
La semaine dernière, Mark Carney et Danielle Smith ont tenu une conférence de presse où ils ont annoncé qu’une compagnie a enfin été trouvée pour construire un oléoduc reliant l’Alberta à la côte Pacifique de la Colombie-Britannique.
L’annonce fait suite à la signature d’un « protocole d’accord » entre les premiers ministres du Canada et de l’Alberta en novembre dernier. Le fait le plus notable dans ce document était le consentement des deux parties à approuver la proposition d’oléoduc de l’Alberta pourvu que certaines conditions soient remplies. Toutefois, aucune compagnie ne s’était avancée pour le construire à l’époque.
Maintenant, à la surprise générale, le projet a été confié à l’entreprise Trans Mountain Corporation, qui est possédée par le gouvernement. Pourtant, jusqu’à présent, tant Carney que Smith insistaient pour dire que le nouveau tracé serait construit par un « promoteur du secteur privé ». À la place, comme dans le cas du premier oléoduc Trans Mountain, le gouvernement a de nouveau pris le relais – et ce, à un prix potentiellement élevé pour les contribuables canadiens.
En fait, l’implication éventuelle du gouvernement fédéral était plus que prévisible (et nous l’avions d’ailleurs prédite). Les barons du pétrole albertains faisaient savoir depuis longtemps qu’ils ne voyaient aucun intérêt économique à construire un nouvel oléoduc, comme le proposait Smith. En mai, le PDG d’Enbridge l’a déclaré clairement : « Enbridge n’est pas un partisan de cet oléoduc. Et franchement, à ce stade, comme les conditions n’existent tout simplement pas pour commercialiser une telle proposition, personne ne l’est. »
Le secteur privé était inquiet qu’un nouvel oléoduc ne subisse le même sort que d’autres projets passés, notamment le projet annulé d’oléoduc Northern Gateway. Un tel dénouement se serait révélé catastrophique pour les états financiers des investisseurs. Le secteur public demeurait le seul promoteur capable d’absorber le risque. Dans sa propre déclaration, en mai, le PDG de Trans Mountain a laissé entendre que le gouvernement fédéral « sait très bien que nous sommes là et de quoi nous sommes capables ».
Un recul humiliant
Selon toute vraisemblance, tant Carney que Smith savaient depuis un certain temps que Trans Mountain interviendrait pour construire le projet. Mais si tel est le cas, alors pourquoi avoir insisté pendant des mois pour dire que le secteur privé s’en occuperait?
La raison la plus évidente est que ça va coûter cher aux contribuables. Le premier oléoduc Trans Mountain a fini par coûter aux contribuables 34 milliards de dollars – plus de six fois le coût estimé lorsque le gouvernement fédéral a repris le projet.
D’après Smith, le nouvel oléoduc coûtera entre 35,2 milliards et 43,7 milliards de dollars – mais ces chiffres sont probablement une sous-estimation, comme c’est souvent le cas avec les projets de cette taille à leurs débuts.
Carney a défendu le coût du nouveau projet en avançant que « ce sera un autre oléoduc très profitable » – une référence au premier oléoduc Trans Mountain. Néanmoins, même si cet oléoduc engrange environ un milliard de dollars par an, il a coûté 34 milliards de dollars à construire. Cela pourrait donc prendre des décennies avant que les contribuables canadiens ne touchent un retour sur leur investissement – si même ils en touchent un un jour.
En outre, Smith prévoit que le nouvel oléoduc ne sera pas achevé avant 2034. Les paris sont ouverts quant à savoir quel sera le prix du pétrole dans huit ans (au moins), et si ce nouveau projet générera des revenus publics ne serait-ce qu’équivalents à ceux engendrés par l’actuel oléoduc Trans Mountain.
L’implication de Trans Mountain représente aussi un recul humiliant pour Smith. La première ministre de l’Alberta a bâti sa carrière politique en vantant la valeur économique des géants du pétrole et du gaz ainsi que du secteur privé en général. En mai, Smith s’est moqué du chef nouvellement élu du NPD, Avi Lewis, en disant qu’il est « plutôt communiste » et en prétendant qu’il voudrait « tout nationaliser ».
Pourtant, malgré tous ses efforts, les amis de Smith dans le secteur privé l’ont laissée tomber. Défaite, elle n’a eu d’autre choix que de se tourner vers le gouvernement fédéral et sa compagnie d’État pour voir ses vœux exaucés.
Qui en profite?
Les bénéfices potentiels d’un oléoduc bâti avec les fonds publics pour les gens ordinaires demeurent au mieux discutables. Les coûts potentiels, cependant, seront immenses. Et un oléoduc coûtant de nombreux milliards de dollars constitue-t-il vraiment le meilleur usage de l’argent des contribuables, alors que le Canada connaît – parmi une foule de besoins urgents – une pénurie de lits d’hôpitaux et de places en garderie?
Les gros producteurs albertains de pétrole sont le seul groupe qui en bénéficiera. La construction d’un nouvel oléoduc par Trans Mountain leur ouvrira de nouveaux marchés et les aidera à accroître leurs profits – et ce, pratiquement sans qu’ils aient à débourser quoi que ce soit.
Cette annonce survient à un moment où les pétrolières albertaines amassent déjà des profits exceptionnels en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz. La majorité de cette somme ne profitera jamais à la population de l’Alberta, et encore moins du reste du Canada. Les profits découlant de ce généreux cadeau de fonds publics seront sans le moindre doute partagés de la même manière – c’est-à-dire qu’ils ne le seront pas.
En plus de ces considérations, l’implication de Trans Mountain souligne l’état accablant du capitalisme canadien lui-même. Carney et Smith ont présenté le nouvel oléoduc comme un important projet de « construction nationale » et comme un moyen d’atténuer la dépendance du Canada aux États-Unis dans le contexte de l’actuelle guerre commerciale. Mais malgré sa soi-disant importance, le secteur privé manquait à l’appel précisément quand on avait besoin de lui. Une fois de plus, l’État est intervenu pour sauver les capitalistes canadiens d’eux-mêmes.
Les barons canadiens du pétrole peuvent de nouveau respirer librement et amasser leurs profits de bon cœur grâce à ce nouvel oléoduc payé avec les deniers publics. Et les travailleurs dont les impôts serviront à le financer? Ils n’y gagnent absolument rien.