
L’establishment politique canadien respire un peu mieux maintenant que le référendum sur l’indépendance de l’Alberta a été rejeté. Soixante-quinze pour cent des votants se sont prononcés en faveur du fait de rester dans le Canada, tandis que seuls 25% ont voté en faveur de l’organisation d’un référendum contraignant. Le PDG de la Chambre de commerce de Calgary a déclaré : « C’est un immense soulagement. […] Il n’y a désormais plus d’incertitude. » Si ce résultat devrait calmer les ardeurs des forces séparatistes – du moins temporairement –, il serait erroné de croire qu’elles ont été définitivement vaincues.
Le mouvement séparatiste en Alberta est une réaction déformée à la crise du capitalisme. Presque tous les indicateurs montrent que la vie en Alberta est pire qu’il y a dix ans. Le niveau de vie est inférieur à ce qu’il était il y a 12 ans. Les services publics se sont dégradés, les infrastructures tombent en ruine et tout coûte plus cher.
Et pourtant, les travailleurs de l’Alberta produisent chaque année une richesse énorme – richesse dont ils ne voient jamais la couleur, et qu’ils peuvent encore moins dépenser par eux-mêmes.
Beaucoup d’Albertains semblent avoir intuitivement conscience que la province génère tant de valeur que ses rues devraient être pavées d’or; mais chaque année, ils doivent se contenter de moins. Cela se reflète dans les sondages, qui montrent que les Albertains affichent le niveau de satisfaction à l’égard de la vie le plus bas de toutes les provinces.
La plupart des arguments avancés par le mouvement séparatiste s’articulent autour de cette profonde frustration économique. Si le sentiment d’aliénation de l’Ouest et la propagande accusant Ottawa d’être responsable de tous les problèmes de l’Alberta lui sont bien antérieurs, c’est l’effondrement économique qui a permis au mouvement séparatiste actuel de sortir des marges de l’opinion publique où il était jusqu’ici confiné.
Le message des séparatistes a trouvé un écho auprès d’un quart de la population. Bien que ce soit loin de représenter une majorité, 25% n’est pas non plus un chiffre négligeable, d’autant plus que toutes les forces importantes – le gouvernement fédéral, le gouvernement provincial, le NPD, le mouvement syndical, les organisations patronales et même les conservateurs fédéraux – se sont toutes pleinement mobilisées contre les séparatistes.
Alors que les conséquences de la guerre commerciale et du conflit au Moyen-Orient font grimper les prix, les conditions de vie continueront de se détériorer. Si la gauche et le mouvement syndical ne parviennent pas à proposer une issue à la crise du système capitaliste, des explications simplistes et des campagnes populistes de droite (comme le séparatisme albertain) ne manqueront pas de combler ce vide.
Mais comme nous l’avons expliqué ailleurs, les dirigeants syndicaux se sont – à tort – alliés à l’establishment capitaliste ainsi qu’à des fossiles politiques détestés comme Jason Kenney au sein du camp officiel du « non ». Sans surprise, cette alliance contre nature n’a enthousiasmé personne. Cela s’est vu lors des manifestations d’« unité » des 17 et 18 octobre : alors que la Fédération du travail de l’Alberta (AFL) annonçait fièrement que des « dizaines de milliers » de personnes se rassembleraient derrière le drapeau canadien, la participation n’a pas dépassé 1 000 personnes pour chacun des deux jours. Ce chiffre est dérisoire comparé aux rassemblements précédents organisés autour de véritables enjeux de classe, tels que les manifestations de soutien aux enseignants l’année dernière (qui avaient rassemblé 30 000 personnes) ou les rassemblements « Ripostons maintenant! » de l’AFL il y a quelques mois (qui avaient mobilisé plus de 8 000 personnes).
Beaucoup ont exprimé leur souhait de tourner la page sur toute cette affaire et la discorde qu’elle a suscitée. Cela s’annonce difficile, étant donné que rien n’a été résolu.
Le rejet du référendum ne ressuscitera pas le boom pétrolier, ne créera pas d’emplois et ne fera pas baisser les prix. Aucun des projets de Carney ne permettra non plus de faire renaître la période faste qui a précédé l’effondrement du marché du pétrole en 2014. Comme l’a récemment déclaré Dianna De Sousa, PDG de la Chambre de commerce de Fort McMurray : « Personne ne devrait s’attendre à ce qu’un événement survenu il y a 15 ans se reproduise aujourd’hui de la même manière. » Energy Safety Canada prévoit que l’emploi dans le secteur des sables bitumineux reculera de 4% d’ici 2035, alors même que la production augmentera de 6%.
C’est sans parler des autres problèmes qui touchent l’Alberta : la situation désastreuse dans le système de santé, le système d’éducation et avec les infrastructures, de même que le coût élevé de la vie. Tous ces problèmes ne cessent de s’aggraver, et ils se combinent pour attiser la colère de la classe ouvrière.
Par conséquent, les frustrations sous-jacentes face au statu quo persisteront et devront trouver un exutoire. Si ce n’est à gauche, ce sera à droite. Comme nous l’avons expliqué en détail ailleurs, c’est précisément l’incapacité du NPD et des syndicats à mobiliser les travailleurs de l’Alberta dans une lutte sérieuse contre le Parti conservateur uni (UCP) et les magnats du pétrole qui le soutiennent qui a permis au mouvement séparatiste de s’emparer de la colère de classe, de la déformer et de la canaliser vers l’indépendance.
Et cela pourrait très bien se reproduire. Avant même que les résultats ne soient annoncés, les dirigeants séparatistes ont indiqué qu’ils n’abandonneraient pas et qu’ils poursuivraient leur combat, quelle que soit l’issue du scrutin. Jeff Rath, dirigeant de l’Alberta Prosperity Project, a déclaré que leurs efforts se concentreraient désormais sur la lutte pour prendre le contrôle du Parti conservateur uni (UCP) actuellement au pouvoir.
Pour lutter contre cette menace populiste de droite, il faut un mouvement ouvrier qui affirme que le système capitaliste est responsable et que les Albertains sont principalement spoliés par les magnats du pétrole, et non par l’« Est »; que la « péréquation » a beau priver la province d’environ 4,2 milliards de dollars, l’industrie pétrolière devrait engranger 90 milliards de dollars de bénéfices cette année; et que les parasites au sommet de ces compagnies de pétrole doivent être expropriés et que la richesse doit être réaffectée aux besoins sociaux, garantissant ainsi de bons emplois, des prestations sociales et une vie décente pour tous.
Sans cela, le séparatisme – ou tout ce qui lui succédera – persistera et pourra facilement resurgir avec une vigueur renouvelée à mesure que la crise du système s’intensifiera.