes d’aujourd’hui héritent pour comprendre la dynamique de la lutte révolutionnaire. Les leçons de 1905 sont déterminantes pour la victoire future de la classe ouvrière dans la révolution socialiste mondiale.
Lénine, « La dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie », Volume 8 des Œuvres complètes. ↩︎
L. Trotsky, « Trois conceptions de la révolution russe ». ↩︎
Théorie marxiste
Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire.
— Vladimir Lénine
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