
L’analyste politique à Radio-Canada, Alec Castonguay, a bien résumé l’élection québécoise il y a quelques jours : « c’est un peu comme de la nourriture d’hôpital : tu sais qu’il faut que tu en manges, mais ce n’est pas très inspirant. » Cela fait certainement écho au sentiment de nombreux Québécois.
| Sièges | Pourcentage du vote | |
| Parti québécois | 59 (+56) | 28% (+13,4%) |
| Parti libéral du Québec | 40 (+19) | 24,2% (+9,8%) |
| Parti conservateur du Québec | 19 (+19) | 20,7% (+7,8%) |
| Québec solidaire | 9 (-2) | 12,4% (-3%) |
| Coalition Avenir Québec | 0 (-90) | 13,3% (-27,7%) |
Le Parti québécois a certes connu sa renaissance anticipée, mais il n’y a pas d’enthousiasme profond autour de ce nouveau gouvernement minoritaire. Le PQ a reçu le plus bas pourcentage pour un parti gagnant de l’histoire du Canada. Son chef, Paul St-Pierre Plamondon, est encore moins populaire aujourd’hui qu’à la veille de la campagne électorale : 54% des Québécois ont une opinion défavorable de lui, contre 49% il y a deux mois!
La CAQ a connu l’une des plus grandes humiliations politiques de l’histoire du Canada, passant de 90 sièges en 2022 à 0 aujourd’hui. C’est un sort bien mérité pour ce parti de carriéristes au service des patrons.
Il est fort probable que ce soit la fin pour ce parti, alors que ses restes souverainistes iront au PQ, tandis que les non-souverainistes se retrouveront chez le Parti conservateur (ou encore les libéraux). Les conservateurs sont les seuls à pouvoir se vanter d’avoir galvanisé un certain enthousiasme – nous y reviendrons plus bas.
Si nous avons le parlement le plus fragmenté de l’histoire du Québec, 118 des 127 députés s’entendent tout de même sur une chose – l’austérité est nécessaire. Une période d’instabilité, d’attaques sur les travailleurs et de luttes s’ouvre devant nous.
Vide
Même le commentariat « mainstream » a été forcé de l’admettre : cette élection était vide. Aucun « grand projet », pas de « grandes idées ». C’était particulièrement le cas chez les quatre principaux prétendants au pouvoir (PQ, PLQ, CAQ, PCQ), qui participaient à un concours de qui coupe le plus de fonctionnaires.
Lors d’une entrevue, PSPP s’est fait demander quelle était sa promesse phare. La souveraineté? Non. Il a répondu : réduire la bureaucratie de l’État. Ça donne le goût!
C’est peut-être Charles Milliard, le dirigeant des libéraux, qui a résumé avec le plus d’honnêteté pourquoi cette campagne n’offrait rien à se mettre sous la dent : « Les gens ne sont pas idiots. […] On n’a pas les moyens d’avoir des programmes électoraux de 150 pages en 2026. »
D’un point de vue capitaliste, Milliard a raison. Le capitalisme au Québec est en crise. Les travailleurs québécois en arrachent. Et les entreprises québécoises, dans ce climat économique morose, exigent un « climat d’affaires » plus favorable. Lire : baisser leurs impôts et leur faciliter la vie. Ainsi, pas question de taxer les riches pour financer les services publics, et encore moins les améliorer.
C’est sans compter la guerre commerciale, qui va réduire l’activité économique au Québec, et certainement mener à des pertes d’emplois, ce qui va réduire encore davantage les rentrées d’argent pour l’État. Il se peut que le PQ soit forcé d’être encore plus austéritaire que ce qu’il annonce.
Le vide de cette élection est le reflet de la crise profonde du système capitaliste, qui ne laisse pas de place pour des « projets » et des avancées réelles pour le monde ordinaire.
Lune de miel?
La CAQ de François Legault a connu une longue lune de miel après son élection en 2018. La CAQ avait hérité de larges surplus budgétaires, lui permettant de repousser l’austérité à plus tard. À cela s’est ajoutée la crise de la COVID-19, lors de laquelle Legault a pu se présenter faussement comme un sauveur.
Le PQ n’aura pas cette chance. Ce gouvernement fera face à de nombreuses difficultés.
Certes, PSPP tentera de donner quelques miettes dans ses 100 premiers jours. Il parle de détaxer les biens usagés, baisser la taxe sur l’essence de 7 cents par litre, et investir 100 millions de dollars par année pour l’aide alimentaire. Mais ces mesurettes seront bien loin de sortir les Québécois ordinaires de leurs difficultés, et probablement insuffisantes pour donner un véritable élan au parti. Il n’y a là rien non plus pour les services de santé et d’éducation qui s’effondrent.
Le PQ a aussi promis d’abolir le poste de lieutenant-gouverneur au Québec (le représentant de la monarchie britannique) dans ses 100 premiers jours. Ce geste démocratique élémentaire trouvera sans doute un certain écho – mérité, d’ailleurs. N’en déplaise aux tenants du statu quo, la monarchie est méprisée, avec raison. Au diable ces reliques du passé colonial. La question demeure à savoir jusqu’où ira le PQ dans cette voie manifestement inconstitutionnelle, et quelle sera la réponse du fédéral, notamment. Une crise constitutionnelle pourrait s’ouvrir dès les débuts de ce gouvernement.
Quoi qu’il en soit, le cœur du programme péquiste demeure des coupes potentiellement historiques. Il propose de limiter la croissance des dépenses à 1,9% par année, ce qui est plus bas qu’à l’époque de l’austérité de Philippe Couillard. S’il s’y tient, ce cadre signifie des coupes de 500 millions de dollars dans ses cinq premiers mois au pouvoir.
Et en plus, le PQ a promis que toutes les entreprises verront leurs impôts baisser de 20%, un beau cadeau aux patrons qui diminuera encore plus les revenus de l’État. Qui va en payer le prix? Les travailleurs et les travailleuses, sous une forme ou une autre.
Comme nous l’avons récemment expliqué, quatre des cinq partis ont menti durant cette élection, niant qu’ils allaient implanter l’austérité. Mais PSPP ne pourra pas éviter le « mot en A » éternellement.
Le PQ devra peut-être gouverner avec l’appui des conservateurs, qui veulent aller encore plus loin dans cette voie, et qui pourraient monnayer leur appui en demandant davantage de coupes.
Et tout cela, alors que le PQ tentera de mobiliser l’opinion publique en vue d’une démarche référendaire. Le PQ aura de grandes difficultés à enthousiasmer la population en vue d’un référendum tout en implantant des mesures d’austérité qui, une fois qu’elles se concrétiseront, rendront le parti largement impopulaire.
PSPP a promis de ne pas tenir de référendum avant le départ de Trump, soit 2029. Mais compte tenu de l’austérité profonde qui s’annonce, il risque fort de provoquer un vaste mécontentement populaire avant de se rendre à cette date. Il est probable que son gouvernement s’effondre avant même qu’une telle démarche soit lancée.
Y a-t-il un « vent de droite »?
Le fait saillant de la soirée de lundi est certainement la percée historique du PCQ, qui a fait élire 19 députés et obtenu 20,7% du vote.
Il s’agit du seul parti qui suscite réellement de l’enthousiasme, et qui est sur une lancée. Cela se voit notamment dans le taux de participation : dans les 19 circonscriptions où le PCQ a gagné, ce taux est en moyenne de neuf points plus élevé que le taux de participation général.
Comment expliquer cette vague? Le PCQ d’Éric Duhaime propose des coupes historiques de 47 milliards dans les dépenses publiques. Il propose de rompre avec le « modèle québécois » d’un « État fort », et de faire une plus grande place au privé dans la santé, notamment.
Ces propositions auraient certainement des impacts dévastateurs sur les gens ordinaires, mais c’est justement leur caractère en apparence « radical » qui a permis d’une manière déformée de connecter avec la soif de changement d’une certaine couche de Québécois. Le PCQ s’est présenté comme le seul parti qui propose une rupture avec le statu quo.
En disant que les quatre autres partis voulaient défendre le statu quo du « modèle québécois », Duhaime a connecté avec une grande partie de la population qui en a ras le bol de souffrir pendant que les gouvernements gaspillent notre argent et sont incapables d’offrir des services publics de qualité. Le PCQ capitalise sur la crise de l’État-providence au Québec, que nous avons analysée ailleurs.
La montée des conservateurs, ainsi que le virage marqué à droite du PQ, sont présentés parfois comme un « vent de droite » qui souffle on ne sait trop pourquoi. Il s’agit d’une illusion d’optique. La crise du capitalisme provoque une remise en question du statu quo et un rejet du centre politique, et donc une polarisation vers la droite, mais aussi vers la gauche.
Il existe un ras-le-bol des inégalités au Québec. Les trois-quarts des Québécois veulent que les riches soient taxés davantage. La jeunesse, en particulier, voit que le capitalisme a complètement échoué à leur offrir un toit sur la tête à prix raisonnable. Un récent sondage montrait même que la jeunesse au Canada s’intéresse de manière grandissante au socialisme et au communisme.
Mais le seul parti de gauche, Québec solidaire, échoue à offrir des solutions radicales qui pourraient susciter l’engouement des travailleurs et des jeunes. Ainsi, la radicalisation à gauche ne trouve pas son expression sur le plan électoral, et le portrait se trouve donc faussé, exagérant le poids de la droite.
QS s’est présenté avec raison comme le seul « rempart contre l’austérité » et a appelé à défendre les services publics. Mais le parti n’a pas été capable de se présenter comme une claire option anti-establishment qui détonne avec le statu quo.
Au lieu d’expliquer que le capitalisme est brisé, le parti donne effectivement l’impression de ne vouloir apporter que certains ajustements modestes et « raisonnables » au système. Ruba Ghazal a répété de nombreuses fois que la taxe sur les riches avait été budgétée de manière « prudente », qu’il s’agissait simplement de leur faire payer leur « juste part ». L’impression générale est celle d’un parti qui a peur de brasser la cage, qui tente de convaincre le patronat de ses idées plutôt que mobiliser les travailleurs contre lui. Pas étonnant alors que ce soit la droite qui passe à l’offensive et avance avec confiance.
La montée du PCQ et la domination de la droite à l’Assemblée nationale n’ont rien d’une fatalité. Il existe une immense colère de classe au Québec, qui n’a malheureusement pas encore trouvé une forme d’expression claire.
Instabilité à l’horizon
La disparition de la CAQ marque le début d’une nouvelle ère d’instabilité. Aucun parti ne compte sur un large appui à l’heure actuelle. Il est impossible de prédire toute l’arithmétique parlementaire de la prochaine période. Mais tous les indicateurs pointent vers l’austérité, sous une forme ou une autre.
Le mouvement ouvrier devra se préparer à la lutte. Rappelons-nous comment PSPP a dénoncé la grève de la STM et boycotté le congrès de la FTQ l’automne dernier. Ce gouvernement n’est pas du côté des travailleurs.
Et pourtant, les directions syndicales semblent tout faire pour que le mouvement soit le moins prêt possible aux attaques qui s’annoncent. La FTQ appelle le PQ à accepter un « dialogue social ». La CSN parle de « débats et échanges respectueux » avec le gouvernement. Le président de la CSQ, quant à lui, rassure le PQ que « nous ne cherchons pas l’affrontement ». Au lieu de préparer les travailleurs pour l’austérité qui vient, ils endorment le mouvement ouvrier.
Depuis plus de quarante ans, les travailleurs du Québec encaissent recul après recul, et cela va continuer. L’époque des grandes réformes qui améliorent le sort des travailleurs est bien révolue. La jeune génération vivra plus pauvrement que ses parents.
Mais cette crise du capitalisme poussera les travailleurs à entrer en lutte. N’oublions pas l’aperçu que nous en avons eu avec le mouvement « Communautaire à boutte » au printemps dernier, où des dizaines de milliers de travailleurs se sont mobilisés contre le financement famélique du communautaire. D’autres secteurs de la classe ouvrière entreront en lutte dans la prochaine période contre l’austérité qui s’annonce.
Ce qui manque, cependant, c’est une force qui explique que la crise du « modèle québécois » et l’austérité découlent de la crise du capitalisme, un système incapable de faire avancer la société. C’est ce vide que le Parti communiste révolutionnaire travaille à remplir. Nous invitons tous ceux qui veulent lutter pour renverser le capitalisme à nous rejoindre dans cette tâche.