
Selon les estimations conservatrices de la presse française, le 17 octobre, entre 500 000 et 800 000 personnes auraient battu le pavé partout en France. Sous des slogans et des pancartes rivalisant d’inventivité, ces foules monstres se sont rassemblées pour lutter contre la « vie chère » et faire tomber le gouvernement Macron, extrêmement impopulaire.
Ce n’est pourtant pas le récit des événements que nous ont servi les grands médias québécois. « Violences en France : les derniers développements », « Violences et pillages en France », « Paris brûle » : on ne compte plus les unes alarmistes et les billets d’opinion hystériques publiés à propos de l’inspirant mouvement de masse qui a traversé le pays.
Bon nombre de slogans traçaient des parallèles avec la riche histoire révolutionnaire du peuple français, que ce soit avec la Commune de Paris ou Mai 68. L’humeur était à la révolution – et c’est précisément ce qui terrifie ici la classe dirigeante et ses sbires médiatiques. La casse, dans toute cette affaire, n’est rien d’autre qu’une diversion.
Une bande de fous furieux à la tribune
« Envoyez-moi l’armée! », a tempêté Benoît Dutrizac sur les ondes de QUB Radio. Mathieu Bock-Côté, y allant de ses habituelles insinuations racistes, a parlé d’« insurrection antifrançaise » comportant une « dimension ethnique revendiquée » – une idée risible pour quiconque connaît le moindrement les traditions françaises de luttes sociales. Richard Martineau n’a pas non plus lésiné sur les insultes : « Ce ne sont pas des manifestants que nous avons vus dans les rues de Paris, ce week-end. C’est la racaille. Des pilleurs. Des sauvages. » Un langage dont Marine Le Pen ne rougirait pas… elle dont Martineau a justement partagé le discours sur Facebook.
Nouvellement entré à l’Assemblée nationale, le chef conservateur Éric Duhaime s’est indigné du rassemblement de solidarité avec les manifestants français qui s’est tenu à Montréal, s’étonnant qu’on « retrouve des drapeaux de la Palestine et même un de l’Algérie », y voyant « une manifestation de l’Islam politique et de la gauche radicale ». Un commentaire non seulement stupide, mais ignorant : le rassemblement avait aussi pour but de commémorer le massacre du 17 octobre 1961, lorsque la police parisienne a noyé des dizaines de manifestants algériens dans la Seine – la même police qui a encore aujourd’hui recours à une extrême brutalité contre les manifestants.
Tous ces commentateurs montent sur leurs grands chevaux pour dénoncer la violence des manifestations, mais n’ont jamais eu un mot pour les lycéens éborgnés, aux mains arrachées et tabassés par des policiers antiémeute surarmés – non plus d’ailleurs que pour la violence de la police ici même, alors qu’on apprenait récemment qu’un agent du SPVM aurait uriné sur des itinérants dans l’exercice de ses fonctions.
Ils ont beau faire la morale aux manifestants et condamner leur violence, ils n’ont de cesse d’appeler eux-mêmes à la violence – contre les manifestants. Bock-Côté est allé jusqu’à inciter les petits propriétaires à se défendre eux-mêmes, en marge d’une police qu’il trouve sans doute trop tendre. Ce sont eux qui jettent de l’huile sur le feu en exigeant qu’on réprime plus brutalement encore le mouvement et, comme Dutrizac, en appelant le SPVM à interdire et à « tuer dans l’œuf » la mobilisation de solidarité qu’on voit naître au Québec.
Leurs grands effets de toge ne doivent pas nous duper : au service de la classe dominante, ils se comportent comme les dernières des crapules. Ils fantasment la violence, tant que celle-ci est exercée du bord de la classe dirigeante et de l’État.
Qui sont les vrais casseurs?
La responsabilité de la crise revient à une tout autre bande de casseurs que ceux avec lesquels les médias nous rebattent les oreilles : les casseurs sociaux au gouvernement, dans les banques, sur les conseils d’administration. Les coupes dans les services publics, les évictions, les licenciements massifs, les énormes inégalités, le racisme – c’est tout le système capitaliste qui est violent, en permanence. Dans un tel système, des explosions de colère, ordonnées ou non, sont inévitables.
Une récente étude révélait que les inégalités de richesse en France atteignent aujourd’hui des niveaux jamais observés. Les Français qui vivent sous le seuil de la pauvreté forment 15,6% de la population totale, et le taux de chômage est à son plus haut point depuis 2021. Pour des millions de personnes, le quotidien est insoutenable. La perspective de mesures austéritaires plus drastiques plane à l’horizon, pendant que des milliards d’euros sont engloutis par la guerre en Ukraine et que les ultrariches français s’en mettent plein les poches. Il n’y a rien de surprenant à ce que, sous l’effet d’une telle pression, le couvercle saute.
Il n’y a qu’un moyen de résoudre la crise : régler les causes de la colère en donnant des conditions de vie décentes à tous. Or le capitalisme pourrissant en est tout bonnement incapable. C’est pourquoi la classe dirigeante française n’a rien d’autre à proposer qu’une répression toujours plus impitoyable.
Mêmes causes, mêmes effets
Au Québec, toute cette indignation contre les manifestants a comme un air de déjà vu. Les mêmes cris de vierges offensées ont retenti en 2012, quand le cirque médiatique tentait de nous faire avaler que la violence venait de la rue. Plus récemment, c’est le mouvement pro-palestinien qu’on a criminalisé, l’associant à l’antisémitisme et à l’épouvantail de l’« Islam politique ».
Chaque fois que les opprimés se soulèvent, les oppresseurs tentent de faire taire leurs justes revendications en les ensevelissant sous un vacarme de dénonciations hypocrites, de grossières exagérations et de pures calomnies. Mais aucun amoncellement de mensonges, si lourd soit-il, ne saurait étouffer la vérité.
Et la vérité, c’est qu’ici même, nos propres casseurs sociaux nous préparent un grabuge de grande envergure. Plus d’un travailleur sur cinq au Québec vit déjà de paie en paie, et les inégalités se creusent toujours plus profondément. En outre, dans un contexte où les services publics sont déjà à feu et à sang, le PQ a promis de limiter la croissance des dépenses à 1,9% par année, un seuil plus bas encore que pendant la période d’austérité de Philippe Couillard. Les mêmes causes produiront, tôt ou tard, les mêmes effets.
Les chiens de garde du système peuvent continuer d’aboyer, paniqués devant la période de lutte des classes qui vient. Les communistes, eux, n’ont jamais été si confiants de la possibilité de balayer la racaille au sommet de la société : les ultrariches et leurs auxiliaires au sein de l’État, de la police et des médias.
Il faut pour ce faire organiser la colère dans une direction claire : le remplacement du gouvernement des riches par un gouvernement des travailleurs. La classe dirigeante française, endettée jusqu’au cou, ne peut offrir ce qu’ils réclament aux manifestants sans subir les foudres des marchés financiers; le capitalisme québécois, comme son homologue français, ne peut plus se payer son État-providence. Le capitalisme est à bout de souffle. Il nous faut un nouveau système.
En nationalisant les grandes banques et les principaux leviers de l’économie pour les mettre sous le contrôle démocratique des travailleurs, il sera possible de mobiliser les immenses richesses de la société afin de les investir dans des services publics de qualité et une amélioration générale du niveau de vie de tous. C’est ce qu’on appelle le socialisme, la seule avenue viable pour les mouvements sociaux à l’horizon – en France… comme au Québec.